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Full text of "Syvain van de Weyer, ministre d'Etat, ancien membre du gouvernement provisoire et ancien ministre plénipotentiaire de Belgique à londres : d'après des documents inédits"

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BIBLIOTHEQUE); 
SAINTE | 
GENEVIEVE 




LES FONDATEURS DE LA MONARCHIE BELGE 



SYLVAIN VAN DE WEYER 

MINISTRE D'ÉTAT 

ANCIEN MEMRRE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE ET ANCIEN MINISTRE PLENIPOTENTIAIRE 
DE BELGIQUE A LONDRES 

D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS 



THÉODORE JUSTE 




C. MUQUARDT 

KCETSTRY MBRZBACH, SUCCESSEUR 
MEME MAISON A GAND ET A LEIPZIG 

1871 



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FR. GOBBAERTS, IilP. DU ROI, SUCCESSEUR D KMM. DEVROVB, 

Bruxelles, 40, rue de Louvnin. 



TABLE. 






Avant-propos xv 

Introduction 1 

L'abbaye de Westminster, — Saint-Evremond et l'auteur des Opus- 
cules philosophiques el littéraires 1 

1. (1802-1830.) — Naissance de Jean-Sylvain Van de Weyer. - Ses 
parents s'établissent à Amsterdam. — 11 se destine à la marine. 

— Soulèvement de la Hollande en 1813. — S. Van de Weyer, re- 
venu à Louvain, fait ses études sous la direction de M. Van Meenen. 

. — Il est admis à la faculté de droit de l'université. — Premier 
voyage à Paris. — H. Laromiguière, le comte Lambrechts, Ar- 
jiault, Bélanger- La méthode d'enseignement universel de Jean- 
Joseph Jacotot. — M. Van de Weyer adversaire de cette méthode. 

— Polémique curieuse. — Les étudiants de Louvain en 1822. — 
M. Falck, ministre de l'instruction publique. — M. Van de Weyer 
reçoit le diplôme de docteur en droit. — Dissertation sur la réalité, 
la connaissance el la pratique naturelle du devoir. — Contestation 
avec la faculté de droit. — Les doctrines utilitaires de Jérémie 
Bentham. — M. Van de Weyer entre au barreau de Bruxelles. — 
Il publie un supplément aux œuvres de Bernardin de Saint- 
Pierre. — Il est nommé bibliothécaire de la ville de Bruxelles et 



. 









VI 



TABLE. 



conservateur des manuscrits provenant îles ducs de Bourgogne. 

— Visiteurs de la bibliothèque : Barère, Thibaudeau, Mussct- 
Pathay, etc.— Les OEuvrcs de François Hemsterhuis. - Les Douze. 

— Société belge pour la propagation Ue l'instruction et ((e la morale. 

— Nouveaux écrits de M. Van de Weyer. — /( faut savoir dire non. 

— M. Van de Weyer perd son premier procès politique. — La 
chaire de philosophie de l'université de Liège lui est offerte. 

— Création du Musée des sciences et des lettres de Bruxelles; 
M. Van de Weyer est chargé d'y enseigner l'histoire de la philo- 
sophie. — Opinion de V. Cousin sur l'enseignement du nouveau 
professeur. — M. Van de Weyer est nommé membre de la com- 
mission chargée de la publication des chroniques inédites de l'his- 
toire du pays; il défend le projet ministériel. — Second voyage 
littéraire à Paris; V. Cousin, M" Clarke, Van Praet, Kératry, 
Ampère, Sainte-Beuve, etc. — Grégoire, ancien évèque de Blois, 
engage M. Van de Weyer à reprendre la collection des Bollandiatea 
et à écrire la vie du pape Adrien VI. - M. Van de Weyer devient 
un des rédacteurs du Courrier des Pays-Ras. — Procès des ré- 
dacteurs de VArgus. — M. de Potier est traduit devant la cour 
d'assises du Brabant; brillant plaidoyer de M. Van de Weyer. — 
La langue néerlandaise ; LcltrcùM. Srnii Slùneli, bibliothécaire à 
la Haye, etc. — Vive polémique avec M. Ch. Durand, rédacteur du 
Journal de Gond ; scène violente. — Les associalmns emttflfU- 
lionnelles. — Relations de M. Van de Weyer avec M. Van Gob- 
belschroy, ministre de l'intérieur. — Activité patriotique de 
M. Van de Weyer. — Deuxième procès de M. de Potter ; hommage 
rendu par celui-ci à son défenseur. — Le gouvernement enlève à 
M. Van de Weyer la garde des manuscrits de Bourgogne. — Article 
violent du Courrier des Pays-Bas sur la conduite privée du prince 
d'Orange ; M. Van de Weyer se retire «le la rédaction de ce Journal. 

— Nombreux procès de presse; ferme attitude de M. Van de Weyer 
devant le tribunal de Gand. — 11 fonde la première Revue belge. 

— Autres travaux politiques et littéraires. — Un mouvement po- 
pulaire ne suffit pas pour créer des hommes d'État. . . pp. 3-56 

il. (1830) - Insurrection de Bruxelles. — Rôle prépondérant de 
de M. Van de Weyer. — Adresse au roi sur les griefs des Belges. 



TABLE. 



VII 









—M. Van de Weyer, attaché à l'état-major de la garde bourgeoise, 
est le conseiller du commandant de cette garde. — Il fait partie de 
la députation envoyée à Laeken au prince d'Orange et au prince 
Frédéric. — Ce dernier lui remet une réponse écrite, qui est 
ensuite publiée à Bruxelles. — Une nouvelle députation se rend 
au quartier général. — Entrée du prince d'OraDge à Bruxelles, le 
1»'- septembre ; ses entretiens avec M. Van de Weyer, engagements 
pris de part et d'autre. - Les membres belges des états généraux 
sont engagés à rester à Bruxelles et à établir un gouvernement 
provisoire. — Institution d'une Commission de sûreté publique; 
M. Van de Weyer, nommé membre de cette commission, rédige une 
proclamation exprimant le vœu que le prince d'Orange soit investi 
des fonctions de lieutenant général du Midi. — Assemblées de 
notables à l'hôtel de ville de Bruxelles; séances orageuses; 
M. Van de Weyer apaise une émeute populaire. — Déclin de la 
Commission de sûreté; elle est accusée à tort de mollesse ; ses 
derniers actes. — Le peuple envahit l'hôtel de ville et se fait 
livrer les armes de la garde bourgeoise. — M. Van de Weyer 
s'eflbrce de tenir tête à l'orage. — Il désespère un instant de la 
révolution. — 11 se rend à. Valenciennes ; délibérations avec de 
Potter, A. Gendebien et d'autres patriotes sur les moyens d'orga- 
niser la résistance en province. — MM. Van de Weyer et Gende- 
bien se décident à rentrer en Belgique. — Appel au peuple ! — 
Marche des patriotes sur Bruxelles. — Le Gouvernement provi- 
soire. — Combats de Bruxelles; retraite des Hollandais. — Entrée 
triomphale de M. de Potter à Bruxelles ; appréhensions de M. Plai- 
sant, chargé de la sûreté publique; conseils que lui donne M. Van de 
Weyer. — Le Comité central. — Tâche accomplie par le gouverne- 
ment provisoire. - Le prince d'Orange à Anvers. — 11 envoie un de 
ses aides de campa M Van de Weyer avec prière de l'accompa- 
gner à Anvers ; objections de M. Van de Weyer. — Seconde tentative 
par l'entremise de M. Ducpetiaux qui garantit les loyales in- 
tentions de l'héritier du trône. — Un troisième envoyé, le prince 
Koslofski, confirme les messages précédents — Manifeste publié 
par le comte Félix de Mérode et M. Van de Weyer. — Tentative 
suprême du prince d'Orange ; réponse du gouvernement provisoire 






VIII 



TABLE. 



— Bombardement d'Anvers. — Lettre de M. Van de Weyer à 
M. Ch. Rogier. — Première mission de M. A Gendebien à Paris, 
seê tendances exclusives vers l'alliance française ; sa correspon- 
dance intime avec M. Van de Weyer ; il se défie des visées ambi - 
lieuses de M. de Potier. — Il retourne à Paris pour pressentir les 
intentions du gouvernement français au sujet de la candidature 
éventuelle du duc de Nemours au trône de la Belgique.— Il veut se 
retirer du comité central ; ses griefs: inlervention habile de M. Van 
de Weyer. - D'après les conseils du docteur Bowring, le gouver- 
nement provisoire décide que M. Van de Weyer se rendra en An- 
gleterre. — Il a pour mission de détruire les préventions dont la 
révolution belge est l'objet au delà du détroit. —Sir H. Bulwer, 
chargé par lord Aberdeen de parcourir la Belgique soulevée.facilite 
la mission de M. Van de Weyer — Débarquement à Douvres ; le 
discours du trône. — M. Van de Weyer bien accueilli par plusieurs 
membres importants de la Chambre des pairs et de la Chambre des 
communes. — Exposé impartial des griefs des Belges. - Sir John 
Hobhouse. — Entretien de M. Van de Weyer avec lord Aberdeen. 
Intéressante entrevue avec le prince d'Orange. — M. Falck. — Le 
duc de Sussex. — Entretien important avec le duc de Wellington ; 
le principe de non-intervention. - Lord Grey constitue un nouveau 
cabinet. — Les principaux défenseurs de l'indépendance de la 

Belgique en Angleterre pp. 57.99 

11. (1830-1831) — M. Van tle Weyer est nommé membre du Congrès 
national. — Il rend compte de sa mission à Londres. — Immense 
succès de ce rapport. - L'orateur jugé par M. J. Lebeau.— M. Van 
de Weyer prend la présidence du comité diplomatique. — La con- 
férence de Londres. — Le gouvernement provisoire adhère à la 
suspension d'armes proposée par la conférence de Londres — 
M Van de Weyer et M Gendebien — M de Potter demande la 
république et se sépare de ses anciens collègues - Rupture avec 
M. Van de Weyer ; pénible correspondance. — M Van de Weyer 
appuie la proposition d'exclure les Nassau de tout pouvoir en 
Belgique - Mission de M. de Langsdorh". - M. Van de Weyer con- 
jure ses collègues de ne point se soumettre aux exigences du ca- 
binet du Palais-Royal. - Le Congrès vote l'exclusion des Nassau.- 



TABLE. 



IX 



Entretiens de M. Van de weyeravec lordPonsonby sur les candida- 
tures éventuelles du prince Léopold de Saxe-Cobourg et du duc de 
Nemours. — Lord Ponsonby recommande le prince d'Orange. — 
Politique de l'Angleterre. — Jugement porté par lord Ponsonby 
sur M. Van de Weyer. — Celui-ci se rend à Paris avec M Gen- 
debien. — Entretiens avec le comte Sébastiani. — Exaspération 
de M. Gendebien. — Pour compromettre le cabinet du Palais- 
Royal, il propose au gouvernement provisoire de décréter la 
réunion de la Belgique à la France. — M. Van de Weyer rend 
compte au Congrès de ses conférences avec Sébastiani . — Arrière- 
pensée de ce ministre ; il se déclare contre le prince Léopold de 
Saxe-Cobourg. — Sir John Hobliouse indique la nécessité d'envoyer 
immédiatement un représentant de la Belgique à Londres. — 
MM. Van de Weyer et H. Vilain XI1II se rendent en Angleterre. 

— Objet de leur mission. — Lettre de lord Ponsonby à lord Grey 
son beau-frère. — Première impression de M. Van de Weyer. — 
Il a deviné la politique équivoque de Talleyrand et de Sébastiani. 

— Etranges propositions de Talleyrand à Palmerston. — Corres- 
pondance du comte de Celles. — Le duc de Nemours et Othon de 
Bavière . — Entretiens de M Van de Weyer avec lord Grey et lord 
Palmerston. — Le prince Léopold et Pinternonce Cappacini. — 
Lord Palmerston déclare que les alliés ne reconnaîtront jamais le 
duc de Nemours — Lettre de M. Van de Weyer à M. Bogier. — 
La situation . - M Van de Weyer rend compte au Congrès de cette 
seconde mission en Angleterre . — Protestation contre le protocole 
du 20 janvier 1831 concernant les limites de la Belgique. — Débats 
du Congrès sur le choix du chef de l'État. — Le duc de Leuch- 
tenberg et le duc de Nemours. — Comment triompha la candi- 
dature du duc de Nemours ; assurances données par M. Bresson 
et M. de Lawoëstine; lettres confidentielles et inédites de M. de 
Celles, etc. — Rôle de M. Van de Weyer. — Le cabinet du Palais- 
Royal recule devant une menace de guerre. — Protocole du 
7 février. — La députation du Congrès à Paris. — Lettre de 
M. Van de Weyer à M. Ch. de Brouckere sur la situation de la 
Belgique ; symptômes d'une conspiration orangiste. — M. Van de 
Weyer signale les auteurs véritables de la déception éprouvée par 



p 




■ 



X TABLE. 

le Congrès. —Singulière justification de M. de Celles. — Dieu ne peut- 
il être roi des Belges? — M. Van de Weyer propose la formation 
d'une régence. — Surlet de Chokier et Félix de Mérode ; le premier 
est proclamé régent de la Belgique. — M. Van de Weyer ministre 
des affaires étrangères — Conspiration orangiste. — Le baron de 
Krudener et lord Ponsonby. — Pétition tendante à révoquer l'ex- 
clusion prononcée contre la maison d'Orange-Nassau. — Le baron 
de Krudener expulsé de Bruxelles. — M. Van de Weyer à l'hôtel 
de "" — Dissolution du ministère. — Lettre de M. Van de Weyer 
au régent. — Vive discussion avec M. Ch. de Brouckere. — 
Rapport concernant la situation des relations extérieures de la 
Belgique jusqu'au 15 mars. — M. Lebeau, devenu ministre des 
affaires étrangères, rend hommage à l'intelligente prévoyance de 
son prédécesseur. — M. Van de Weyer lui prête le concours le 
plus énergique pour faire prévaloir la candidature du prince 
Léopold de Saxe-Cobourg. — Conduite du gouvernement britan- 
nique. — Instructions de lord Palmerston à lord Ponsonby. — 
Agent secret envoyé en Angleterre par le maréchal Soult pour 
travailler à l'absorption de la Belgique par la France. — Rapports 
anglais sur M. Van de Weyer. — La propagande française. — 
M. Van de Weyer propose l'élection immédiate du prince Léopold. 

— Il fait partie de la députation envoyée à Londres pour remettre 
à l'élu le décret du Congrès. — Lettre sur la Révolution belge. — 
M. Van de Weyer fait connaître au Congrès les dispositions du 
prince Léopold. — Les d'ix-huit articles. — Jeun le Brabançon au 
bon peuple de la Belgique.- Inauguration de Léopold I", pp 100-166 

IV. (1831) — M. Van de Weyer est nommé envoyé extraordinaire et 
ministre plénipotentiaire de Belgique près la cour de Saint-James. 

— Son portrait par un contemporain. — Invasion de la Belgique 
par les Hollandais. — M. Van de Weyer réclame l'intervention 
armée de l'Angleterre. — La flotte anglaise dans les Downs. — 
Le ministre de Belgique est reçu officiellement par le roi 
Guillaume IV. — Attitude de ce souverain et de lord Grey. — 
L'arrivée d'uns armée française oblige les Hollandais à rentre 
dans les limites de leur pays. — Le cabinet de Saint-James 
exige que les Français évacuent immédiatement le territoire 



TABLE. 



XI 



belge- — Ultimatum. — Le prince de Talleyrand propose le 
partage des provinces belges. — Lord Palmerston, informé, 
veut contraindre les Français à sortir de la Belgique. — Entre- 
tien très-intéressant de sir Robert Adair avec le roi Léopold. 

— Les Français se retirent. - La conférence projette de nouvelles 
bases de séparation. - Efforts de M. Van de Weyer pour ramener 
la conférence aux stipulations du traité des dix-huit articles. — 
Pourquoi ces efforts échouent. — Les vingt-quatre articles. — 
M. Van de Weyer refuse d'apposer sa signature au nouveau proto- 
cole, et, sur le conseil de lord Palmerslon, se rend à Bruxelles. 

— Hésitation du roi Léopold. — Lord Palmerston l'engage éner- 
giquement à se soumettre. - Projet de loi présenté en conséquence 
aux Chambres belges. — M. Van de Weyer, nommé commissaire 
du Roi, défend le traité. — Vote des Chambres. - M. Van de Weyer 
retourne à Londres, et, après de nouveaux et curieux incidents, 
le 15 novembre, il signe le traité. — Convention relative aux 
forteresses belges. — Éloge de M. Van de Weyer par lord Palmer- 
ston et le roi Léopold pp. 1G7-194 

T. (1831-1833) — Irritation du gouvernement français au sujet de la 
convention concernant les forteresses belges. — Note rédigée par 
M. Van de Weyer ; elle apaise le cabinet des Tuileries. — Vains 
efforts des torys pour renverser le ministère de lord Crey ; intéres- 
sante relation adressée par M. Van de Weyer au roi Léopold. — 
Opinion de Talleyrand sur le ministre belge. — Lettre à lord 
Aberdeen, — Ratifications du traité du 15 novembre. — Réserves 
de la Russie. — Motifs pour lesquels M Van de Weyer accepte la 
ratification russe. - Clameurs en Belgique ; mécontentement du 
ministère. - Le roi Léopold appelle M. Van de Weyer à Bruxelles. 
— Lord Palmerston justifie M. Van de Weyer. — Mémoire au Roi 
en son conseil. — M. deMuelenaere, ministre des affaires étrangères, 
refuse de désavouer le représentant de la Belgique à Londres. — 
Appréhensions des ministres catholiques. — Correspondance de 
M. Van de Weyer avec le baron de Stockmar. — Politique de M. de 
Muelenaere ; il subordonne toute négociation nouvelle à l'évacua- 
tion préalable du territoire attribué à la Belgique. — Nouveau 
désaccord avec M. Van de Weyer. — Le général Goblet est envoyé 






XII 



TABLE. 



temporairement à Londres, en qualité de commissaire près de la 
conférence. — M. Van de Weyer accompagne le roi Léopold au 
château de Compiègne. — Lettres à M. de Stockmar sur le mariage 
du roi, la politique de Louis-Philippe, etc. — M. Van de Weyer 
reprend ses fonctions près la cour de Saint-James et près la 
conférence. — Le thème de lord Palmerston. — Le général Goblet 
devient ministre des affaires étrangères; pleins pouvoirs en- 
voyés à M. Van de Weyer pour ouvrir une négociation directe 
avec la Hollande. — Insuccès prévu de cette tentative. — La 
conférence se décide à adopter des mesures coercitives contre la 
Hollande. — Prédilection de M. Van de Weyer pour les études 
philosophiques— Vive correspondance avec M. Gendebien, à pro- 
pos d'un écrit intitulé : biographie des hommes de la révolution. — 
Nouvelles manœuvres contre l'indépendance belge. — Confiance 
du roi Léopold. — Siège de la citadelle d'Anvers. — M. Van de 
Weyer fait connaître les vues du gouvernement britannique. — 
Impression fâcheuse produite en Angleterre par les débats des 
Chambres belges. — Capitulation de la citadelle d'Anvers. — 
Conseils de lord Palmerston à M, Van de Weyer.— Polémique avec 
M. de Zuylen. — La Hollande et la conférence. — M. Salomon Dedel 
remplace M. de Zuylen. — Keprise des négociations. — Lettre de 
M. Van de Weyer au roi Léopold sur l'indépendance delà Belgique. 

— Convention du 21 mai 1833. — M. Van de Weyer insiste pour 
que la convention préliminaire soit transformée en traité définitif. 

- Les ministres des affaires étrangères de Hollande et de Bel- 
gique à Londres. — La Hollande n'a pas le dessein de conclure un 
arrangement définitif. - Note adressée, le 28 septembre, par les 
plénipotentiaires belges à la conférence.- Trêve indéfinie.- Juge- 
ment de lord Palmerston sur la Belgique indépendante, p. 195-260 



APPENDICE. 

I. Coup d'œil sur la philosophie d'Hemsterhuis 263 

II. Musée des sciences et des lettres de Bruxelles. — Juge- 
ment du chevalier Bunsen sur le mouvement philo- 
sophique en Belgique 266 



TABLE XI II 

III. Lettre de sir J.-C. Hobhouse à M. Vau de Weyer (17 dé- 

cembre 1830) 267 

IV. Lord Ponsonby à Lord Grey (17 décembre 1830) ... 269 
V. Projets de partage de la Belgique (1831) 270 

VI. Les vingt-quatre articles. — Lord Palmerston à sir 

Robert Adair (11 novembre 1831) 273 

VII. Jeremy Bentliam à M. Van de Weyer (10 février 1832) . 276 
VIII. Correspondance particulière de M. Van de Weyer avec le 
général Goblet, ministre des affaires étrangères (1832- 
33). ." 277 



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Bien que le public ait accueilli avec une grande indul- 
gence mes essais sur les Fondateurs de la monarchie belge, 
je ne me suis jamais dissimulé les imperfections de mon 
œuvre. Je la continue aujourd'hui, et avec une prédilection 
particulière, malgré des difficultés croissantes, parce que le 
but national que j'ai en vue se dessine avec plus de clarté. 

On ne possédait que des notions assez vagues sur les 
premiers rapports delà Belgique insurgée avec l'Angleterre; 
on ne connaissait que très-imparfaitement aussi les émi- 
nents services rendus aux deux nations par l'homme d'Etat 
qui fait le sujet de cette nouvelle étude. 

Il nous sera permis de rectifier de nombreuses erreurs et 
de combler des lacunes regrettables. On acquerra la preuve 
certaine que l'Angleterre, après avoir protégé la Belgique 
naissante avec une incontestable loyauté, n'a cessé de 



XVI 

veiller sur les destinées du nouvel État avec la plus admi- 
rable sollicitude. 

Je ne méconnais point ce que nous devons à Louis- 
Philippe et à quelques-uns de ses ministres; mais je 
dis que les Belges ne savent pas assez ce qu'ils doivent à 
l'Angleterre. 

Grâce à la confiance dont M. Van de Weyer a bien voulu 
m'honorer, les doutes et les préventions devront se dissiper 
définitivement. J'ai pu écrire, d'après des documents au- 
thentiques, la vie politique de celui qui a pris la plus grande 
part aux négociations dont le résultat final a été la consé- 
cration et l'affermissement de l'indépendance belge. 

Les pressantes instances faites auprès de M. Van de 
Weyer pour avoir accès à ses archives particulières étaient 
toujours restées vaines. Un jour, une lettre commina- 
toire lui fut adressée; on le menaçait d'une notice hostile 
s'il persistait à refuser son article et sa souscription. Le 
spirituel diplomate se contenta de répondre : autrefois, 
dans la forêt de Bondy, on demandait la bourse ov la vie; 
vous voulez, vous, la bourse et la vie, c'est trop. 

M. Van de Weyer ne s'est départi de sa première et im- 
muable résolution que pour faciliter une entreprise dont 
le but patriotique lui paraît incontestable. Avec une 
bienveillance dont je lui suis profondément reconnaissant, 
il m'a communiqué non-seulement ses correspondances lit- 
téraires, mais aussi une très-riche collection de documents 
inédits concernant la révolution belge de 1830. En outre, 
il m'a été permis de consulter une partie des corres- 
pondances politiques que M. Van de Weyer a entre- 
tenues avec le roi Léopold I er et 'les principaux hommes 
d'Etat de l'Angleterre. C'est ainsi que j'ai pu faire usage 






XVII 

d'un grand nombre de lettres privées de lord Ponsonby, de 
lord Palmerston, de sir Robert Adair, de lord Grey, etc. 
J'ai eu également sous les yeux d'autres lettres portant les 
signatures de sir H. Bulwer, de sir John Hobhouse, de 
JérémieBentham, de lord Glarendon, etc. Toutes sont des 
témoignages honorables d'une grande sympathie pour la 
Belgique indépendante. Un scrupule a empêché M. Van de 
Weyer de comprendre dans ces communications les dépêches 
officielles qui appartiennent aux archives de la légation. 
Mais quelques-unes sont venues régulièrement à ma con- 
naissance par une autre voie ; plusieurs aussi se trouvent 
déjà insérées dans des recueils parlementaires. Une étude 
approfondie de tous les documents contenus dans les archi- 
ves de la légation eût été d'ailleurs superflue. En effet, je ne 
me proposais point de rédiger une relation officielle, mais je 
voulais, pour employer les expressions de Plutarque, entre- 
tenir un commerce familier avec le haut personnage auquel 
je donnais place dans ces récits. Récemment, l'excellent 
auteur de la Vie de lord Palmerston ne s'est également servi 
que de lettres privées, lesquelles n'existent point en duplicata 
dans les archives de Downing-Street. 

N'ai-je eu en vue que l'habile diplomate? Non, lec- 
teur. J'ai désiré aussi vous faire connaître un patriote 
dont l'énergique volonté révèle un noble cœur ; j'ai 
voulu rappeler les titres littéraires d'un écrivain dont la 
Belgique peut à bon droit s'enorgueillir ; je me suis efforcé 
de laisser une image vivante de l'homme d'État qui n'est 
pas seulement apprécié et honoré à Windsor-Castle et à 
Saint-James-Palace ; j'ai dû enfin signaler les rares qualités 
de l'homme du monde qui, par son érudition et son esprit, 
était le digne émule des Hallam, des Sydney Smith et des 
Macaulay. 






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Que le lecteur, cependant, ne reste pas sous le charme des 
brillants écrits du lettré et des séduisants entretiens de 
l'homme du monde ; qu'il recueille aussi, dans les labeurs 
du savant et dans la patriotique carrière de l'ancien membre 
du gouvernement provisoire, des enseignements virils et 
durables 

Bruxelles, 26 décembre 1870. 



I 



SYLYAIN VAN DE WEYER. 



kjii 



« Ce n'est pas un honneur médiocre que 
d'attacher sa signature à l'acte de renaissance 
politique d'une nation qui, pendant plusieurs 
siècles, a vainement lutté pour ressaisir sa 
nationalité. » Lettre à lord Aberdeen. 

Parmi les monuments qui décorent la célèbre 
abbaye de Westminster, on peut signaler celui 
qui fut érigé à la mémoire de Saint-Évremond. 
« Vous le trouverez, — disait, au xvm e siècle, 
l'éditeur de ses Œuvres, — dans la nef proche du 
cloître, auprès des illustres Casaubon, Camden, 
Barrow et des célèbres poètes anglais Chaucer, 
Spencer, Cowley. » Issu d'une noble famille de 
la Normandie, maréchal de camp dans les 
armées du roi, philosophe et polémiste, Saint- 
Évremond fut, en 1659, disgracié et proscrit 
pour avoir signalé avec ironie les services que 
venait de rendre le cardinal Mazarin,en signant 

i 






SYLVAIN VAN PE WEYER. 



la paix des Pyrénées. Il chercha et trouva un 
asile en Angleterre. Ce fut à Londres qu'il 
mourut, le 20 septembre 4703, âgé de plus de 
quatre-vingt-dix ans. 

Pourquoi ne pas songer à Saint-Évremond, 
quand on lit les Opuscules philosophiques et 
littéraires de M. S. Van de Weyer? On peut 
même se dire, en comparant l'un et l'autre, que 
si le dernier avait vécu à la cour de Louis XIV, 
lui aussi eut indubitablement partagé le sort de 
tant de victimes du despotisme politique et du 
fanatisme religieux. 

Plus heureux que Saint-Évrernond, l'auteur 
des Opuscules débarque en Angleterre comme 
le mandataire d'un peuple insurgé, et ensuite 
comme le représentant du premier roi des 
Belges. Par sa rare intelligence, son instruction, 
sa droiture, il acquiert dans Londres môme 
une des plus grandes situations qu'un homme 
puisse ambitionner. Pendant plus de trente ans, 
il fut un des conseillers les plus écoutés de 
Léopold 1 er , et aujourd'hui encore, dans sa 
retraite volontaire, il est toujours honoré de la 
confiance de l'illustre souveraine dont le sceptre 
s'étend sur le vaste empire britannique. 












Jean-Sylvain Van de Weyer naquit à Lou- 
vain, ancienne capitale du Brabant, le 19 jan- 
vier 1802. Son père, très-attaché aux vieilles 
libertés de la Belgique, avait été capitaine de 
volontaires pendant la révolution brabançonne; 
sa mère, qui appartenait à la famille des 
Goubau, était douée d'un esprit remarquable 
et d'un caractère élevé, selon le témoignage 
du célèbre Sydney Smith. Après l'annexion de 
la Hollande à l'empire français, M. Jossc- 
Alexandre Van de Weyer s'établit à Amster- 
dam où il exerça les fonctions de commissaire 
spécial, tandis que son (ils se destinait à la 
marine. Ils étaient très-bien accueillis dans la 
maison du comte de Celles, préfet du Zuy- 







SYLVAIN VAN DE WEYER. 



derzée, et dans la famille de M. du Villiers 
du Terrage, directeur général de la police. 
En 1811, Napoléon, lors de son entrée triom- 
phale dans Amsterdam, passa en revue les 
élèves de l'école de marine; mais deux ans après, 
Sylvain Van de Weyer était témoin d'un autre 
spectacle : le soulèvement national, dont il 
devait un jour tracer le tableau. Cet événement 
mémorable éveilla en lui les premiers senti- 
ments de patriotique indépendance. 

Rentré dans sa ville natale, après la création 
du royaume des Pays-Bas, il fit de fortes 
études littéraires et philosophiques, sous la 
direction de M. Van Meenen, savant juriscon- 
sulte, membre de la municipalité de Louvain 
durant l'ère républicaine, et rédacteur princi- 
pal de l'Observateur, qui fut pendant long- 
temps, après 1815, l'unique organe du parti 
libéral. Le jeune disciple de M. Van Meenen, 
en attendant qu'il entrât lui-même dans l'arène, 
s'était chargé d'une partie de la correspondance 
administrative de l'Observateur. Surmontant 
toutes les difficultés par une intelligence pré- 
coce et un travail opiniâtre, il fut admis d'em- 
blée, après un examen sommaire, à la faculté 
de droit de l'université de Louvain; on avait 
jugé inutile de lui faire faire sa philosophie. 




SYLVAIN VAN DE WEYER. 

Dans l'automne de 1820, il vit pour la pre- 
mière fois Paris. 11 était chargé de remettre un 
travail philosophique de M. Van Meenen à 
M. Laromiguière, dont l'autorité scientifique 
était grande alors. La correspondance du jeune 
étudiant avec son maître, tantôt en français et 
tantôt en latin, révélait déjà un esprit exercé et 
un style solide. 

« Je fus avant-hier, lui écrivait-il, le 1" novembre, chez 
M. Laromiguière. Il y eut entre lui et moi un quiproquo 
assez plaisant : c'était le jour où les élèves du collège qui 
désiraient obtenir le grade de bachelier devaient s'adresser 
à lui ; il crut que j'étais un de ces élèves. J'eus toute la peine 
du monde à le détromper, et ce ne fut qu'après de longues 
explications que je parvins à lui faire comprendre quel était 
l'objet de ma visite, qui j'étais, et de la part de qui j'étais 
envoyé. Mais, alors, il me reçut comme un ami qu'on revoit 
après une longue absence. « Depuis longtemps, me dit-il, 
j'attendais les observations de M. Van Meenen sur mon 
ouvrage. C'est un homme d'esprit que M. Van Meenen. J'ai 
lu de lui quelques opuscules qui étaient bien pensés, mais 
il en veut beaucoup à Condillac ; il est injuste à son égard ; 
je crois qu'il a tort sur bien des points, etc., etc. » Puis, 
après avoir pris lecture de votre lettre, il parcourut le 
manuscrit, en répondant au fur et à mesure qu'il lisait, à 
vos observations, et en terminant la lecture de chaque alinéa 
par ces mots : « C'est un homme d'esprit que M. Van 
Meenen (') ! » 






(') Le jeune correspondant, doué d'une mémoire éton- 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



M. Van de Weyer fut reçu avec beaucoup de 
bonté par son compatriote, le comte Lam- 
brechts, ancien ministre du Directoire, puis 
membre du Sénat de J'empire, où il s'était 
signalé en proposant, en 1814, le décret de 
déchéance de Napoléon I er . Un ancien et fer- 
vent partisan de l'empereur, M. Arnault, l'au- 
teur de Germanicus, écrivit à M. Van Meenen 
(20 novembre 1820) : « Le jeune homme que 
vous m'avez envoyé mérite tout l'intérêt que 
vous lui accordez. 11 m'a paru judicieux, spiri- 
tuel et modeste. Cela est rare, même à Paris. » 
M. Van de Weyer eut la bonne fortune de ren- 
contrer Déranger chez M. Arnault. Mais quel fut 
l'étonnement du célèbre chansonnier bonapar- 
tiste en apprenant de l'étudiant de Louvain que 
la génération nouvelle en Delgique n'était animée 
d'aucun esprit de retour vers la France! 

A cette époque, un des membres du corps 
enseignant de l'université faisait beaucoup de 
bruit : c'était M. Jean-Joseph Jacotot, de capi- 
taine d'artillerie devenu lecteur dans la faculté 
de philosophie, mais moins renommé pour son 



nante, reproduisait ensuite point par point les objections 
du célèbre partisan de Condillac : on avait non-seulement 
les paroles, mais jusqu'à l'accent de M. Laromiguière. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. / 

cours de littérature française que pour la 
méthode d'enseignement universel dont il était 
l'auteur. « Lorsque je l'ai connu, écrivait un 
ancien élève de l'université de Louvain, cet 
homme éminemment spirituel était affligé 
d'une infirmité fort désagréable; un violent 
tic nerveux l'obligeait à retenir sa tète au 
moyen d'un ruban. On assurait que cette infir- 
mité provenait d'une grave blessure que Jacotot 
avait reçue à la guerre ('). » Recherchant la mise 
en scène, l'inventeur de Y enseignement univer- 
sel donnait ses conférences publiques le soir, 
dans la plus profonde obscurité; deux bougies 
seules éclairaient sa chaire. On eût dit un 
hiérophante. Parmi les auditeurs, le moins 
attentif et le plus crédule n'était pas M. Van de 
Weyer; au sortir des leçons, il se retirait chez 
lui et passait la nuit à résumer ce qu'il avait 
entendu. C'est ainsi que vit le jour le Sommaire 
des leçons publiques de M. Jacotot sur les prin- 
cipes de l'enseignement universel, recueilli et 
publié par S. V. de W[ 2 ). Cette brochure démon- 
trait que le disciple de M. Van Meenen n'était 
ni élève de Jacotot, comme on l'en accusait, ni 



(') Souvenirs manuscrits de M. A. Roussel. 
( 5 ) Louvain, 1822, in-12de 104 pages. 



r^ 






m 



SYLVAIN VAN DE WEYER; 



partisan de sa méthode. Au surplus, pendant 
l'impression même du Sommaire, M. Van de 
Weyer dissipait tous les doutes. Un véri- 
table et enthousiaste élève de Jacotot avait 
publié dans les journaux une lettre aigre-douce; 
M. Van de Weyer la reproduisit et l'accom- 
pagna de quelques notes. En voici des extraits 
encore dignes d'attention : 

« J'ai l'honneur, disait le défenseur de 
M. Jacotot, de connaître particulièrement 
M. Sylvain Van de Weyer, jeune étudiant en 
droit, de la plus grande espérance. Son instruc- 
tion primaire s'est faite d'après les principes de 
l'enseignement universel; et telle est l'ingrati- 
tude des hommes qu'un éloge de l'enseigne- 
ment universel lui monte la tête. » M. Van de 
Weyer répondit : « Le vague de ces expres- 
sions : son instruction s'est faite, etc., et, à la 
suite de cela, mon ingratitude, semblent insi- 
nuer que j'ai été au nombre des initiés de cet 
enseignement. Je me dois de déclarer que je ne 
suis ni n'ai jamais été élève de M. Jacotot. Que 
si, pendant le cours de mes études, je me suis 
rencontré avec lui, sans le savoir, par le plus 
grand hasard/et avant même qu'elle fût inven- 
tée, dans l'emploi d'une méthode qui lui a 
coûté tant et de si profondes méditations, c'est 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 9 

un rare bonheur dont je ne dois ni gré ni grâce 
à personne... qu'au ciel; et, pour mon ingrati- 
tude, si je m'en rends coupable, j'en porterai 
sans doute la peine dans l'autre monde; mais 
personne, je pense, n'a le droit de s'en mêler 
dans celui-ci. » Le séide de M. Jacotot insiste 
néanmoins et s'écrie : » Que M. Yan de Weyer 
publie la méthode qu'il a suivie pour faire sa 
grammaire, sa syntaxe, sa rhétorique, en quel- 
ques mois et sans professeurs, et tous les 
secrets de l'enseignement universel seront con- 
nus du public. » M. Van de Weyer réplique de 
nouveau : « Je n'ai fait, grâce à Dieu, ni gram- 
maire, ni syntaxe, ni rhétorique; j'ai lu les 
écrivains de la bonne latinité, pour me donner, 
sinon l'usage, du moins l'intelligence de leur 
langue; et, si j'ai fait quelques progrès dans 
mes autres études, je les dois à un homme 
dont la haine pour tout ce qui est exclusif en 
littérature, en politique, en philosophie, m'a 
garanti jusqu'à présent d'un fol enthousiasme 
pour les méthodes soi-disant universelles, en 
me montrant que, de toutes les méthodes, la 
meilleure est celle que l'on s'est tracée à soi- 
même, qui est le fruit de ses propres réflexions, 
et que l'on suit avec persévérance dans le 
silence de la retraite. » 






10 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



M. Jacotot lui-même intervint dans la lutte. 
En réponse au Sommaire, il publia l'exposé de 
sa méthode sous le titre de : Enseignement 
universel. Aussitôt M. Van de Weyer, avec le 
concours de M. Van Meenen, gratifia le public 
d'un nouvel opuscule : Essai sur le livre de 
M. Jacotot, intitulé : Enseignement univer- 
sel, etc. Cette réfutation, quoique victorieuse ('), 
ne termina pas encore la querelle : le gouverne- 
ment intervint aussi. L'enseignement universel 
de M. Jacotot lui parut favorable pour imposer à 
une partie de la population la langue hollan- 
daise : l'auteur de la Méthode, en effet, ne lais- 
sait échapper aucune occasion de rabaisser le 
français et d'en signaler les difficultés. M. Van 
de Weyer, qui avait déjà pris l'initiative d'une 



(') Le Courrier des Pays-Bas du 3 septembre 1 823 disait 
de cet opuscule : « Il est difficile de manier plus finement la 
plaisanterie et d'employer avec moins de roideur autant de 
dialectique et de savoir. Le raisonnement, les vues saines, 
les connaissances solides que l'on regrette de ne pas trouver 
dans le livre semblent s'être réfugiés dans l'examen que 
nous donne l'éditeur du Sommaire des leçons publiques de 
M. Jacotot. Il a pris la chose dans sa racine, et nous ne 
concevons pas que l'opinion puisse encore rester indécise 
après la lecture de la brochure de M. Sylvain Van de 
Weyer. » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



11 



pétition contre l'usage forcé de la langue néer- 
landaise, ne se contint plus : il acheva dans une 
satire fort spirituelle la défaite de l'enseigne- 
ment universel ('). 

L'agitation des universités allemandes, qui 
avait suivi le supplice de Charles Sand, mis à 
mort en 1819 pour avoir poignardé Kotzebue, 
eut son contre-coup dans les Pays-Bas. En Bel- 
gique aussi, les étudiants se réunissaient pour 

(') Cette pièce était intitulée : Les Jacotins et leur anta- 
goniste, satire par X X X, initié (Gand, 1823, in-8"). On y 
remarquait les vers suivants ■. 




Quoi! vous balanceriez, quand ses promptes leçons 
Doivent au hollandais façonner les Wallons? 
Pour la langue du Roi, c'est monder peu de zèle. 
C'est au Prince, messieurs, se montrer peu (idèle. 
Oui, c'est, envers l'Étal, prévarication ; 
Et contre nous injure et persécution.... 

Voici comment le malicieux poète caractérisait la méthode 
de Jacotot : 

Jacolot, d'un manant, a l'ail un maître es arts, 
Qui, dans Corbeek déjà, plante ses étendards : 
La méthode est donc sûre, universelle, unique; 
Elle sert au dessin, au chant, ù la musique ; 
On peut, par elle, écrire et parler sans penser ; 
Improviser et peindre, avec grâce danser; 
Loger tous les talents en parfaite harmonie, 
Et, dans un an au plus, devenir un génie. 



■ 



I 









12 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



s'occuper de questions politiques. A Louvain, 
ces assemblées étaient présidées, en 1822, par 
M. Van de Weyer; mais, déjà rigoureux obser- 
vateur de la légalité, il fit en sorte d'y mainte- 
nir l'ordre le plus parfait. Une chanson-épi- 
gramme vint néanmoins alarmer le sénat 
académique, ainsi que la régence de Louvain. 
Le gouvernement lui-même s'en émut, et 
M. Van de Weyer fut appelé à Bruxelles par 
M. Falck, ministre de l'instruction publique. 11 
parvint toutefois à rassurer cet honnête et 
aimable homme d'État. M. Falck fut enchanté 
de son esprit et proposa de l'envoyer d'abord 
en Allemagne avec une mission scientifique, 
puis de le nommer professeur dans une uni- 
versité belge. Cette offre ne fut pas accueillie. 
Le 4 août 1823, M. Van de Weyer reçut, à 
Louvain, le diplôme de docteur en droit, après 
avoir soutenu une thèse brillante. Il n'en avait 
pourtant pas choisi le texte dans le code Napo- 
léon. 11 avait présenté en latin, selon l'usage, 
une Dissertation sur la réalité, la connaissance 
et la pratique naturelle du devoir. Mais il eut 
toutes les peines du monde à faire accepter 
cette innovation par ses professeurs. Inflexible, 
il répondit aux observations de la Faculté que, 
si elle persistait dans son opinion, il publierait 



;.-r*î* 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



13 



immédiatement sa dissertation sous le titre 
de : Thèse rejetée par la faculté de droit en 
l'université de Louvain. Plus tard, il initia le 
public à cette querelle avec l'autorité acadé- 
mique. Dans un vigoureux article, que publia 
le Courrier des Pays-Bas, il stigmatisa la cen- 
sure universitaire, c'est-à-dire la censure préa- 
lable que subissaient les thèses des jeunes 
docteurs, de la part de tous les professeurs de 
la faculté à laquelle ils appartenaient. Cet arti- 
cle respirait les sentiments les plus généreux 
en même temps qu'il révélait une étude déjà ap- 
profondie des questions politiques qui préoccu- 
paient les Belges ('). Cependant la Faculté céda; 

(') Ou lira avec intérêt le passage suivant : « ...C'est 
pitié de les voir et de les ouir ! Parlez-vous du jury? Sujet 
scabreux, qui déplairait à ceux qui en ont provoqué la 
suppression, dont on ne dit mot dans la nouvelle organi- 
sation, et que mieux vaut pour cette cause laisser dans 
l'oubli. C'est d'ailleurs un fruit exotique qui ne convient 
point à la nature de notre sol. Touchez-vous, en passant, 
la responsabilité ministérielle? A quoi bon soulever ces 
questions sur lesquelles notre Loi fondamentale garde elle- 
même un profond silence? Examinez-vous notre déplorable 
système électoral ? C'est saper notre Constitution dans sa 
base. Abordez-vous les hautes théories du droit public? 
Rêveries, spéculations creuses, fort belles sur le papier, 
impraticables dans le monde réel, et par conséquent dan- 



WÀ 









14 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



M. Van de Weyer obtint l'imprimatur et l'auto- 
risation de soutenir sa thèse publiquement.. 
C'était une réfutation très -nette des doc- 
trines utilitaires de Jéréraie Bentham. Le jeune 
moraliste s'élevait énergiquement contre « les 
opinions dangereuses et flétrissantes de ces 
écrivains qui, récemment encore, ont osé nier 
la réalité naturelle du devoir, foulant ainsi aux 
pieds cet assentiment des peuples qui, comme 
le dit Cicéron, est lui-même une loi de la 
nature. » La Faculté l'admit au doctorat magna 
cum laude. La dissertation, qui lui avait valu 
cette distinction, fut, la même année, publiée 
en français et dédiée à M. Van Meenen ( ] ). 

gereuses, souvent elles font venir de coupables pensées, 
par la comparaison de ce que vous supposez devoir être 
avec ce qui est. Et ainsi de tout sujet un peu élevé, qui 
prête à l'examen et à la discussion des questions vitales de 
l'ordre social, mais qui ferait connaître que la jeunesse 
chez nous commence a contracter la mauvaise habitude de 
combiner des idées, de jeter un regard autour d'elle, et de 
se croire appelée un jour à faire de ces théories d'utiles 
applications et à s'en servir comme d'une mesure pour 

apprécier ce qui se fait ou se projette ,. 

(') « Je m'acquitte d'un double devoir, disait l'auteur, en 
vous dédiant cet essai : de ce que je dois à la mémoire de 
mon frère, que vous dirigeâtes dans ses études; de ce que 
je vous dois moi-même, pour les mêmes soins que vous 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



15 



Doué d'un talent oratoire remarquable , le 
jeune lauréat entra au barreau de Bruxelles 
où il ne tarda point à se distinguer. Il fut 
loin cependant de délaisser la carrière des 
lettres. 

Avant même de quitter Louvain, il avait 
publié une autre brochure ayant pour titre : 
Supplément aux Œuvres de Jacques-Henri 
Bernardin de Saint-Pierre. En 1807, l'auteur 
des Études de la nature, présidant l'Institut, 
répondit aux discours de trois nouveaux réci- 
piendaires de l'Académie française. Or celte 
réponse contenait un magnifique éloge de la 
philosophie, en même temps qu'une glorifica- 
tion de Napoléon I er . Pour ce dernier motif, 
M. Aimé Martin avait omis le morceau dont il 
s'agit dans son édition des Œuvres complètes de 
Bernardin de Saint-Pierre. « On a pensé, disait 
M. Van de Weyer, que, faire hommage au roi 
(S. M. Louis XVIII) des ouvrages de Bernardin, 
c'était s'engager au sacrifice d'un discours qui 
contenait, vers la fin, un éloge de Lhomme dont 

m'avez si attentivement continués. Veuillez agréer ce faible 
témoignage de reconnaissance et de vénération. » Opuscules 
de S. Van de Weyer, 2 e série. — On verra plus tard que 
Bentham, loin de garder rancune à son brillant antagoniste, 
noua avec lui les relations les plus cordiales. 




: 






16 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



il fallait alors oublier jusqu'au nom, de Napoléon. 
Faiblesse ridicule, qui n'honore pas plus celui 
qui s'en rend coupable, qu'elle" ne flatte celui 
à qui l'on croit la devoir. On n'a pas réfléchi 
qu'indépendamment du mérite littéraire de ce 
discours, il y avait quelque intérêt à voir com- 
ment le bon, le sensible Bernardin de Saint- 
Pierre, qui appelait la paix de tous ses vœux, 
a loué le conquérant dont les soldats cou- 
vraient l'Europe, et dont l'ambition gigantesque 
semblait ne se complaire qu'à faire et à défaire 
les rois à son gré. » Il faut croire cependant 
que l'éloge de la philosophie avait plutôt séduit 
l'éditeur belge que l'apothéose de Napoléon. 

Les connaissances bibliographiques que 
M. Van de Weyer, malgré sa jeunesse, avait 
amassées dans la fréquentation assidue des 
dépôts littéraires, ses goûts studieux et sa 
noble passion pour les livres trouvèrent une 
légitime récompense. La régence de Bruxelles, 
après l'avoir soumis à une sérieuse épreuve, le' 
nomma bibliothécaire de la ville, et, quelque 
temps après, le gouvernement plaça également 
sous sa garde la précieuse collection des ma- 
nuscrits provenant des ducs de Bourgogne ('). 

(') H devint bibliothécaire de la ville après un concours : 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



17 



Le nouveau bibliothécaire n'était pas seule- 
ment un savant bibliographe : il se distinguait 
aussi par sa courtoisie et par son esprit tou- 
jours prompt et vif. Les visiteurs des deux 
bibliothèques vantaient son aménité. Barère, 
entre autres, alors proscrit avec les autres 
juges de Louis XVI, et réfugié à Bruxelles, se 
plut, dans ses Mémoires, à signaler la rare 
complaisance de M. Van de Weyer. Un autre 
conventionnel, Thibaudeau, s'était pris pour 
lui d'une véritable affection. M. Musset-Pathay, 
auteur de l'Histoire de J.-J. Rousseau, disait 
que le jeune bibliothécaire de Bruxelles réunis- 
sait aux connaissances les plus variées cette 
affabilité plus désirée, en général, qu'obtenue 
des savants, et qu'on aime tant à trouver dans 
le chef d'un établissement consacré à la jeu- 
nesse studieuse, comme aux classes les plus 
éclairées de la société ('). 

on l'enferma avec une trentaine d'éditions du xv c siècle, 
dont il dut faire la description, sans avoir sous la main 
aucun ouvrage auxiliaire. Il fut nommé provisoirement au 
mois de mars 1823, et définitivement l'année suivante." 11 
succédait à M. Van Hulthem, bibliomane célèbre. 

(') Petit itinéraire de Paris à Bruxelles. — Un journal 
belge s'exprimait en ces termes (7 août <l 825) : « Depuis 
l'installation du nouveau bibliothécaire, tout a changé de 

2 



^m 



18 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Toujours porté vers les questions philoso- 
phiques, M. Van de Weyer mit au jour, à 
Louvain, en 1825, une nouvelle édition des 
œuvres du Hollandais François Hemsterhuis, 
« philosophe formé à l'école de Socrate, » et 
dont les écrits, publiés en français dans la 
seconde moitié du xvm e siècle, méritaient 
d'être reproduits. L'éditeur disait noblement 
dans sa préface : 

« On est heureux de contribuer ainsi à la propagation 
de ces belles et pures spéculations, qui entretiennent dans 
l'homme, avec la connaissance de lui-même, le sentiment 
de sa dignité, sentiment dont l'intime conviction diminuerait, 
selon Platon, la masse du mal sur la terre. Il y a, en outre, 
dans la reproduction de pareils écrits, une satisfaction et une 
jouissance intérieures, semblables à celles qu'on éprouve 
dans l'accomplissement d'un devoir religieux; c'est un hom- 
mage pieux à la mémoire de leur auteur ; c'est un monument 
durable et modeste, et tel qu'il l'eût pu désirer lui-même, 
posé sur sa tombe; c'est l'expression du respect d'une géné- 
ration nouvelle pour une âme noble et pure, qui s'est peinte 
tout entière dans ses écrits, dont ils sont comme une espèce 
d'émanation. Et lorsqu'il se trouve que l'écrivain respectable 
qu'on reproduit est un compatriote, il se joint à cette idée 
religieuse un léger sentiment d'orgueil, qu'on a quelque 



face dans cet établissement. L'ordre, les soins, les préve- 
nances ont fait disparaître les abus, qui en éloignaient les 
amis des sciences et des lettres. >< 



^m 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



19 



peine à réprimer, mais dont tout cœur bien placé pardon- 
nerait la manifestation (')... » 

En 1825 aussi, M. Van de Weyer put réaliser, 
avec quelques-uns de ses amis, un projet qu'ils 
avaient conçu dès l'année précédente. La Société 
des dôme fut créée f). Cette réunion, sur 
laquelle on a répandu beaucoup de fables, avait 

(') Dans un article que publia le Journal de Bruxelles 
un critique distingué (M. Baron) s'exprimait en ces termes : 
« La tâche de M. Van de Weyer était difficile, car Hemster- 
huis n'est pas un de ces écrivains méthodiques qui ait 
renfermé toute sa doctrine dans un traité ex professo. 
Traitant chaque sujet d'après la méthode socratique, il l'a 
dispersée dans tous ses dialogues, et c'est dans chacun d'eux 
que M. Van de Weyer en a été recueillir les éléments épars. 
Son analyse est, autant que j'en ai pu juger, d'une grande 
fidélité ; mais je n'approuve point les scrupules qui l'ont 
empêché de combler les lacunes du système d'IIemsterhuis, 
en réunissant les idées du philosophe par un lien qui 
manque et qu'on pouvait peut-être supposer, etc. » — On 
pourra juger, par un fragment reproduit dans V Appendice, 
le mérite de l'exposé analytique de l'éditeur d'IIemsterhuis. 

(*) Ces douze étaient : MM. S. Van de Weyer ; A. Baron, 
docteur es lettres; de Potter, propriétaire; Ph. Doncker, 
avocat; Drapiez ; L.-A. Gruyer, propriétaire ; Ph Lesbrous- 
sart, professeur à l'athénée ; J.-D. Odevaere, peintre du 
roi ; A. Quetelet, professeur de mathématiques, de physique 
et d'astronomie; Ed. Smits, employé au ministère de l'in- 
térieur ; F. Tielemans, avocat ; P. -F. Van Meenen. 









20 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



une destination à la fois politique et littéraire; 
mais la littérature servait en quelque sorte de 
paravent à la politique. Le 25' avril 1826, les 
Douze publièrent un prospectus, intitulé : 
Société belge pour la propagation de l'instruc- 
tion et de la morale. 11 s'agissait « de répandre 
les lumières dans toutes les classes et surtout 
dans les classes inférieures, » en propageant 
partout, et • au moindre prix possible, les 
ouvrages qui pourraient améliorer la situation 
physique, intellectuelle et morale du peuple. 
Mais déjà les Douze étaient attaqués de la 
manière la plus vive par le Courrier de la 
Meuse et par le Courrier de la Flandre, qui 
gémissaient encore de la suppression de la 
société catholique pour la propagation des bons 
livres. Un des Douze, cédant à une pression 
ministérielle, propose alors de placer la Société 
belge sous la protection du roi; ses collè- 
gues refusent. Le gouvernement enjoint à la 
Société belge de cesser ses travaux si elle ne 
veut être supprimée comme la Société catho- 
lique. Les Douze ne s'étaient point bornés à 
préparer des ouvrages populaires; ils avaient 
établi en Belgique un comité destiné à venir au 
secours des Grecs. Le comité hellénique ayant 
organisé à Bruxelles une fête grandiose, qui 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



21 



eut d'ailleurs le plus fructueux succès, M. Van 
de Weyer, dans un discours éloquent, remercia 
le nombreux auditoire du vif intérêt qu'il pre- 
nait à la plus noble des causes. 

Ce jeune homme, si érudit et si disert, suffi- 
sait à tout; alors même qu'on le croyait absorbé 
par un procès politique ou par l'étude d'une 
haute question de philosophie, il trouvait 
encore le temps d'ajouter de nouvelles perles à 
son écrin littéraire. Tantôt c'était une épître ou 
satire sur les jeunes gens du xix° siècle, tantôt 
un écrit philanthropique destiné à venir en 
aide aux victimes de l'inondation qui avait 
désolé un grand nombre de districts de la Hol- 
lande. Moyen facile et économique d'être bien- 
faisant, proposé aux jeunes gens, tel était le 
titre de cet opuscule, qui valut à l'auteur les 
remercîments du roi et du prince Frédéric. Ce 
morceau était suivi de Pensées diverses. (Le 
moraliste avait alors vingt-trois ans.) Citons au 
hasard : « 11 y a de la modestie à se targuer de 
sa naissance, de sa fortune, de ce qu'a fait le 
hasard ou la faveur. C'est un aveu indirect qu'on 
ne se sent pas la force de valoir quelque chose 
par soi-même. — On ne se sacrifie point pour 
un parti qui hésite : il faut qu'un parti prenne 
son parti. — Les hommes d'État sont comme 






^^m 






22 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



les médailles qui, pour être estimées, ont besoin 
d'avoir passé quelques siècles sous terre. » 

Parmi les essais datant de cette époque, le 
plus ingénieux, ce nous semble, est celui qui a 
pour titre : II faut savoir dire non ('). Non-seu- 
lement il respire les sentiments les plus libé- 
raux, mais il est écrit avec une grande pureté 
et une remarquable énergie. Le sujet, le voici : 
« On a dit : sentir est tout l'homme; cela est 
aussi faux de pensée que tranchant d'expres- 
sion ; mais ces tournures sont consacrées : on 
ne sait plus parler simplement. Je dis, moi, 
avec plus de vérité, mais d'un ton peut-être 
également tranchant, il faut savoir dire non : 
voilà la morale, toute la morale. » La conclu- 
sion, qu'il faut citer tout entière, est un sérieux 
enseignement : 

« Soyez inébranlable dans un non une fois prononcé. 
Cela choquera d'abord dans ce qu'on appelle le monde, où 
l'opposition est inconvenante, et où l'on excuse les mau- 
vaises mœurs, et non le mauvais ton. Élevez-vous, dédai- 
gnez les jugements de ces hommes gâtés par les belles 
manières ; et vous conserverez sur eux l'inappréciable, 
avantage d'une volonté forte dirigée par une maxime 
féconde et riche en applications; car, osons le dire, ce n'est 



(') Il faut savoir dire non, petit traité de morale et de 
politique (Louvain, 1826, in-42). 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



23 



point d'adopter de faux principes que l'on doit accuser les 
hommes d'aujourd'hui, mais de vivre sans principes arrêtés, 
et se laisser emporter par le train des affaires ou par les 
vaines distractions du monde. De là cette absence de 
dignité, de caractère ; de là un vide, une lacune dans leur 
âme que rien ne saurait remplir, et à laquelle rien ne sau- 
rait suppléer, et qui les livre, faibles et lâches, à l'ado- 
ration ou à la crainte de la puissance, à l'empire de la force 
ou de l'or, qui est aussi une force. » 

M. Van de Weyer venait de plaider et 
de perdre son premier procès politique. Le 
4 juillet 1826, des désordres eurent lieu au 
théâtre royal de Bruxelles. Ils duraient encore 
lorsque M. Levae, rédacteur du Belge, qui se 
rendait à ce spectacle, fut violemment repoussé 
par les soldats qui gardaient le péristyle. 
M. Levae rédigea et l'éditeur du Courrier des 
Pays-Bas publia dans ce journal deux lettres 
où la conduite du général Vauthier, comman- 
dant de la place, était vivement censurée. Ils 
furent poursuivis l'un et l'autre, l'écrivain et 
l'éditeur, à la demande du général, traduits 
le 2 août devant le tribunal correctionnel de 
Bruxelles, et, malgré les efforts de leurs défen- 
seurs, MM. Van de Weyer et Vanderton, con- 
damnés à des peines assez fortes. 

11 ne faut pas croire cependant qu'il y eût, 
dès lors, rupture flagrante et définitive entre 



S ; 



Ht! : 












24 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



le gouvernement et M. Van de Weyer. Un des 
membres du cabinet, M. Van Gobbelschroy, 
ministre de l'intérieur, n'était pas hostile aux 
Belges, ses compatriotes. Appréciant toute la 
valeur du défenseur de M. Levae, il lui fit des 
avances et le disputa en quelque sorte à l'oppo- 
sition. C'est ainsi qu'en 1826 M. Van de Weyer 
fut proposé pour la chaire de philosophie 
de l'université de Liège. Cette combinaison 
n'ayant pas abouti, le gouvernement lui assura 
un dédommagement. Lorsque, en 1827, il 
institua les cours publics du musée des 
sciences et des lettres de Bruxelles, M. Van de 
Weyer fut chargé d'y enseigner l'histoire de la 
philosophie ('). Non-seulement M. Van Gobbel- 
schroy l'avait proposé au roi, mais encore il 
prit fait et cause pour lui contre l'administra- 
teur de l'instruction publique. Ce dernier, 
M. Van Ewyck, exigeait que le nouveau profes- 
seur donnât son cours en hollandais; au lieu 
d'obtempérer à cette injonction, M. Van de 
Weyer envoya immédiatement sa démission. 



(') Parmi ses collègues se trouvaient M. Baron, pour la 
littérature générale; M. Quetelet, pour l'histoire des 
sciences, et M. Lesbroussart, auquel était confiée la chaire 
d'histoire générale. 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



25 



M. Van Gobbelschroy décida que la prétention 
de l'administrateur de l'instruction publique 
n'était pas soutenable. 

Le 18 avril, M. Van de Weycr inaugura son 
enseignement par un discours qui est resté 
célèbre. « L'établissement par une main royale, 
dit-il, d'une chaire de philosophie, au centre 
d'une brillante capitale, est pour Bruxelles un 
grand et nouveau bienfait. Vingt ans et plus 
d'incertitude sur notre existence sociale, après 
un long sommeil sous l'Autriche, troublé par 
les chants de la République et le tambour de 
l'Empire ; le mépris et le dédain pour les études 
philosophiques, habilement répandus et entre- 
tenus par un pouvoir ombrageux; la lassitude 
des esprits produite par le spectacle d'une phi- 
losophie qui, pendant un demi-siècle, a rempli 
la mission qu'elle s'était donnée d'abattre et de 
renverser, sans rien élever sur ces ruines; 
l'ensemble enfin de ces circonstances, et surtout 
des dernières, devait nous apparaître comme 
autant d'obstacles qui s'opposaient à la réussite 
de cette nouvelle création ; et j'avoue que je fus 
un instant frappé de crainte, d'hésitation et du 
sentiment de mon insuffisance et de ma fai- 
blesse pour les surmonter, lorsqu'on outre je 
réfléchissais aux difficultés, déjà si grandes, 






26 SYLVAIN VAN DE WEYER. 

de la science elle-même. » 11 définissait ensuite 
la philosophie, et, après avoir fait remarquer 
qu'elle était réduite, comme au temps où Cicé- 
ron y consacrait ses nobles loisirs, à repousser 
les mêmes préventions et les mêmes préjugés, 
il en signalait éloquemment l'injustice. Tout le 
discours révélait un penseur et un écrivain. 
Quant au plan qu'il se proposait de suivre, il 
l'indiquait nettement : il voulait présenter l'his- 
toire de la philosophie comme science, c'est-à- 
dire l'histoire de la marche de l'esprit humain, 
par rapport aux connaissances qu'on a le plus 
particulièrement honorées de ce nom de philo- 
sophiques, a Je n'adopte, ajoutait-il, aucun sys- 
tème, je ne me fais d'aucune école, d'aucune 
secte ; je ne me range sous aucune bannière. Je 
me place, en quelque sorte, en dehors de tous 
les systèmes de philosophie, pour les mieux 
embrasser et les mieux examiner. » 

Dans une touchante péroraison, M. Van de 
Weyer rendait un nouvel hommage au maître 
qui l'avait initié à la science dont il promettait 
de devenir un des plus brillants vulgarisateurs. 

«• Lorsque, dans l'antique Grèce , disait-il , un jeune 
homme obscur ouvrait une école de philosophie, il justifiait 
la hardiesse de son entreprise, et donnait à ses élèves une 
garantie de ses doctrines en nommant le maître qui l'avait 



*ïl 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



27 



formé. Disciple d'un homme austère et profond, qui, dans 
une vie tout intellectuelle, a su joindre aux luttes du bar- 
reau et aux travaux du publiciste, les méditations du phi- 
losophe, il est doux à mon cœur de pouvoir, dans une 
circonstance publique et solennelle, renouveler cet antique 
usage, et de dire que ce que j'ai de zèle et d'amour pour la 
science de la sagesse, ce que je puis y avoir fait de progrès, 
c'est à ses leçons, à ses conseils et à son exemple que je le 
dois. Modeste et sévère pour lui-même, il n'a jusqu'ici laissé 
échapper le secret de ses profondes études que dans quel- 
ques pages brillantes de style et fécondes en hautes pensées. 
Mais, quand paraîtront ses doctes écrits, fruit de trente ans 
de méditation, le monde éclairé placera le nom de M. Van 
Meenen à côté de celui des Royer-Collard et des Victor 
Cousin, comme les restaurateurs, en France et ici, de toute 
saine philosophie. Que mes dernières paroles soient donc 
l'expression d'une reconnaissance éternelle, et de ma véné- 
ration pour ses talents et ses vertus ('). » 

Ce discours lit une profonde impression. 
M. V. Cousin, dans le Journal des savants, en 
signala le mérite, et ce n'était que justice, puis- 
que, selon les expressions d'un publiciste belge, 
le jeune professeur paraissait s'être imposé la 
tâche de propager les doctrines du chef de 
l'école éclectique f). « Tous les regards des 

(') Opuscules de S. Van de Weyer, 1 rc série. 
(*) Voir le Mathieu Laensbercjh (de Liège), n° du 15 juil- 
let! 827. 



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28 






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SYLVAIN VAN DE WEYER. 



amis du pays et des études sérieuses, disait 
M. Cousin, se tournèrent vers le musée de 
Bruxelles, et un nombreux auditoire accourut 
aux leçons de M. Van de Weyer. Le jeune pro- 
fesseur n'est pas resté au-dessous de l'attente 
publique et de sa position ; le discours d'ouver- 
ture que nous avons sous les yeux en fait foi. » 
L'Angleterre devait faire également un excellent 
accueil à ce brillant début ('). 

Reprenant un projet qu'avait conçu, en 1760, 
le comte de Cobenzl, ministre très-éclairé de 
l'impératrice Marie-Thérèse, M. Van Gobbel- 
schroy venait d'instituer une commission char- 
gée de publier une collection de mémoires et 
de chroniques relatifs à l'histoire du pays. 
Parmi les savants qu'il avait chargés de celte 
tâche utile, se trouvait M. Van de Weyer. Celui-ci, 
toujours sur la brèche, se constitua le défenseur 
du projet ministériel lorsqu'il eut été en. butte 
aux attaques de quelques journaux hollandais. 
Pour repousser les agressions de la Gazette 
d'Arnhem, M. Van de Weyer inséra dans la 
Gazette des Pays-Bas une chaleureuse apologie, 
où il démontrait la mauvaise foi et l'absurdité 



(') Voir Robert Bukev , Hislory of the Philosophy of 
mind, t. IV. 



I 



SYIVAIN VAN DE WEYER. 



29 



des adversaires d'une belle et vaste entreprise. 
Il indiquait, en ces termes, le but national qu'il 
s'agissait d'atteindre : 

« ... Trente ans et plus de guerres continuelles ne nous 
avaient guères laissé le loisir de nous occuper de nos choses 
domestiques, comme disaient les anciens ; une domination 
étrangère s'efforçait de nous en ôter le goût et de nous en 
arracher les moyens. Aujourd'hui, que, redevenus nous- 
mêmes, et vivant d'une vie qui nous est propre, nous pou- 
vons, grâce au calme et au bonheur du présent, redescendre 
dans'le passé, et rattacher ce que nous sommes à ce que 
nous étions ; aujourd'hui, que nous avons repris l'habitude 
de nous occuper de ce qui se passe chez nous ; que l'indif- 
férence se réveille et l'apathie se dégourdit ; aujourd'hui, 
que le besoin des études historiques se répand partout, 
pénètre tous les esprits, et se nourrit de la connaissance des 
documents originaux, le gouvernement a pensé que le 
moment était, opportun pour reprendre l'exécution d'une 
entreprise projetée par un gouvernement antérieur, dont il 
ne fait en quelque sorte ici que suivre les traditions; il a 
pensé qu'il était temps enfin que la Belgique eût à son tour 
ce que possèdent la France et l'Allemagne, ce que préparent 
la Suède et l'Angleterre. Il ouvre, d'une part, un concours, 
fait un appel à tous les littérateurs, ordonne des recherches 
dans toutes les bibliothèques et les dépôts d'archives ; de 
l'autre, il organise une commission chargée de mettre au 
jour les documents inédits, consent à faire les frais dune 
collection dont le zèle et la fortune de pas un particulier 
n'eussent entrepris l'exécution ; et c'est cette généreuse et 
noble coopération, qu'on eût saluée ailleurs d'un concert 






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30 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



unanime d'éloges et de l'expression d'une vive et sincère 
gratitude, que, chez nous, d'ignorants détracteurs désap- 
prouvent, blâment, traitent d'argent mal et follement employé 
qualifiant l'entreprise elle-même de coûteuse niaiserie' 
inspirée sans doute par quelque étranger, ou par des jeunes 
gens sans expérience et sans instruction, à un ministre actif 
et zélé, à la vérité, mais dupe de son amour pour les sciences 
et les lettres, ou mu par le désir de s'en voir faire la dédi- 
cace! ... En vérité, on serait stupéfait et indigné d'un sem- 
blable jugement, si l'on ne savait pas qu'il n'est point de 
mesure bonne et utile que la méchanceté n'attaque, point 
d'idée grande et élevée que l'envie ne cherche à ravaler et à 
amoindrir, point d'intention généreuse que la mauvaise foi 
ne dénature (')... ,, 

(') Voir Gazette des Pays-Bas, ir G6 (i septembre I 8*71 
L auteur de cet énergique plaidoyer, que nous regrettons 
de ne pouvoir reproduire en entier, réfute les articles insérés 
dans e Journal de la Belgique du 8 et du 10 août et dans 
\Arnhemsche courant du <4 août 1827. „ Cette réponse 
aux trois articles de l'anonyme, disait M. Van de Weyer en 
termmant, a un peu dépassé les bornes que je m'étais pro- 
posées ; et cependant j'ai laissé glisser à dessein, et sans les 
••élever, les expressions de mauvais goût, les plaisanteries 
de mauvais ton, les allusions qui veulent être méchantes et 
qui ne sont que plates et triviales, accompagnement obligé 
emble-t-il, de tout écrit où la vérité est vio.ée a chaque 
•gne langage un peu neuf pour un journal que distinguent 
ordinaire, a ce qu'on m'assure, la mesure et le sentiment 

es convenances. J'ai donné à ma réponse cette étendu 
parée qu'il i mpor(aU de réfuter tQutes ]eg - 



I I 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



31 



Quelque temps après, M. Van de Weyer fit 
un second voyage littéraire à Paris. Il s'y 
trouvait au mois de février 1828. Pendant 
ce nouveau séjour dans la capitale de la 
France, il noua des relations avec V. Cousin, 
M 1,e Clarke, Van Praet, le célèbre bibliothé- 
caire, Beuchot, bibliographe non moins re- 
nommé, Salfi, l'historien de la littérature 
italienne, Dugas-Montbel, le traducteur d'Ho- 
mère, Damiron, le philosophe, Dittmer et Cave, 
auteurs des Soirées de Neuilly, Kératry, Ville- 
main, Jouffroy, Ampère, Benjamin Constant, 
Fourier, Droz, Charles Lacretelle, Féletz, le 
critique du Journal des Débats, Mignel, 
Daunou, Sainte-Beuve, etc. 11 ne faut pas oublier 
le fameux Grégoire, ancien évêque constitu- 
tionnel de Blois et ancien membre de la con- 









tuites de l'anonyme, et que là où il suffît d'un mot pour 
dénaturer un fait, il faut des pages pour le rectifier. Je l'ai 
fait avec conviction, non, ainsi qu'on ne manquera pas de 
le dire niaisement, comme partie intéressée en tant que 
membre de cette commission, distinction que je tiens à 
grand honneur, mais comme partie intéressée en tant que 
Belge, et indigné que je suis de voir calomnier, par un de 
mes compatriotes, une entreprise que tout nous fait un 
devoir d'accueillir avec reconnaissance, et d'encourager de 
tous nos moyens. « 



M 



•62 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






vention nationale. Il était bien changé : d'ad- 
versaire résolu de Louis XVI, il était devenu 
enthousiaste admirateur des Bollandistes et du 
pape Adrien VI ('). 

Après trois ans de collaboration littéraire à 
la Gazelle générale des Pays-Bas, organe offi- 
ciel du gouvernement (1825-1828), M. Van de 
Weyer devint un des rédacteurs habituels du 
Courrier des Pays-Bas, le principal organe de 
l'opposition belge. 11 entra dans l'arène au 
moment où commençait un redoutable conflit 
entre les Belges qui réclamaient toutes les 

(') Il écrivait à M. Van de Weyer .- « ... j' a i me à 
espérer que vos sollicitations et celles des autres amis 
de la religion et des lumières obtiendront de votre gou- 
vernement des mesures pour continuer et achever la 
collection des Bollandistes; je vous envoie ci-jointe une 
copie d'une lettre que m'avait écrite de Hollande, sur ce 
sujet, notre ambassadeur français, M. de Noël (ancien 
inspecteur général des études). Je voulais vous parler aussi 
de l'illustre Adrien VI, le seul pape que votre pays ait donné 
a l'Eglise. Plusieurs de ses ouvrages sont restés, dit-on, en 
manuscrit, et, entre autres, son travail sur les proverbes de 
Salomon. Serait-il dans les archives de Louvain? 11 nous 
manque une bonne biographie de ce pontife, quoiqu'il eût 
plusieurs historiens. Je recommande à votre zèle cette 
entreprise. Adrien VI intéresse spécialement la Hollande 
ou il est né, et la Belgique ou il a professé. ». 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



33 



libertés inscrites dans la loi fondamentale 
de 1815, et le gouvernement de Guillaume I e ' 
qui, appuyé sur les provinces du Nord, s'opi- 
niâtrait dans une résistance funeste. M. Van de 
Weyer appartint donc à cette brillante pha- 
lange de publicistes nationaux qui réclamèrent 
la liberté pour tous, pour les catholiques 
comme pour les libéraux. Et ce n'était pas seu- 
lement dans le Courrier des Pays-Bas qu'il se 
signalait par son patriotisme : comme membre 
du barreau de Bruxelles, il mérita aussi la 
gratitude de ses concitoyens. 

Le 30 juin 1828, il défendit, devant la cour 
d'assises du Brabant, deux jeunes Français, 
MM. Bellet et Jador, rédacteurs d'un petit jour- 
nal satirique, nommé l'Argus. Ils étaient pour- 
suivis, en vertu de l'arrêté-loi du 20 avril 1815', 
pour avoir excité au désordre par une critique 
inconvenante des actes du gouvernement. Quoi- 
que obligé de plaider en hollandais, M. Van de 
Weyer ne resta point au-dessous de lui-même 
11 s'éleva d'abord avec une grande vigueur 
contre l'extension donnée à une mesure dicta- 
toriale, prise en 181 o, dans des circonstances 
extraordinaires, et maintenue par le gouverne- 
ment pour bâillonner la presse. Puis, il démon- 
tra l'absurdité de la poursuite. 


















34 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



«... Lorsque les journaux, dit-il, annoncèrent l'arresta- 
tion et la mise en accusation des rédacteurs de l'Argus, 
comme prévenus d'avoir tenté de répandre le trouble, la 
défiance, d'avoir excité à la sédition, les habitants de 
Bruxelles se regardèrent étonnés et s'écrièrent : qu'y a-t-il 
donc et de quoi s'agit-il? Il était arrivé aux articles de 
MM. Bellet- et .lador ce qui arrive d'ordinaire à ces feuilles 
éphémères, qu'on lit par désœuvrement entre une tasse de 
café et un verre de liqueur ; une heure après, ils étaient 
oubliés... Mais ce n'est pas de l'étonnement, c'est de la joie 
qu'on éprouve à deux pas de nos frontières : car les étran- 
gers ont les regards sur nous, épient nos mouvements, 
prennent acte de nos fautes et s'en réjouissent. J'entends 
d'ici leurs clameurs, qui ont déjà frappé plus d'une fois mon 
oreille et contristé mon cœur. J'entends les étrangers 
s'écrier : la voilà donc, cette terre classique de la liberté ! 
le voilà donc, ce royaume si solidement établi sur les larges 
bases des principes libéraux, sur le respect du pouvoir 
pour tous les droits, ce royaume cité en exemple au reste 
de l'Europe! Quinze vers lebranlent jusque dans ses fonde- 
ments! Une plate plaisanterie y jette l'alarme et 1 épou- 
vante (')! Les habitants, d'ordinaire assez froids, prennent 
feu à la moindre, à la plus obscure ('tincelle (car c'est le titre 
d'un des articles incriminés). De calmes et paisibles qu'ils 
sont par nature, ils deviennent tout à coup, à la lecture de 



(') Pauvre peuple, on vous pressurera, on vous pendra; 
Voilà la liberté, 
Biribi, 
A la façon de baibari, 
Mon ami. 






H 



SYLVAIN VAN DE WEYEIt. 



35 



quinze vers alexandrins, sombres, défiants, prôts à tout 
faire, même à se révolter!... » 



Malgré Jes efforts de leur défenseur, MM. Bel- 
let et Jador furent, le 1 er juillet, condamnés 
chacun à une année d'emprisonnement et aux 
frais. A cette époque, un acquittement, pour 
délit de presse, eût été chose insolite, miracu- 
leuse même : les écrivains ne comparaissaient 
pas devant le jury, mais devant des magistrats 
qui dépendaient du gouvernement. 

M. Van de Weyer fut bientôt chargé d'une 
cause plus importante. Dans deux lettres que 
publia le Courrier des Pays-Bas, M. de Potter, 
le plus célèbre des polémistes de 1828, voulut 
mettre les Belges en garde contre la vaine fan- 
tasmagorie du jésuitisme, dont le ministère 
fsisait un épouvantail pour les libéraux, cher- 
chant ainsi à les avoir pour lui. M. de Potter 
entreprit de démontrer la perfidie de cette tac- 
tique. « Opposons, disait-il, des mots à des 
mots. Jusqu'ici on a traqué les jésuites : 
bafouons, honnissons, poursuivons les minis-. 
tériels! Que quiconque n'aura pas clairement 
démontré par ses actes qu'il n'est dévoué à 
aucun ministre soit mis au ban de la nation, 
et que l'anathème de l'antipopularité pèse sur 















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36 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



lui avec toutes ses suites! » Le hardi publiciste 
fut traduit devant la cour d'assises du Brabant 
méridional, toujours par application abusive 
de l'arrêté-loi qui avait été promulgué le 
20 avril 1815, pour prévenir les tentatives des 
bonapartistes. Il choisit pour ses défenseurs 
MM. Van Meenen et Van de Weyer. Les débats, 
qui durèrent deux jours (19 et 20 décem- 
bre 1828) , eurent un immense retentisse- 
ment. 



«... Messieurs, il est de la nature du gouvernement con- 
stitutionnel (ainsi s'exprima M. Van de Weyer) d'entretenir 
entre les habitants une salutaire inquiétude sur leur bien- 
être, leurs garanties légales et leurs libertés. 

« Cette vérité peut-être blesse encore les oreilles endur- 
cies de quelques hommes demeurés stationnaires au sein de 
tous les progrès; elle n'en est pas moins universellement 
reconnue par tous les hommes libres, et par tous les gou- 
vernements dignes de les administrer. C'est pour la con- 
sacrer que la loi fondamentale nous garantit la liberté de la 
presse, le droit de pétition, comme les moyens les plus 
propres à manifester nos craintes et nos alarmes, et le droit 
d'élection, c'est-à-dire la faculté de choisir, pour nos repré- 
sentants, les hommes que nous jugeons les plus propres, 
par leur caractère et leurs principes, à assurer nos garanties 
et nos libertés contre les intentions perfides ou les fautes du 
pouvoir, toujours envahisseur de sa nature. 

« L'écrivain, le publiciste, le journaliste est le représen 









SYLVAIN VAN DE WEYER. 



37 



tant volontaire de nos craintes et de nos vœux : c'est lui 
qui dévoile les fautes, qui relève les erreurs, combat les 
abus, dénonce les actes arbitraires, non pas seulement au 
gouvernement, mais encore à ceux que la chose intéresse, 
c'est-à-dire à tous les citoyens. Or il est impossible de rien 
faire de semblable, sans répandre, dans le système de l'acte 
d'accusation, le trouble, la défiance, la désunion. Que l'on 
fasse donc disparaître de notre loi fondamentale les droits 
d'écrire et de publier sa pensée, d'élire et de pétitionner, 
qui sont autant de moyens de scandale, de délits et de 
crimes, et qui, à chaque instant, nous donnent occasion de 
tomber dans l'application de l'arrêté d'avril 1815. 

« Permettez-moi , messieurs , une seule comparaison. 
Dans toutes les villes fortes, ou dans les camps retranchés, 
en temps de guerre, on place de distance en distance des 
sentinelles, qui rassurent contre les approches de l'ennemi 
ou avertissent de son arrivée. Que diriez-vous d'un auditeur 
militaire qui, devant un conseil de guerre, prétendrait que 
les sentinelles, en criant, à des intervalles très-rapp roches : 
sentinelle, prenez garde à vous, ont cherché à répandre 
dans la ville ou le camp, le trouble, l'alarme, la défiance et 
la désunion? Eh bien, les écrivains, les publicistes, les 
journalistes sont des sentinelles vigilantes placées pour pré- 
venir ou dénoncer toute infraction, toute brèche faite à la 
loi fondamentale derrière laquelle nous sommes retranchés ; 
et ils nous crient tous les jours, dans des brochures et des 
journaux : citoyens, prenez garde à vous ! Que si c'est là un 
acte qui, par lui-même, tend, d'une manière directe et immé- 
diate, à produire les effets prévus par l'arrêté d'avril 1815, 
que le ministère public l'établisse et le prouve. Il le 
doit ici d'autant plus rigoureusement que les expressions 




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38 



SYLVAIN VAN DE WEYEIt. 



trouble, défiance, alarme, querelles, sont si vagues et si 
larges que les actions les plus indifférentes, les plus inno- 
centes en elles-mêmes et les plus diverses, pourraient être 
converties en crimes ou délits. Et telle est la généralité des 
termes de l'arrêté, et l'application plus générale encore 
qu'on en veut faire, que l'on pourrait dire au ministère 
public : faites mieux ; simplifiez tout d'un coup la législa- 
tion pénale ; annulez le code pénal tout entier, et bornez- 
vous à l'arrêté d'avril 1815; car il serait, selon nous, tout 
aussi raisonnable d 'appliquer cet arrêté à quelques querelles, 
à des rixes, à des bruits nocturnes, que de l'appliquer aux 
écrits de M. de Potter. 

« Que prouvent, messieurs, les absurdes conséquences 
auxquelles nous conduit une semblable interprétation de 
l'arrêté d'avril 1815? C'est qu'il est appliqué à des faits qu'il 
n'a pour objet ni de prévoir, ni de punir ; c'est que, établi 
pour prévenir la sédition, c'est à la sédition seule ou à des 
actes propres à la faire naître, qu'il le faudrait appliquer, et 
non à tout autre acte capable même de répandre le trouble, 
la défiance, la désunion; car alors tout exercice de la 
pensée, toute mise en pratique de la liberté d'écrire, du 
droit de pétition et d'élection deviendrait impossible; il fau- 
drait déchirer la loi fondamentale et la considérer comme 
une belle théorie sur laquelle la pratique ne pourrait jamais 
jeter un souffle de vie. Répandre le trouble, l'alarme et la 
désunion ne suffirait donc pas pour être justiciable d'une 
cour d'assises, et passible de l'arrêté d'avril ; il faut de plus 
le faire sédilieusement. . . » 

Le ministère public avait parlé avec un 
dédain affecté des écrivains qui participaient 



SYLVAIN VAN DE YVEYEK. 



89 



aux travaux de la presse périodique : il avait 
vu avec peine, disait-il, un homme comme 
M. de Potter se joindre aux journalistes M. Van 
de Weyer releva le gant avec fierté. 

« Et nous, nous voyons avec peine, répondit-il, que le 
ministère public méconnaisse le temps où nous vivons, et 
son esprit, au point de chercher à déverser le mépris sur 
une classe d'hommes qui rendent tous les jours des services 
éminents à la civilisation du monde. Le ministère public 
ignorerait-il qu'il attaque ici, dans les journalistes, les 
hommes les plus distingués de tous les pays ? En Angleterre, 
les Sheridan, les Fox, les Brougham, les Walter Scott, Les 
Canning, etc., sont des journalistes. En France, les Chateau- 
briand, les Benjamin Constant, les Fiévée, les Kératry, les 
Dubois, etc., sont des journalistes. En Hollande, les Donckér- 
Curtius, les Vollenhoven, les Kinker, etc., sont des journa- 
listes. En Amérique, Franklin était journaliste, et c'est à 
cette école que se sont formés tous les publicistes. En Bel- 
gique, les Van Meenen (je lui demande pardon de le citer 
en sa présence, mais qui a éclairci plus de questions sociales 
dans notre pays que lui?), les Lesbroussart, les Plasschaert, 
les Barthélémy, les Bogier, les Van Hulst sont ou ont été 
des journalistes. Et si, un jour, j'avais à rendre compte à 
mes concitoyens de l'emploi de mon temps et de mes 
facultés, dans l'intérêt de mon pays, je dirais avec orgueil- : 
« Mes premières pensées ont été consacrées à nos garanties 
« sociales ; et je suis journaliste depuis autant d'années. » 
Oui, messieurs, je tiens à honneur d'être journaliste depuis 
plusieurs années, et jamais le ministère public, par des 









40 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



déclamations usées, ne parviendra à flétrir des hommes qui 
écrivent en conscience et avec courage, et défendent toutes 
nos libertés à leurs risques et périls ('). » 

M. de Polter fut également condamné à dix- 
huit mois de prison et mille florins d'amende 
comme ayant cherché à exciter parmi ses con- 
citoyens la défiance, la division et les que- 
relles f). 

Tandis qu'on protestait, en Belgique, avec 
une énergie croissante, contre l'imposition de 

(«) Voir Procès de M. de Pater, défenseurs M* Van 
Meenen et M- Sylvain Van de Weyer, avocats à la cour 
supéneure de justice de Bruxelles (1 829, in-8° de 1 07 pages) 
- La fière défense des journalistes par M. Van de Weyer 
en 1828, nous remet en mémoire le discours également 
remarquable prononcé par M. Gladstone, le 29 juin 1867 
lors de la célébration du quatrième anniversaire de l'Asso- 
ciation de la presse périodique à Londres : ,, . Les services 
que rend le journalisme, disait-il, sont indiscutables Un 
grand nombre des hommes qui ont appartenu à la presse 
sont arrivés aux plus hauts postes de la société, de la litté- 
rature et de l'État... „ 

H Après que, le 20 octobre 1829, le roi eut annoncé aux 
L ats généraux la présentation d'une loi qui abolirait les 
dépositions de l'arrêté du 20 avril 1815, MM. Vande Weyei 
et Van Meenen adressèrent à la seconde Chambre une péti- 
tion pour faire jouir M de Potter du bénéfice de la loi qui 
u effectivement présentée le 22 décembre. Mais cette ten- 
tative demeura stérile. 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



41 



la langue hollandaise , M. Ernst Mùnch , l'un 
des défenseurs en titre du gouvernement, 
affirma, dans un recueil périodique dont il était 
l'éditeur, que M. Van de Weyer, bien que l'un 
des rédacteurs du Courrier des Pays-Bas et 
l'un des adversaires avoués de l'emploi obliga- 
toire du néerlandais, avait lui-même écrit un 
livre en faveur de cette mesure. L'assertion 
était fausse : maïs M. Van de Weyer ne se borna 
point à un simple démenti. L'audace de 
M. Mùnch enflamma sa verve et valut au public 
un précieux écrit sur la Littérature des livres 
imaginaires. L'esprit et l'ironie rehaussaient 
encore une érudition des plus variées et fai- 
saient de cet opuscule un des meilleurs du 
genre ('). 

(') Lettre de M. Sylvain Van de Weyer, avocat, conser- 
vateur de la bibliothèque de Bruxelles et des manuscrits du 
Roi, professeur de philosophie au Musée, membre de la com- 
mission chargée de la publication des chroniques inédites de 
l'histoire du pays, et l'un des rédacteurs du Courrier des 
Pays-Bas, à M. Ernst Mùnch, professeur de droit canon, 
bibliothécaire à La Haye, rédacteur de l'ouvrage périodique 
intitulé : Aletheia, etc. {1829). — Cf. De la langue bel-r 
gique. Lettre de Jean-François Willems, membre de l'Institut 
des Pays-Bas, etc., à M. Sylvain Van de Weyer (Bruxelles, 
1829, in-12 de 101 pages). Ce plaid oyer e n faveur de la 
langue néerlandaise est loin d'égj^é^sf^^rapport de 







42 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



M. Van de Weyer eut une polémique plus 
vive encore avec M. Ch. Durand, rédacteur du 
Journal de Gand. Celui-ci, attribuant au défen- 
seur de M. de Potter un article qui n'était pas 
de. lui, l'avait attaqué personnellement et avec 
une grande violence. M. Van de Weyer fit insé- 
rer, dans le Courrier des Pays-Bas du 12 sep- 
tembre 1829, une lettre où il disait : 

"... Je m'abstiendrai de relever les injures que M. Du- 

lesprit et du style, la lettre à M. Miinch. Citons toutefois le 
passage suivant, qui nous parait digne d'attention • . La 
liberté et l'indépendance de mon pays avant tout - Je vois à 
nos frontières la nation française convoitant toujours le beau 
sol de la Belgique, tandis que nous avons parmi nous cent 
mille Français, qui restent toujours Français, à cause de la 
langue ! Depuis trente ans que nous nous efforçons inutile- 
ment à monter jusqu'à eux, très-peu d'entre eux se donnent 
la peine de descendre jusqu'à nous, de s'approprier nos 
mœurs, de se confondre dans la masse du peuple, d'ap- 
prendre à parler avec ceux dont ils exploitent l'industrie 
et dont ils mangent le pain! Partout et en tout, nous 
fléchissons le genou devant leurs supériorités réelles 
ou imaginaires; chez les grands du monde comme chez 
les hommes du pouvoir, dans les assemblées comme 
dans les conseils, les beaux parleurs français sont nos 
nôtres! La droiture belgique, les simples vertus de nos 
pères, que peuvent-elles contre l'appât de leur politesse 
trompeuse? » 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



43 



rand prodigue aux honorables détenus des Petits-Carmes ('). 
Toutes les âmes honnêtes en feront justice. Elles montrent 
que M. Durand est tout aussi étranger à notre pays et à ses 
affections, qu'il l'est à tout sentiment des convenances, à 
toute notion de justice et d'équité. Le respect dû à la posi- 
tion de ces messieurs lui commandait au moins le silence : 
mais qu'attendre d'un homme qui ne se respecte plus lui- 
même? M. Durand croit que quiconque occupe une place 
s'est vendu corps et âme au pouvoir; que son intelligence 
ne doit plus avoir une pensée qui lui appartienne, sa con- 
science un mouvement qui ne lui soit imprimé, son cœur 
un sentiment qui ne lui soit imposé ; et il me reproche de 
m 'être affranchi de cette loi qui lui parait si douce. Pour 
moi, je crois honorer bien plus le pouvoir, en conservant 
ma pensée et ma conscience libres, et ma parole indépen- 
dante. M. Durand comprendrait cela, si l'esprit seul suffisait 
pour tout comprendre. Je tâche de remplir, à In satisfaction 
de l'administration urbaine et de mes concitoyens, les fonc- 
tions qui me sont confiées, sans oublier qu'il est d'autres 
devoirs, plus pénibles peut-être, mais tout aussi rigoureux. 
« Si j'avais l'habitude de mettre des étrangers dans la 
confidence de mes actions, je dirais à M. Durand qu'en fait 
de devoirs, je n'ai pas attendu son arrivée et ses leçons 
pour mesurer l'étendue des miens, et les accomplir digne- 
ment. Car, lorsqu'en 1828 l'opposition prit un caractère 
plus sévère, je me crus obligé de déclarer à Mgr Van 
Gobbelschroy que, si on l'exigeait, j'étais prêta donner ma 
démission de la seule place que je tinsse de la confiance du 
gouvernement. C'est alors que ce ministre me répondit que 



(') MM. de Potter et Ducpetiaux. 



■ 



5»i 






u 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



je me méprenais sur les temps et les hommes, et qu'on 
n'exigeait de personne, chez nous, le sacrifice de ses em- 
plois à celui de ses principes. J'entre avec moins de répu- 
gnance dans ces détails de la vie privée, parce qu'ils sont 
honorables pour un homme constitué en dignité, dont nous 
combattons librement d'ailleurs le système et les doctrines. 
- Que si M. Durand m'envie les places que j'occupe, je 
lui communiquerai le secret d'en obtenir ; c'est de s'en 
rendre digne, et de mériter l'estime de ceux qui les con- 
fèrent, estime dont je me flatte d'être encore en possession, 
et que je ferai en sorte de conserver toujours. 

« Voilà tout ce que j'ai a répondre à M. Durand. Comme 
la plupart de nos adversaires, il foule aux pieds toutes les 
convenances; il fait plus que les autres, il oublie, avec l'an- 
cienne légèreté de son pays, les services qu'on lui a rendus. 
Les lui rappeler serait perdre le nouvel avantage qu'il me 
donne sur lui. Cet oubli, d'ailleurs, est peut-être une con- 
séquence forcée de sa position. Et puis, quand on fait le 
métier de scribe à gages, on doit être mal avec soi-même ; 
et alors, toutes les passions honteuses se réveillent; l'hu- 
meur s'aigrit; le cœur se gâte ; un reste de conscience 
murmure et gronde ; et, dans cette lutte qui s'établit, dans 
les profondeurs de l'âme, entre les besoins et l'honneur, 
l'esprit s'échappe souvent en paroles inconsidérées. Triste 
condition! Si c'est là ce qui tourmente et agite M. Durand, 
je le plains sincèrement. Mais, quand je songe que c'est 
volontairement qu'il s'est plongé dans cet état, j'éprouve un 
autre sentiment, et à la pitié pour ce qu'il souffre, succède 
le mépris pour ce qu'il fait. M. Durand a beau nous rappeler 
ses antécédents ; le passé ne justifie pas le présent .- il en fait 
ressortir lajaideur d'une manière bien plus tranchante.. . .. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 45 

La querelle alla plus loin. M. Van de Weyer, 
« blessé, comme il disait, par un de ces mots 
qu'on n'endure que lorsque l'on est endurci aux 
injures, » se rendit à Gand pour en demander 
la rétractation. 11 était accompagné du pacifique 
et loyal M. Lesbroussart, un des plus savants 
littérateurs de cette époque. Dans une lettre, 
adressée à ses collaborateurs, M. Van de Weyer, 
racontant la scène violente qui fut la suite de 
sa démarche à Gand, rendit hautement justice 
à la suprême honnêteté de M. Lesbroussart. 11 
assumait toute la responsabilité d'un fait qui 
l'exposait aux représailles de ses ennemis. 

.. Mais, même pour moi. (poursuivait-il), y a-t-il lieu de 
blâmer ? J'ai beau m'examiner là-dessus, m'inlerroger, me 
sonder, prêter l'oreille a la voix de ma conscience, je n'en- 
tends pas même le plus léger murmure. Il y a plus : je 
m'approuve hautement, et n'ai nul regret même à ce que 
j'ai fait. Oui, messieurs, j'aime que vous le sachiez, et n'en 
fais mystère à personne ; quel que soit l'éclat scandaleux 
donné à cette affaire, quelles qu'en puissent être les consé- 
quences, je ne me repens point de mon action , et, dans des 
circonstances semblables, je recommencerais encore, s'il le 
fallait, et de la même manière, fortune, avenir, bonheur., 
existence même en dépendissent-ils. Tous ces biens se 
peuvent perdre, et leur conservation ne dépend pas de 
nous; mais l'honneur, messieurs, l'honneur est en nos 
mains ; nous en sommes maîtres et souverains ; et partout 



I 



46 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



et toujours, nous pouvons, nous devons le conserver pur et 
intact, au milieu des débris des autres biens fragiles et 
périssables. 

« Or, placé entre deux tribunaux, celui de la loi, qui peut 
punir une voie de fait, et celui de l'opinion, qui flétrit à tout 
jamais l'homme qui subit un affront et dévore un outrage 
le choix entre les deux condamnations auxquelles il fau- 
drait se soumettre n'est pour moi pas douteux, bien con- 
vaincu que je suis que les arrêts du premier juge n'ont 
aucune force aux yeux des hommes, s'ils ne sont pas sanc- 
tionnés par le second. Or, c'est surtout chez nous c'est 
dans le système actuel de notre état social, ou l'on doit 
avoir soif d'estime et de considération publique, que l'homme 
d'honneur ne doit pas balancer. 

« Ces sentiments, messieurs, énoncés par un homme qui 
fait d'une science pure, élevée, inaccessible aux préjugés 
de l'humaine faiblesse, sa douce et chère étude et qui 
cherche, autant qu'il est en lui, à plier ses actions à ses lois 
sévères et rigoureuses; ces sentiments, dis-je, auraient 
peut-être lieu de surprendre dans sa bouche , si nous 
n'étions pas tous pénétrés de cette vérité, que nous ne nous 
faisons pas à notre guise la société au sein de laquelle nous 
vivons ; que nous la subissons, au contraire, avec ses véri- 
tés, ses erreurs et ses préjugés, et qu'il est telles circon- 
stances impérieuses où l'homme le plus affranchi du jou» 
de ces préjugés, et qui travaillerait même avec toute l'ar- 
deur de son ame à en diminuer l'empire, y sacrifiera lui- 
même dans ses actions, et mettra en pratique ce que 
sa raison blâme en théorie. Par où j'entends seulement 
qu aussi longtemps que les lois seront en contradiction avec 
les mœurs, et n'auront pas déraciné certains préjugés 






SYLVAIN VAN DE WEYElt. 



47 



dominants, nous agirons comme nous agissons (')... » 
M. Van de Weyer avait encore d'autres 
préoccupations. Il était, à cette époque, l'âme 
des Associations constitutionnelles qui avaient 
été organisées immédiatement après le procès 
de M. de Potter. Ces associations patriotiques 
avaient pour but de travailler à ce que les états 
provinciaux s'occupassent des griefs, natio- 
naux, soit à l'occasion de pétitions qui leur 
auraient été présentées, soit sur la proposition 
d'un ou de plusieurs de leurs membres. Elles 
devaient aussi dresser des listes de candidats 
parmi lesquels les assemblées provinciales 
choisiraient les membres des états généraux. 
Enfin , elles correspondaient entre elles par 
l'intermédiaire de l'association de Bruxelles et 
de M. Van de Weyer (). Bientôt leur influence 
devint manifeste : ce furent les associations con- 
stitutionnelles qui préparèrent les réclamations 
adressées au roi par les états de Liège, de 
Namur et du Hainaut pour le redressement des 






(') On verra seize années plus tard comment l'ancien 
rédacteur du Journal de Gand essaya de se rapprocher de 
M. Van de Weyer. 

( 2 ) MM. de Theux, d'Oultremont ., de Sécus, H. Vi- 
lain XIllI, etc., faisaient partie de celte ligue constitu- 
tionnelle. 



48 



SYLVAIN VAN DE 



WKYEH. 






griefs. L'association de Bruxelles récompensa 
les efforts patriotiques de M. Van de Weyer en 
le plaçant au nombre des candidats pour les 
élats généraux. 

En même temps qu'il organisait les Associa- 
tions constitutionnelles, M.Van de Weyer se pro- 
posait de créer une Société de bibliophiles dont 
il aurait été le secrétaire. M. Van Gobbelschroy 
mimstrede l'intérieur, en avait acceptéla prési- 
dence, et les fonctions de trésorier étaient 
remplies par M. J. de Wellens, référendaire 
attaché au cabinet du roi. Ce projet avait l'avan- 
tage de mettre M. Van de Weyer en communi- 
cation plus directe avec le ministre. 11 ne se fit 
pas faute de profiler de celte circonstance pour 
signaler les détestables services que rendaient 
au gouvernement les écrivains étrangers que 
celui-ci employait, et pour insister sur la légi- 
timité des griefs dont se plaignait l'opposition 
belge. M. Van Gobbelschroy lui dit un jour ■ 
« Je voudrais que le roi put vous entendre » 
M. Van de Weyer répondit : « Je suis tout prêt 
a taire le même exposé à Sa Majesté, soit en 
audience particulière, soit par écrit » Le len- 
demain, il remit à M. Van Gobbelschroy un 
résumé de leur conversation pour être placé 
sous les yeux du roi. Malheureusement Guil- 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



49 



laume 1 er prêtait plutôt l'oreille aux dange- 
reuses suggestions de M. Van Maanen, l'impo- 
pulaire ministre de la justice, qu'aux sages 
conseils de M. Van Gobbelschroy. 

Les patriotes belges ne se découragèrent 
pas. M Van de Weyer aussi redoubla d'efforts, 
et, en s'imposant des travaux qui, par leur 
multiplicité, étaient quelquefois au-dessus de 
ses forces, en se dévouant avec le plus pur 
désintéressement à ses convictions, en sacri- 
fiant tout à la cause qu'il défendait, il devait 
grandir encore dans l'estime de ses concitoyens 
en même temps qu'il donnait un caractère 
plus énergique à l'opposition ('). Un incident 
mémorable allait le servir. 

Du fond de la prison des Petits-Carmes, où 

(') Vers cette époque, M. de Potter le dépeignait en ces 
termes : 

« Van de Weyer, le seul qui ait de la tête, a des affaires 
pour vingt têtes et plus, de sorte qu'il ne suffît à aucune, et 
que, lorsqu'il a fait plus qu'homme ne devrait faire, il se 
trouve encore n'avoir rien fait du tout, si ce n'est s'être tué 
lentement, en excitant sans cesse ses facultés intellectuelles 
au moyen d'aphrodisiaques moraux qui le ruinent , au 
moyen, par exemple, du café le plus fort, pris continuelle- 
ment à des doses fortes. » De Potter à Tielemans, 1" jan- 
vier \ 830 [Procès contre de Potter et consorts, t. I" 1 ', p. 1 75). 
i. 4 















50 



SYLVAIN VAN DB WEYER. 



il était détenu, M. de Potter continuait la guerre 
qu'il avait déclarée au gouvernement. Dans sa 
Lettre de Démophile au roi, il combattit énergi- 
quement le célèbre message royal du 11 décem- 
bre 4829. Le 1 er février suivant, il proposa, dans 
le Courrier des Pays-Bas, un projet de confédé- 
ration contre le despotisme ministériel et de 
souscription nationale pour indemniser les fonc- 
tionnaires qui auraient été destitués pour cause 
honorable, et les autres citoyens qui auraient 
opposé au gouvernement une résistance légale 
et qui auraient succombé. De nouvelles pour- 
suites furent alors ordonnées contre l'audacieux 
publiciste, et le ministère public saisit la cor- 
respondance que M. de Potter entretenait de 
Bruxelles avec M. ïielemans, référendaire au 
ministère des affaires étrangères, à la Haye. Ce 
dernier fut enveloppé dans le procès. On pour- 
suivait en même temps M. Ad. Bartels, rédac- 
teur du Catholique, l'imprimeur du Courtier 
des Pays-Bas, l'imprimeur du Belge et l'impri- 
meur du Catholique. Le 23 mars, M. de Potier 
adressait à M. Van de Weyer, qui était redevenu 
son défenseur avec MM. Van Meenen et Alex. 
Gendebien, une lettre dans laquelle il signalait 
le véritable caractère de la correspondance qui 
avait été saisie, et prémunissait le public contre 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



51 



l'abus qui pourrait en être fait. M. Van de 
Weyer n'hésita pas un moment : il fit précéder 
la lettre de M. de Potter d'un avant-propos, où 
il s'élevait avec indignation contre la publicité 
donnée à une correspondance privée et in- 
time ('). La lutte commencée, le 16 avril, devant 

(■) Lettre de M. de Potter à M. S. Van de Weyer, pré- 
cédée d'un avant-propos de l'éditeur (Bruxelles, mars 1830, 
viii-15 pages). «Cette lettre, dit M. de Potter, et l'avant- 
propos dont M. Van de Weyer la fit précéder, avaient 
détruit, même avant que le gouvernement eût livré mes 
papiers aux curieux, tout l'effet qu'il en attendait. » Sou- 
venirs personnels, 2 e édit., I, p. 84. — Dans l'avant-propos 
mentionné ci-dessus, M. Van de Weyer s'exprimait en ces 
termes : 

«... Je ne lui cachai aucun des bruits répandus avec 
profusion sur sa personne et sa conduite publique et 
privée, pas plus que je ne lui dissimulai la nécessité de les 
faire cesser par de prompts éclaircissements. Je les eusse 
donnés moi-même, ces éclaircissements, tant je souffrais de 
ces rudes attaques portées au caractère de mon ami, de 
mon client, si l'on m'avait laissé le temps de lire cette volu- 
mineuse correspondance, sur laquelle chacun des défenseurs 
n'a pu jeter qu'un coup d'oeil rapide et furtif, et dont per- 
sonne de nous ne connaît encore aujourd'hui ni l'ensemble, " 
ni les détails. Il y a des hommes avec qui la sincérité n'a 
pas besoin de précautions oratoires, et M. de Potter est de 
ce nombre. Dire qu'il fut insensible à ce nouveau coup, ce 
serait le calomnier. Qui respecte, comme lui, l'opinion 



fr 



WÏFJ 



52 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






les assises du Brabanl méridional, dura quinze 
jours. « La défense, dit M. de Potter lui-même, 
fut grave et éloquente de la part de tous les 
avocats. MM. Van Meenen et Gendebien par- 
lèrent pour moi avec un rare talent; M. Van de 
Weyer, qui s'était réservé la justification de la 
correspondance, en rendant ses explications 
aussi lucides que piquantes, produisit le plus 
d'effet sur le public. Connaissant bien mes 
intentions, il ne chercha point à m'excuser : il 
accusa avec moi et d'après moi, en citant mes 
paroles, les actes de corruption et de despo- 
tisme au moyen desquels le gouvernement hol- 
landais voulait absorber la Belgique. Il prouva 
par mes lettres mêmes, qui avaient servi au mi- 
nistère public pour me laxer d'être un factieux, 
un brouillon, un ambitieux, que je n'avais jamais 
été d'une autre faction que de celle des amis de 
la patrie, de ses institutions et de la liberté ('). » 
M. de Potter était réellement enthousiaste de 

publique et en a reçu d'éclatante hommages, souffre de la 
vo.r exposée à s'égarer dans ses jugements. Que fallait-il 
cependant pour qu'elle revînt d'un arrêt qu'elle avait peut- 
être porté avec trop de précipitation ? De la part de celui 
qu'on attaquait quelques mots non de justification, mais d'ex- 
phcation ; de la part du public, quelques jours de réflexion . . 
(') Souvenirs personnels, I, p. 77. 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



53 



son jeune et brillant défenseur. 11 lui écrivait 
de sa prison le 22 avril : « ...Mon ami, vous 
avez été sublime. Raison, force, logique, clarté, 
sentiment, éloquence, vous avez tout réuni au 
plus haut degré. Il faut que vous soyez bien 
mon ami, pour que je ne vous envie pas un si 
beau talent! Mon ami, les invectives du minis- 
tère public m'avaient laissé froid; j'avais fini 
par m'endormir. Vous m'avez fortement remué, 
profondément ému. Mon âme a sans cesse 
répondu à la vôtre. Je vous admire beaucoup ; 
mais je vous aime encore plus. » 

Ces débats émouvants se terminèrent par un 
arrêt de huit années de bannissement pour 
M. de Potter, de sept années pour MM. Tiele- 
mans et Bartels et de cinq pour M. de Nève, 
l'imprimeur du Catholique. 

Le ministère public aurait voulu mêler les 
Associations constitutionnelles k ce grand pro- 
cès. Une lettre de convocation, écrite par 
M. Van de Weyer, avait été saisie et avait donné 
lieu à une vive discussion. De son côté, M. Van 
de Weyer, pour arrêter les poursuites contre 
de Potter et effrayer le gouvernement, avait 
proposé que tous les membres des Associations 
constitutionnelles se déclarassent affiliés à la 
souscription proposée par M. de Potter, et, par 



■ 



I 






ni 



54 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



conséquent, ses complices. Mais l'énergie de 
cette proposition jeta l'effroi parmi les mem- 
bres aristocratiques : le banc des accusés les 
effrayait. Il est vrai que, dans l'opinion de 
M. Van de Weyer, le gouvernement eût reculé. 
Un autre incident avait marqué le dernier 
procès. Au moment où il prenait la parole à la 
cour d'assises pour défendre le principal accusé, 
M. Van de Weyer apprenait, par une lettre offi- 
cielle, qu'il n'était plus conservateur des manus- 
crits de Bourgogne. Mesquine vengeance contre 
un patriote dont la conduite avait toujours été 
franche et digne, et qui venait de donner récem- 
ment encore une nouvelle preuve de sa loyauté. 
Quelques jours avant la comparution de 
M. de Potter devant les assises, le Courrier des 
Pays-Bas avait publié un article violent sur la 
conduite privée du prince d'Orange. N'approu- 
vant point cette âpreté, M. Van de Weyer se 
retira de la rédaction du journal. Le il avril, le 
Courrier insérait la note suivante : « La réso- 
lution prise par M. Van de Weyer de ne plus 
participer à la rédaction du Courrier des 
Pays-Bas, a donné lieu à plus d'une explication 
hasardée. Nous renfermant dans ce qui nous 
concerne, nous déclarons que M. Van de Weyer 
s'est retiré volontairement et que nous n'avons 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



55 



aucun motif de soupçonner son indépendance.» 
Le mois de juillet, si funeste aux Bourbons de 
la branche aînée, fut marqué dans les Pays-Bas 
par de nombreux procès de presse. M. Van de 
Weyer, cité lui-même devant le juge d'instruc- 
tion, défendit, devant le tribunal de Gand, 
M. Beaucarne, éditeur du Catholique. « ...La 
liberté de la presse, dit-il dans sa plaidoirie, 
paraît être, aux yeux des organes du ministère 
public, l'effroyable bête de l'Apocalypse, contre 
laquelle ils viennent tour à tour décocher une 
de leurs flèches... » Comme le procureur du 
roi l'interrompait fréquemment et le nommait 
Monsieur Van de Weyer, celui-ci lui répondit : 
« Le ministère public devrait savoir que je suis 
ici maître Van de Weyer. Je le lui apprends, 
et, en signe d'indépendance, je me couvre. » 

Durant les absorbantes préoccupations qui 
résultaient pour lui des procès politiques aux- 
quels il était mêlé, M. Van de Weyer cependant 
n'avait jamais déserté les sciences et les lettres. 
Ce fut lui qui prit l'initiative de la création d'un 
cabinet de médailles et d'antiquités nationales 
à Bruxelles; ce fut lui encore qui, avec son 
compatriote, M. Claes, un écrivain également 
remarquable, fonda la première Revue belge. 
Familiarisé avec plusieurs langues étran- 



■ 



m 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






gères, il traduisit de l'italien un Exposé de la 
situation des institutions de bienfaisance dans 
le royaume des Pays-Bays, et publia, de concert 
avec M. Van Meenen, un Exposé historique des 
finances de ce royaume, traduit de l'allemand. 
Pourquoi rappelons-nous toutes ces particu- 
larités? C'est qu'il y a dans ce labeur si coura- 
geux et si persévérant un utile enseignement 
pour la jeunesse. La haute position qui attend 
M. Van de Weyer, la devra-t-il uniquement au 
triomphe d'une révolution? Détrompez-vous 
Un mouvement populaire peut, certes, élever 
et couronner la médiocrité; mais pour ne pas 
être bientôt précipité des sommets glissants de 
l'Olympe politique, il faut que, par de longs 
travaux préparatoires, par une sérieuse et solide 
instruction, on puisse défier l'envie et braver 
tous les périls. On ne s'improvise pas homme 
dEtat. Ainsi que le disait Jean de Marnix 
l'auteur des Maximes : « Si tant est qu'il y 
a science en toute chose jusques à la con- 
duite d'un chariot et gouvernement d'une 
barquette : comment n'y en aurait-il aucune 
pour la conduite et gouvernement d'un corps 
civil? „ C'est cette science si difficile que 
M. Van de Weyer s'était déjà efforcé d'acquérir 



II 



■ 



Dans la soirée du 25' août, Bruxelles donna 
le signal du soulèvement contre la suprématie 
hollandaise. Les demeures des fonctionnaires 
les plus impopulaires furent saccagées et, la 
répression ayant été presque nulle, on finit par 
s'attaquer aux insignes même de la royauté qui 
furent partout abattus ou détruits. M. Van de 
Weyer, qui se trouvait à Louvain, arriva en 
poste à Bruxelles, et son premier soin fut de 
réunir une cinquantaine d'hommes, afin de 
protéger la bibliothèque de la ville et les manu- 
scrits de Bourgogne. 

Pour rétablir l'ordre, une garde bourgeoise 
s'organisa le 27, sous le commandement du 
baron Emmanuel Vanderlinden d'Hoogvorst. 






58 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Le lendemain, à sept heures du soir, les princi- 
paux notables, au nombre d'environ cinquante, 
se réunirent dans l'ancienne salle des États, à 
l'hôtel de ville, où se trouvait également tout 
l'état-major de la garde bourgeoise. L'assemblée 
choisit pour président le vénérable baron de 
Sécus, membre des états généraux, et pour 
secrétaire, M. Van de Weyer. En présence de 
1 agitation des esprits et dans la prévision des 
graves événements qui devaient en résulter 
M. Van de Weyer, dès leU ou le 15 août, dans 
une réunion au Courrier des Pays-Bas, avait 
insisté, avec M. Alex. Gendebien, pour une orga- 
nisation immédiate des patriotes. 

Les notables, assemblés le 28, à l'hôtel de 
ville, décidèrent qu'une députation serait 
envoyée au roi et désignèrent cinq délégués 
parmi lesquels M. Van de Weyer ('), pour rédiger' 
séance tenante, l'adresse où les griefs des Belges 
seraient exposés. « Le mécontentement, disaient 
les signataires, a des racines profondes; partout 
on sent les conséquences du système funeste 
suivi par des ministres qui méconnaissent et 



(') Les autres étaient MM. Félix de Mérode, baron Joseph 
dHoogvorst, A. Gendebien et Rouppe, ancien maire de 
Bruxelles. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



59 



nos vœux et nos besoins. » Le mot de sépara- 
tion des provinces du nord et des provinces du 
midi netait pas encore prononcé. 11 y eut, 
toutefois, des discours d'une extrême violence, 
et M. Van de Weyer fut obligé de tirer un des 
orateurs par le pan de l'habit, en lui disant : 
« 89, oui ; 93, non. » 

Le 30 août, M. Van de Weyer était nommé 
membre du conseil, attaché à J etat-major de la 
garde bourgeoise. Ce n'était pas pour lui un 
titre purement honorifique : il fut véritable- 
ment, en ces jours orageux, l'inspirateur, le con- 
seiller, l'organe du commandant de la garde. 

Le prince d'Orange et le prince Frédéric des 
Pays-Bas venaient d'arriver à Vilvorde, où se 
trouvaient déjà réunis six mille hommes des 
troupes royales. Une tentative armée contre 
Bruxelles paraissait imminente, lorsque, dans 
la matinée du 34, un aide de camp du prince 
d'Orange vint inviter le commandant des bour- 
geois à se rendre, sans retard, à Laeken. 
M. d'Hoogvorst partit, accompagné de M. Van 
de Weyer et de quatre autres délégués ('). Ils 
étaient chargés d'exprimer le vœu que les 



■ 



(') MM. Vandersmissen, Hotton, comte Van derBurch et 
Rouppe. 



--*£* 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 

princes entrassent en ville, sous la seule escorte 
des députés de la bourgeoisie, pour se con- 
vaincre du bon esprit de celle-ci et des disposi- 
tions également loyales de la garde choisie dans 
ses rangs. Leurs efforts ayant échoué, ils firent 
afficher, vers six heures du soir, une procla- 
mation où il était dit : 

« Leurs Altesses Royales ont attaehé à leur entrée dans 

Bruxelles des conditions auxquelles le commandant en chef 

e les autres membres du conseil qui l'accompagnaient ne se 

nt pas crus autorisés à accéder, sans avoir consulté préa.a- 

dlandé V" 11 genéraI P" ^ V ° ie d ' u -P^ication qu'ont 
dem d e les prmces eux-mêmes. En conséquence, le com- 
mandant se croît obligé, en acquit de ce qu'il doit à ses 
C ° nCIOyenS ' de P" bli - la pièce suivante, revêtue d 

pâtures des deux princes ( .) :(( vous pouvez dire à L 
« brave bourgeoisie de Bruxelles que les princes sont à la 

" f ° rte de CGtte résidence ™yale et ouvrent leurs bras à 
•^ous ceux qui veulent venir à eux. Ils sont disposés à 
" C " trer danS Ia Vil,e ' e ^«rés de cette même bourgeoisie 
" et suives de la force militaire, destinée à la soulager dans 
« le pénible service de surveillance que cette bourgeoisie a 
» rempli jusqu'à ce moment, dès que des couleurs et des 
» dra P e aux qui „ es ont pas légaux auront été déposés, et 
•' que les ^gnes qu'une multitude égarée avait fait dispa- 
•< raitre pourront être replacés. » 



(') Cette pièce, écrite par le prince Frédéric, avait été 
remise à M. Van de Weyer. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



61 



Le blâme infligé aux couleurs brabançonnes 
et l'appel peu déguisé à la force militaire exci- 
tèrent l'indignation et la colère du peuple. Les 
boutiques se fermèrent; les bourgeois prirent 
les armes; des barricades s'élevèrent de tous 
côtés. Une nouvelle députation se rendit, vers 
sept heures, au quartier général de Yilvorde : 
le prince d'Orange, après avoir encore hésité, 
prit enfin la détermination de se confier à la 
bourgeoisie de Bruxelles. Une seconde procla- 
mation annonça donc aux habitants que le len- 
demain, 1 er septembre, le prince héréditaire 
entrerait dans la ville avec son état-major seu- 
lement, et sans troupes. 

Fidèle à sa promesse, le héros des Quatre- 
Bras, accompagné de six officiers supérieurs, 
qui entouraient son cheval, se présenta au pont 
de Laeken et s'avança vers la ville. Accueilli 
silencieusement par la bourgeoisie en armes, 
parfois insulté par la populace, souvent arrêté 
par les barricades, il parvient, enfin, devant 
l'hôtel de ville. Il y trouve les membres de 
la régence tellement émus qu'ils ne peuvent 
retenir leurs larmes; le peuple s'indigne; la 
confusion devient extrême. Le prince part au 
galop et se dirige vers son palais, suivi de tous 
ceux qui l'entouraient. M. Van de Weyer, qui 




h: 






m 



62 3YLVAIN TAN DE WEYER. 

avait été renversé au coin de l'hôtel de ville, ne 
parvint qu'à grand' peine à rejoindre l'héritier 
du trône ('). Dès que celui-ci fut dans son palais, 
il se sentit sur un autre terrain et fit aux offi- 
ciers présents de la garde bourgeoise une allo- 
cution pleine de hauteur et de colère. M. Van 
de Weyer s'avança dans le cercle qui s'était 
formé autour du prince et répondit avec 
respect, mais avec fermeté, par un chaleureux 
exposé des justes griefs des Belges f). Dans 
la soirée, le prince d'Orange envoie deux fois 
M. Van Gobbelschroy, un des ministres, à 
M. Van de Weyer, pour l'inviter à revenir au 

H Libry-Bagnano écrivait un peu plus tard, dans son 
libelle intitulé les Belges au tribunal de l'Europe, p. 65 : 
« Le féroce Van de Weyer avait tout disposé pour attirer le 
prince dans l'hôtel de ville, et tout y était prêt aussi pour 

empêcher l'auguste victime d'en sortir jamais », Si le 

prince d'Orange avait cru à ce noir complot ou s'il avait 
eu le moindre soupçon, certes il n'eût pas rapproché de sa 
personne le conseiller de M. d'Hoogvorst. 

(*) Le matin même M. Van de Weyer traçait pour M. Van 
Meenen les lignes suivantes : « Voici ce que je me propose 
de dire aujourd'hui au prince ; c'est le résumé de l'opinion 

publique : des faits et plus de phrases Le moment est 

arrivé de dire toute la vérité : tout ce que je crains c'est que 
les antichambres ne se remplissent et que l'air de la cour 
ne soit fatal à des têtes assez faibles d'ailleurs... » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



63 



palais ; mais la fatigue de la journée l'empêche 
de se rendre à ce désir. 

L'héritier du trône ne pouvait plus se dis- 
simuler que l'avenir du royaume et de la 
dynastie était véritablement en jeu. Aussi s'em- 
pressa-t-il de nommer une commission chargée 
de lui proposer les mesures nécessaires pour 
consolider la tranquillité, et, à la demande de 
M. d'Hoogvorst, M. Yan de Weyer y fut adjoint. 
La sagesse et l'énergie de ses conseils firent une 
grande impression sur le prince d'Orange. Le 3, 
il le manda dans son cabinet et eut avec lui un 
entretien décisif. M. Van de Weyer combattit 
vivement le projet de son départ pour la Haye, 
lui signala tous les dangers de cette résolution 
et le supplia de se placer à la tête des Belges. Le 
prince répondit qu'il avait peur d'exciter le 
mécontentement du roi, qui le soupçonnait 
déjà d'ambition personnelle. Il pria ensuite 
M. Van de Weyer de mettre par écrit ce qui 
venait de se passer entre eux. Il promit, 
au surplus, de revenir dans quinze jours, s'il 
obtenait l'assentiment de son père, et M. Van de 
Weyer, de son côté, s'engagea à arrêter le mou- 
vement révolutionnaire, pendant ces quinze 
jours ; il devait être dégagé de sa parole si le 
prince ne revenait pas. 



«■ 



■ 






■ 




64 



SYLVAIN VAN DE WEYEE. 



Après le départ de l'héritier du trône, M. Van 
de Weyer, comme membre du conseil de l'état- 
major de la garde bourgeoise, signa (3 septem- 
bre) la proclamation dans laquelle les chefs et 
officiers de cette garde s'engagèrent, sur l'hon- 
neur, à ne pas souffrir dechangementde dynastie 
et à protéger la ville et spécialement les palais. 
Le prince d'Orange avait formellement promis 
d'être, près de son père, l'interprète du vœu 
unanimement exprimé pour la séparation des 
deux parties du royaume, sous les rapports 
législatif, administratif et financier. 

Le 7 septembre, le conseil de la garde bour- 
geoise apprend qu'un courrier est arrivé de la 
Haye. Après avoir interrogé le messager, le con- 
seil délibère sur la question de savoir si ses dé- 
pêches lui seront retirées ou bien si elles seront 
remises au gouverneur, à qui elles sont desti- 
nées. Il arrête, sur la proposition de M. Van de 
Weyer, que deux membres accompagneront 
Je courrier chez le gouverneur, et y pren- 
dront connaissance des dépêches. M. Van de 
Weyer et l'un de ses collègues se rendent, en 
conséquence, au gouvernement provincial, et 
trouvent, dans le portefeuille du courrier.la pro- 
clamation signée par le roi, à la Haye, le S sep- 
tembre. Cet appel aux Belges était loin d'être 



SYLVAIN VAN DE WEYEK . 



65 



une accession au vœu de séparation, dont le 
prince d'Orange avait dû se rendre l'interprète. 
Le conseil de la garde bourgeoise, après avoir 
pris connaissance de cette pièce, décida que le 
gouverneur serait invité à en différer la publi- 
cation, à cause du mauvais effet qu'elle produi- 
rait. En même temps, il émettait l'avis que les 
membres des états généraux, réunis à Bruxelles, 
devaient prendre un parti décisif et établir un 
gouvernement provisoire. Des commissaires 
sont nommés pour se mettre en rapport avec les 
députés, assemblés chez M. deSécus. Convoqués 
à la Haye, pour le 13, ceux-ci avaient pris, le 3, 
la résolution d'attendre à Bruxelles même le 
résultat des efforts de l'héritier du trône. Béunis, 
maintenant, en plus grand nombre, ils se ravi- 
sèrent, malgré les énergiques observations de 
MM. Gendebien et Van de Weyer, soutenant 
que ce serait « tuer la révolution et tous ceux 
qui en avaient pris l'initiative. »> 

Le 8, les notables, de nouveau assemblés à 
l'hôtel de ville, demandèrent l'institution d'une 
commission de sûreté publique, qui devait être 
chargée, notamment, d'assurer le maintien de 
la dynastie et, en même temps, de conserver le 
principe de la séparation du nord et du midi. 
Trente-deux députés des huit sections de 




7?V£t f?| 



66 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



Bruxelles s étant réunis, sous la présidence de 
M. d'Hoogvorst, aux membres des états géné- 
raux, encore présents dans cette ville, à l'état- 
major de la garde et à plusieurs notables, 
M. Van de Weyer exposa les motifs de la 
convocation et proposa à l'assemblée de choisir 
seize candidats parmi lesquels la régence en 
désignerait huit, pour constituer la commission 
de sûreté. Cette proposition ayant été adoptée, 
il fut un des seize candidats proposés, et, le len- 
demain, la régence le choisit également comme 
un des huit membres de la commission. Les 
diverses autorités ayant successivement dis- 
paru dans la tourmente révolutionnaire, et la 
régence, elle-même, devant bientôt disparaître 
à son tour, h commission de sûreté devint le 
seul pouvoir encore reconnu et obéi. Elle était 
chargée d'une lourde tâche : elle devait tout à la 
fois maintenir l'ordre et conserver la direction 
du mouvement national. Les sentiments qui 
prédominaient encore dans la bourgeoisie de 
Bruxelles étaient clairement exprimés dans la 
proclamation suivante, qui fut rédigée par 
M. Van de Weyer, copiée, distribuée de la main 
à la main, envoyée à la Haye, expédiée par 
la poste au prince d'Orange, mais non impri- 
mée : 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



67 



« Concitoyens, on vous a donné connaissance de la pro- 
clamation du roi, et, malgré la promesse de soumettre à la 
délibération des états généraux la question de la séparation 
du nord et du midi, cette proclamation n'a pas satisfait vos 
concitoyens. En conséquence, une députation, composée de 
plusieurs notables des états généraux et de quelques nota- 
bles de la ville, s'est rendue chez le prince Frédéric et un 
courrier est expédié au roi à l'effet de déclarer qu'il y a 
urgence de se décider pertinemment sur cette question et 
d'envoyer dans nos provinces S. A. R le prince d'Orange 
en qualité de lieutenant général du Midi...» 

En ouvrant, à la Haye, le 13 septembre, la 
session extraordinaire des états généraux, con- 
voqués pour délibérer sur une révision de la loi 
fondamentale de 1815, et la séparation des con- 
trées unies par cette loi, Guillaume I er prononça 
un discours qui fut loin de rassurer et de satis- 
faire les patriotes belges. Aussi, dans la matinée 
du 15, les délégués des sections de Bruxelles, la 
commission de sûreté, l'état- major de la garde 
bourgeoise et plusieurs habitants notables s'as- 
semblèrent-ils de nouveau à l'hôtel de ville, 
sous la présidence de M. d'Hoogvorst. Cette 
réunion avait pour but de délibérer sur une 
adresse destinée à faire connaître nettement 
aux députés des provinces méridionales la 
situation du pays et les sentiments pénibles 
qu'avait excités le discours du trône. Des pro- 






Li 






68 



SYLVAIN VAN DE WEYElt. 



positions étrangères à l'objet en discussion 
rendirent bientôt les débats très-orageux, et il 
fallut lever la séance. Une nouvelle réunion eut 
lieu dans la soirée, plus nombreuse que celle du 
matin, et devant une foule inquiète et impa- 
tiente. M. Van de Weyer, qui présidait, exprima 
de nouveau la ferme résolution de n'admettre 
aucune proposition étrangère et tumultueuse. 
11 donna ensuite lecture d'un projet modifié en 
plusieurs points, et l'assemblée l'adopta, à l'una- 
nimité. « ... Que les démonstrations hostiles 
dont nous sommes menacés, disaient les signa- 
taires, cessent ; que les troupes venues du nord 
et qui nous environnent se retirent dans leurs 
garnisons. La tranquillité se rétablira et les 
apparences de guerre civile, que le gouverne- 
ment craint de voir éclater, se dissiperont 
d'elles-mêmes. Tels sont les vœux que nous 
désirons voir porter au pied du trône. Si vous 
ne pouviez obtenir ces garanties indispensables 
dans la crise actuelle, nous osons croire que 
vous refuserez hautement de légaliser, par votre 
présence à la Haye, les vues et les actes hostiles 
qui consommeraient la ruine de notre patrie. » 
MM. d'Hoogvorst et Van de Weyer descendirent 
ensuite sur la Grand'Place, pour haranguer les 
groupes, qui attendaient avec une menaçante 






SYLVAIN VAN DE WEYEIl 



69 



impatience la résolution de l'assemblée. Un éner- 
gumène s'écrie : Ce ne sont pas des paroles qu'il 
nous faut; c'est du sang. — Du sens commun, 
répondit M. Van de Weyer.Des éclats de rire et 
des applaudissements mirent fin à l'émeute. 

La commission de sûreté voyait cependant 
décliner son influence. Aux yeux des fougueux 
patriotes, elle n'était plus qu'une sorte de 
Gironde, qui se perdait par son modérantisme. 
La réunion centrale, destinée d'abord à l'aiguil- 
lonner, tendait à la remplacer et à hériter de 
son prestige ('). 

La commission de sûreté finit par perdre 
toute autorité sur le peuple, après qu'elle eut, 
le 19, improuvé, avec raison toutefois, des agres- 
sions qui auraient pu amener des représailles 
immédiates, de la part des troupes cantonnées 
à Vilvorde, et publié une proclamation qui ne 
répondait plus à l'exaltation croissante des 
masses populaires. Et pourtant, ce comité, que 
l'on accusait de mollesse et de modérantisme, 
avait, au moment môme où il se déclarait dis- 
sous, décidé qu'il appellerait à Bruxelles, pour 
délibérer avec lui, des représentants des chefs- 

(') La Réunion centrale, fondée le 1 5-1 6 septembre, eut 
M. Ch. Rogier pour son premier président. 



n 






70 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



lieux des diverses provinces de la partie méri- 
dionale du royaume. 

Ces états généraux belges n'ayant pu se 
réunir, MM. Van de Weyer et Gendebien con- 
voquèrent à l'hôtel de ville un certain nombre 
de patriotes et décidèrent, le 18, de ne pas atta- 
quer les troupes royales, mais de repousser la 
force par la force, si le prince Frédéric exécu- 
tait les menaces qui arrivaient de Hollande, et de 
faire appel à toute laBelgique. M. Gendebien avait 
quitté Bruxelles immédiatement après cette déli- 
bération, pour aller, disait-il, chercher M. de Pot- 
ter, à Lille, et le ramener comme un drapeau ('). 

Le 20, le peuple envahit l'hôtel de ville, 
expulsa définitivement la commission de sûreté, 
et se fit livrer les armes de la garde bourgeoise.' 

M. Van de Weyer, qui avait tenu tête à l'orage, 

(') A ces détails, que nous empruntons aux Aperçus de 
M. A. Gendebien sur la révolution de 4 830, le narrateur 
ajoute : « Après la séance, Van de Weyer et moi condui- 
sîmes Félix de Mérode dans l'embrasure d'une des croisées 
du salon dit du conseil où s'était tenue l'assemblée. Nous' 
constituâmes un gouvernement provisoire à nous trois. 
Dans la prévision d'événements qui pouvaient nous séparer, 
il fut convenu que deux réunis signeraient pour trois, c'est- 
à-dire seraient autorisés à faire intervenir la signature de 
l'absent. » 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



71 



resta à l'hôtel de ville avec un membre de l'an- 
cienne commission et un officier d'état-major, 
jusqu'à cinq heures du matin. 

Les troupes royales cernaient Bruxelles, et 
l'on ne savait si le peuple affronterait une lutte 
inégale et suprême. M. Van de Weyer, comme 
bien d'autres, désespéra un instant de la révo- 
lution à la vue de la garde civique découragée et 
désarmée ('). Le 22, au soir, il arrivait à Valen- 
ciennes, où vinrent aussi Chazal, Fleury-Duray, 
Niellon, etc. Ils y trouvèrent MM. de Potter et 
Gendebien. « M. Van de Weyer nous annonça, a 
écrit M. de Potter, que définitivement tout était 
perdu. » Une délibération sur les moyens d'orga- 
niser la résistance en province eut lieu à l'hôtel 
de la poste aux chevaux, et elle se prolongea 
jusque vers une heure du matin. A la pointe 
du jour, arriva un patriote parti de Bruxelles, 
à cheval, la veille au soir; il annonça l'attaque 
de la ville par les Hollandais, et l'éner- 
gique résistance du peuple. Cette affirmation 
d'un témoin fît disparaître toutes les incer- 



3- 

V 







(') Selon M. A. Gendebien, « on a mauvaise grâce d'in- 
sulter, de calomnier ceux qui eurent un moment de défail- 
lance fort excusable en présence de l'effroyable anarchie 
qui a précédé les combats de Bruxelles. » 



w 



h 



7% SYLVAIN VAN DE WEYER. 

titudes. Il fut résolu, à l'unanimité, moins 
M. de Potter, selon M. Gendebien (?), qu'il était 
nécessaire et opportun d'entrer immédiatement 
en Belgique. Tandis que M. de Potter reprenait 
la route de Lille, les autres réfugiés se dirigèrent 
versPéruwelz et de là surLeuze. Niellon raconte, 
dans ses Mémoires, que M. Van de Weyer,' 
blessé au pied, était monté sur le cheval que 
Gendebien lui avait offert, et qu'il cheminait, le 
pistolet au poing, à la tête de ce singulier corps 
d'armée. Le 24, de bon matin, ils partirent de 
Leuze, passèrent sans encombre près de la for- 
teresse d'Ath, et se dirigèrent vers Enghien, dis- 
tribuant partout un énergiqne appel au peuple. 
« Appel au peuple! Aux armes, braves Belges, les Hol- 
landais ont osé attaquer Bruxelles; le peuple les a écrasés. 
De nouvelles troupes peuvent tenter une seconde attaque; 
nous vous conjurons, au nom de la patrie, de l'honneur et 
de la liberté, de voler au secours des braves Bruxellois. 
- Le 24 septembre 1830. Comte Félix de Mérode, S. Van 
de Weyer, A. Gendebien ( 2 ). » 

Les patriotes étaient bien accueillis de la 

(*) La version de M. de Potter est différente. Voir Sou- 
venir s personnels (2- édition), I, p. 12. 

( 2 ) Les deux derniers avaient, selon la convention faite 
entre eux, apposé la signature de M. de Mérode, quoique 
celui-ci fût absent. 



■ 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



73 



population et voyaient leurs rangs se grossir 
par l'adjonction de nombreux volontaires. A 
Enghien, M. Van de Weyer harangua le peuple, 
moitié en flamand,, moitié en français; il recom- 
manda le calme et le bon ordre et fit com- 
prendre que le désordre compromettrait la 
révolution. A sept heures du soir, les réfugiés de 
Valenciennes, avec les volontaires qui les avaient 
suivis, et des munitions considérables, arrivè- 
rent à Bruxelles. Le 25, MM. Van de Weyer et 
Gendebien se rendirent à l'hôtel de ville où sié- 
geaient, depuis la veille, MM. d'Iloogvorst, 
Ch. Rogier et Jolly ('). 

Le gouvernement provisoire élait dès lors 
constitué, quoique son organisation définitive 
ne fût proclamée que le lendemain. Pendant la 
soirée du 25, M. Van de Weyer parcourut, avec 
M. Gendebien, les postes des volontaires, depuis 
la place Royale jusqu'à la porte du Canal; ils ne 
trouvèrent pas vingt-cinq hommes sous les 
armes. Rentré à l'hôtel de ville, M. Van de 
Weyer envoya des messagers pour que le tocsin 
fût sonné dans toutes les églises, comme si la 



(') Voir Aperças de la part qu'a prise A. Gendebien à la 
révolution belge de 1850, dans le journal hebdomadaire La 
Liberté. Cf. Mémoires du général Niellon, p. 31 etsuiv. 







74 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



population tout entière allait se jeter sur l'en- 
nemi. Après de nouveaux combats, les troupes 
royales, désespérant de s'emparer de Bruxelles, 
se retirèrent vers Malines et Anvers, durant la 
nuitdu26au27. 

M. de Potter, qui s'était acheminé vers 
Bruxelles, y fut triomphalement accueilli, le 27, 
par le peuple, encore enivré de sa récente vic- 
toire. Lui-même, étourdi par les acclamations 
de la foule, n'avait pas conservé tout son sang- 
froid. M. Plaisant, chargé de la sûreté publique, 
accourut tout effaré au gouvernement provi- 
soire disant que, d'après le langage de M. de 
Potter, il craignait que celui-ci ne se fît conduire 
au palais royal et ne s'y établît en dictateur. 
M. Van de Weyer lui fit cette question : Avez- 
vous un appartement disponible chez voua? — 
Oui, tout mon second. — Retournez. Offrez-le 
lui. Il acceptera. Il n'y a point de dictateur au 
second étage. — Ce n'est pas que M. Van de 
Weyer fût hostile à M. de Potter; mais il ne vou- 
lait point livrer lé sort de la Belgique à une 
seule personne. 

Il avait été le premier, comme il devait le 
rappeler un jour ('), à revêtir la blouse na- 



(') Congrès (séance du 3 juillet 1831). 



(') Le gouvernement provisoire comprit, le 26 septembre : 
MM. E. Vanderlinden-d'Iloogvorst, Charles Rogier, comte 
Félix de Mérode, A. Gendebien, Sylvain Van de Weyer, 
Jolly, ancien officier du génie, Joseph Vanderlinden, tréso- 
rier ; baron E. de Coppin et J. Nicolaï, secrétaires. Le 28, il 
s'adjoignit M. de Potter. Le même jour il créa un comité 
central formé de MM. de Potter, Ch. Rogier, S. Van de 
"Weyer et Félix de Mérode; M. A. Gendebien y fut adjoint 
le 10 octobre. 

( 2 ) M. A. Gendebien (Congrès, séancedu 12 janvier 1831). 
Discussions, t. II, p. 106. 



■M 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



75 



tionale. Il ne recula point devant l'immense 
responsabilité qu'il assumait en s'associant au 
pouvoir révolutionnaire. Il resta dans le gou- 
vernement provisoire, définitivement consti- 
tué le 26, et, le surlendemain, il fut un des 
quatre membres délégués pour exercer, sous 
la dénomination de comité central, le pou- 
voir exécutif dans toute sa plénitude ('). Quelle 

tâche ! 

Les hommes courageux qui entreprenaient de 
constituer l'indépendance du peuple belge, 
étaient sans finances, sans armée, n'ayant pour 
toute défense que quelques bandes de volon- 
taires. « Le gouvernement provisoire, disait 
plus tard un de ses membres (% s'est installé à 
l'hôtel de ville, ayant pour tout mobilier, une 









I 7-V-z 



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76 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



table de bois blanc, prise dans un corps de 
garde, et deux bouteilles vides, surmontées 
chacune d'une chandelle. Cela est vrai, c'est 
ainsi. Nos ressources, la caisse municipale ren- 
fermait dix florins trente-six cents, et c'est avec 
ces moyens que nous n'avons pas désespéré 
de la victoire, que nous avons commencé à 
organiser en entier l'armée, l'ordre judiciaire, 
l'administration civile, l'administration des 
finances. » — « H faut savoir, disait un autre 
membre ('), comment se passaient les choses au 
gouvernement provisoire, pendant toute cette 
époque d'activité et de bizarreries révolution- 
naires. Il faut savoir comment se conquéraient 
les forteresses, du salon de l'hôtel de ville. Il 
fallait voir signer à la fois, et dans la même 
heure, la destitution d'un gouverneur, la nomi- 
nation d'un commissaire du gouvernement, un 
redressement de griefs, un projet de loi finan- 
cier, et parmi les pièces innombrables, qui nous 
passaient sous les yeux, s'il se présentait une 
sommation à telle ville de se rendre, à telle 
place forte de tomber, on signait, comme on eût 
fait d'un bon pour pain ou eau-de-vie; car tel 



(') M. Ch. Rogier (Congrès, séance du 7 juillet 1831), 
Discussions, t. III, p. 509. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



77 



était alors, dans mon sens, mais seulement 
alors, le seul moyen de faire triompher la révo- 
lution ; c'était de la faire aller vite, avec audace, 
avec témérité même, sans la laisser regarder 
derrière elle... » — « Un gouvernement pro- 
visoire, disait enfin M. Van de Weyer lui- 
même ('), s'établit le 25 septembre, au milieu du 
bruit des bombes et de la mitraille, sans 
finances, sans archives, sans employés, ayant, 
pour gouverner un pays en insurrection, en 
pleine guerre, des plumes, de l'encre et quel- 
ques feuilles de papier; mais un courage que 
le dévouement à la patrie peut seul donner. Eh 
bien, cinq jours après son établissement, son 
autorité est reconnue dans la plupart des villes 
de la Belgique ; le l pr octobre, il forme une nou- 
velle magistrature, et la justice reprend son 
cours naturel et régulier; il rend la liberté à la 
presse, établit le droit d'association, abolit les 
loteries, annule les arrêtés attentatoires à la 
liberté individuelle, établit une direction uni- 
forme à l'intérieur, organise une armée, se crée 
des ressources financières en rétablissant la 
perception régulière de tous les impôts; et, 
plein de confiance dans la sagesse du peuple, il 



') Lettre sur la révolution belge, etc. (juin 1831). 






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■■ ^M 



78 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



décrète la convocation d'un congrès national, 
établit le mode d'élection le plus populaire dont 
la Belgique ait jamais joui; et partout, les 
élections se font avec une régularité, un 
ordre, un ensemble qui frappèrent d'admi- 
ration les ennemis mêmes des libertés natio- 
nales... » 

Les membres du gouvernement provisoire 
donnaient l'exemple d'une patriotique abnéga- 
tion, et le désintéressement dont ils prenaient 
l'initiative s'étendait à leurs proches. Le père de 
M. Van de Weyer, mort juge d'instruction au 
tribunal de première instance de Bruxelles 
déclara dans le Journal officiel que, tant que son 
fils serait au pouvoir, il n'accepterait pas 
d'avancement dans la magistrature. 

Le roi des Pays-Bas, après l'issue fatale des 
combats de Bruxelles, essaya de regagner les 
Belges par des concessions. Il délégua le prince 
d'Orange pour gouverner temporairement, au 
nom du souverain, toutes les parties des pro- 
vinces méridionales, dans lesquelles l'autorité 
légale était encore reconnue. Arrivé à Anvers, le 
5 octobre, le prince publie immédiatement une 
proclamation dans laquelle il fait connaître que, 
ayant porlé au pied du Irône les vœux pour une 
séparation, qui lui avaient été manifestés à 



■ 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



79 



Bruxelles, le 1 er septembre, ces vœux avaient 
été accueillis. Le même jour, il envoyait un de 
ses aides de camp à M. Van de Weyer, avec 
prière de l'accompagner à Anvers, où l'héritier 
du trône organisait une administration exclusi- 
vement belge. M. Van de Weyer écrivit à ses 
collègues du gouvernement provisoire un billet 
pour leur annoncer qu'il accepterait une 
entrevue particulière avec le prince d'Orange. 
Mais, se ravisant tout à coup, il demande à 
l'aide de camp : Le prince commande-t-il la 
citadelle et les troupes? — Non, répond l'offi- 
cier, en hésitant. — Retournez, je vous prie, 
vers le prince ; dites-lui que j'étais sur le point 
de me rendre à son invitation, mais que j'ai une 
horreur instinctive de toutes les citadelles et des 
troupes qui ne sont point commandées par 
Son Altesse Royale. 

Le lendemain, de nouvelles tentatives furent 
faites. L'intermédiaire était M. Ducpetiaux : traî- 
treusement arrêté lorsque, pour prévenir l'effu- 
sion du sang, il s'était rendu, le 22 septembre, 
comme parlementaire, au quartier général du 
prince Frédéric, conduit à Anvers et mis au' 
secret, il venait de devoir sa délivrance au 
prince d'Orange. Il lui en était reconnaissant et 
se portait garant des loyales intentions de l'hé- 






r 



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80 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



ritier du trône ('). Un troisième envoyé, Je 
prince Koslofski, vint confirmer toutes les 
assurances déjà données sur les dispositions 
bienveillantes et droites du prince héréditaire. 
MM. Van de Weyer et de Mérode, qui avaient été 
particulièrement l'objet de ses obsessions, cru- 
rent, pour prévenir toute interprétation calom- 

(') Il s'adressait à M. Van de Weyer, dans les termes 
suivants : 

« Anvers, G octobre 1830. 

« Le porteur de la présente, M. B , est chargé par 

le prince d'Orange d'entrer en arrangement avec le gouver- 
nement provisoire ; il est porteur d'un projet de proclama- 
tion qui pourra servir de base aux conférences ultérieures. 
Ce projet dit assez que les intentions et la mission du 
prince sont d'une nature toute bienveillante et qu'il n'attend 
que les propositions que vous lui ferez, de votre côté, pour 
accéder à tout ce qui sera juste et raisonnable dans l'intérêt 
du pays. J'ai eu hier soir un entretien avec lui, et j'ai pu 
me convaincre par moi-même que sa douleur de ce qui s'est 
passé à Bruxelles, et son désir de tout concilier sont sin- 
cères. Il ne parait pas cependant que les pouvoirs du prince 
soient illimités ; c'est à cette seule cause, je crois, qu'il faut 
attribuer certains actes qui n'émanent pas directement de 
lui, mais qui seront bien certainement annulés à la suite des 
conférences. Je puis vous donner, d'ailleurs, la garantie 
que le prince est entièrement disposé à faire rétrograder 
les troupes hollandaises. » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



81 



nieuse, devoir rendre compte au peuple de ce 
qui s'était passé. Ils publièrent la pièce sui- 
vante : 

GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 

COMMUNICATION A NOS CONCITOYENS. 

Une personne, envoyée par S. A. R. le prince d'Orange, 
a désiré s'adresser à nous, pour prendre des renseigne- 
ments sur l'état de l'opinion et les moyens de concilier les 
intérêts de Son Altesse Royale avec ceux de la nation belge. 

Nous avons déclaré à cette personne que nous n'avions 
aucun caractère pour traiter avec le prince de l'état futur de 
la Belgique; que ce droit n'appartient qu'au Congrès national 
qui, seul, peut décider de l'avenir du pays; et qu'à moins de 
recevoir un mandat spécial de la part du peuple, nous ne 
pouvions nous rendre à Anvers, ainsi que le prince en avait 
manifesté le désir, 

Nous avons aussi exprimé à cette personne l'opinion 
qu'une conduite éminemment large et libérale , que la 
retraite des troupes au delà du Moerdyk, le retour de nos 
prisonniers et d'autres actes populaires pourraient peut- 
être affaiblir l'indignation publique et détourner une solida- 
rité qui plane sur tous les membres de la maison de Nassau. 
Nous avons ajouté que tous les actes qui émanent du roi 
sont considérés comme nuls et non avenus, et que le bien 
même que pourrait faire Son Altesse Royale serait sans 
effet si l'on y voyait la main du roi. 

Publicité pleine et entière de toutes nos actions, c'est ce 
que nous devons à nos concitoyens. 

Bruxelles, le 7 octobre 1830. 

Comte Félix de Mérode, S. Van de Weyer. 
i. 6 


















82 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 







Le 16, le prince d'Orange, faisant une tenta- 
tive suprême, publiait la proclamation célèbre, 
dans laquelle il approuvait la révolution. 
« Belges, disait-il,... je vous reconnais comme 
nation indépendante. C'est vous dire que dans 
les provinces mêmes oùj'exerce un grand pou- 
voir, je ne m'opposerai en rien à vos droits de 
citoyen : choisissez librement, et par le même 
mode que vos compatriotes des autres pro- 
vinces, des députés pour le Congrès national 
qui se prépare, et allez y débattre les intérêts de 
la patrie. Je me mets ainsi, dans les provinces 
que je gouverne, à la tête d'un mouvement qui 
vous mène vers un état de choses nouveau et 
stable, dont la nationalité fera la force... .» La 
réponse du gouvernement provisoire ne se fit 
pas attendre. « Une proclamation, signée Guil- 
laume, prince d'Orange, et publiée à Anvers, le 
16 de ce mois, vient d'être envoyée au gou- 
vernement provisoire. L'indépendance de la 
Belgique, déjà posée en fait par la victoire du 
peuple, et qui n'a plus besoin de ratification, y 
est formellement reconnue. Mais il y est parlé 
de provinces où le prince exerce un grand pou- 
voir! de provinces même que le prince gou- 
verne ! Le gouvernement provisoire, auquel le 
peuple belge a confié ses destinées, jusqu'à ce 







SYLVAIN VAN DE WEYER. 



83 



qu'il ait lui-même déterminé, par l'organe de 
ses représentants, de quelle manière à l'avenir 
il se gouvernera, proteste contre ces assertions. 
Les villes d'Anvers, de Maestricht et la citadelle 
de Termonde, momentanément occupées par 
l'ennemi, obéiront au gouvernement provisoire 
seul, aussitôt que la force des choses les aura 
rendues à elles-mêmes: elles ne peuvent recon- 
naître de gouvernement et de pouvoir que ceux 
qui, en ce moment, régissent la patrie tout 
entière... » 

Le prince, il faut le reconnaître, était venu à 
Anvers, animé des meilleures intentions, mais 
sans aucun des pouvoirs qui lui étaient indis- 
pensables. 11 échoua complètement dans une 
mission, qu'il avait espéré rendre glorieuse pour 
la maison de Nassau. Accusé, en Hollande, 
d'avoir manifesté de trop vives sympathies pour 
les rebelles, suspect aux Belges qui ne le trou- 
vaient pas assez révolutionnaire, désavoué dans 
un message royal, adressé aux états généraux, 
l'héritier du trône des Pays-Bas s'embarqua 
pour Londres, le 25 octobre, « pour attendre 
ailleurs, disait-il, l'issue du mouvement poli- 
tique de la Belgique. » 11 avait de tristes pres- 
sentiments. Et, en effet, le bombardement delà 
ville d'Anvers, ordonné le 27, par le général 






84 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Chassé, commandant de la citadelle, allait 
rendre impossible une réconciliation entre les 
Belges et la maison de Nassau. 

Pendant le bombardement, M. Van de Weyer, 
en permanence au siège du gouvernement pro- 
visoire, correspondait avec celui de ses collègues 
qui avait été délégué dans la ville en feu. En ces 
jours terribles, on ne remarque aucune défail- 
lance : partout de la persévérance, de l'énergie, 
de l'héroïsme ('). 

(*) M. Van de Weyer écrivait à M. Rogier, le 28 octobre : 
« Mon cher ami, à la première nouvelle que nous avons 
reçue de l'effroyable dévastation d'Anvers, nous avons 
envoyé un renfort d'hommes et de munitions. La compagnie 
luxembourgeoise est en route. Nous faisons ce matin un 
appel à tous les militaires qui sont dans nos murs. L'artil- 
lerie de Mellinet étant impuissante contre la citadelle, nous 
avons ordonné à M. de Ghistel de vous expédier six obu- 
siers et douze caissons. Il a exécuté cet ordre avec la plus 
grande célérité. Des courriers ont été envoyés à Mons et à 
Tournai, pour hâter l'arrivée de nouvelles batteries et de l'in- 
fanterie. On a fabriqué des cartouches pendant toute la nuit. 
M. le général Nypels est reparti dans le courant de la jour- 
née, après votre rapport du matin. Si nous recevonsaujour- 
d'hui une seconde demande d'hommes, nous enverrons 
dans les communes où nous ferons sonner le tocsin. Dites- 
nous positivement si cela est nécessaire.^ Nous ignorons la 
force effective de l'armée nationale. Il nous arrivera, dit- 




SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



85 



Déjà le gouvernement provisoire, pour conso- 
lider l'indépendance belge, avait cherché à se 
concilier le puissant appui de la France et de 
l'Angleterre. 

M. Gendebien qui, avec l'assentiment de ses 
collègues, se trouvait officieusement à Paris, au 
commencement du mois d'octobre, entretenait 
une intéressante correspondance avec M. Van 
de Weyer, dont mieux que personne il appré- 
ciait les grandes qualités. Bientôt il demande 
instamment des pouvoirs pour traiter avec le 
gouvernement français. « Un moyen, disait-il, 
qui me paraît propre à nous constituer solide- 
ment, à obtenir l'appui, même armé, de la 
France, c'est de demander au roi de France et 
même à la nation française en même temps un 
de ses fds, particulièrement le duc de Nemours, 
pour gouverneur général, en garantissant l'hé- 
rédité de mâle en mâle. » Le comité central, 
connaissant les tendances trop exclusives de 
M. Gendebien vers l'alliance française, ne se 






on, quinze cents fusils aujourd'hui; ils seront sans retard 
distribués au bataillon Borremans. Profitez de toutes les occa- 
sions pour nous donner de vos nouvelles. Nous restons au 
comité en permanence. Le porteur vous remettra le cachet 
du gouvernement provisoire que vous avez si glorieusement 
installé à Anvers. Je vous serre la main. » 



■ 



86 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



hâtait pas cependant de lui envoyer des pou- 
voirs : il voulait qu'il écoutât et qu'il rendît 
compte, sans engager le gouvernement provi- 
soire et le pays. De là, des récriminations qu'ex- 
pliquaient l'impatience et le caractère fougueux 
de M. Gendebien. Il tenait, néanmoins, à con- 
server les meilleures relations avec M. Van de 
Weyer et, comme il disait, à unir son sort avec 
le sien ('). De retour à Bruxelles, le 10 octobre, 
M. Gendebien fut adjoint au comité central du 

(') A une longue missive datée du 5 octobre, il joignait 
un billet qui peignait bien l'homme et l'époque : l'homme, 
dont le cœur était bon, mais dont la méfiance et la suscep- 
tibilité étaient incurables ; l'époque, où s'agitaient les ques- 
tions les plus périlleuses : 

« Mon cher Van de Weyer, 
« Nous avons toujours marché du même pas ensemble ; 
nous sommes solidaires : unissons pour l'avenir notre sort 
comme nous l'avons fait pour le passé. Unissons-nous contre 
les ambitions, les vanités, les amours-propres des égoïstes 
et des cœurs froids et secs; évitons surtout les brouilles; 
mais soyons fermes contre toutes les spéculations person- 
nelles. Tout à vous, à la vie à la mort. 

« A. Genderien. » 

« De Potter voudrait-il, par hasard, se faire gouverneur 
général? » 
(Phrase bâtonnée dans la lettre.) 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



87 



gouvernement provisoire. Le 16, il retourna à 
Paris, afin de pressentir de nouveau les inten- 
tions du gouvernement français sur la candida- 
ture éventuelle du duc de Nemours au trône de 
la Belgique. Revenu à Bruxelles, il adresse, le 
26 octobre, au gouvernement provisoire, une 
lettre où il se plaint vivement que tous ses 
efforts pour accélérer la marche « niaisement 
lente » de l'administration de la guerre sont 
restés sans résultats. Il ne veut laisser plus 
longtemps sur lui l'accablante responsabilité 
d'une incurie qui compromet les fruits de la 
révolution. Il se retire donc du comité central 
et du comité de justice. « Je demande, ajoute-t-il, 
pour seule récompense de mes efforts, de mes 
sacrifices, que ma démission soit conservée 
comme une protestation contre ce qui se fait et 
comme pièce justifiable au jour où l'on deman- 
dera compte du temps perdu. » M. Van de 
Wever intervint habilement et adressa à son 
collègue la lettre suivante qui prépara une utile 
réconciliation : « On me communique à l'in- 
stant, mon cher ami, la lettre que vous avez 
écrite hier au comité central. Vos deux fils se 
battent, et vous avez des palpitations : vous 
souffrez au moral et au physique, et cet état 
influe puissamment sur vos déterminations, que 






88 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



vous ne prenez ni avec calme ni avec réflexion. 
Je me propose de vous aller voir aujourd'hui, de 
causer sérieusement avec vous, et de vous 
démontrer que, s'il y a eu, depuis deux jours, 
un peu d'aigreur dans nos délibérations, elle ne 
vient point de nous. Je vous aime et vous 
apprécie trop pour n'être pas convaincu que 
vous saurez entendre le langage delà raison, du 
patriotisme et de l'amitié. Je vous serre la 
main. » 

M. Van de Weyer se préparait alors à rem- 
plir, lui aussi, une très-importante mission. Un 
Anglais considéré, le D r Bowring, qui se trouvait 
à Bruxelles, n'avait pas caché au gouverne- 
ment provisoire, que la révolution belge était 
méconnue, calomniée au delà du détroit. Le 
gouvernement décida que M. Van de Weyer, à 
qui la langue anglaise était d'ailleurs familière, 
se rendrait à Londres pour faire connaître le 
véritable état des choses. 11 quitta Bruxelles, le 
i er novembre, avec des lettres de recommanda- 
tion de sir Henri Bulwer, qui était déjà entré 
dans la carrière où il devait acquérir une si 
brillante renommée. Attaché à l'ambassade 
d'Angleterre, à la Haye, il avait été chargé par 
lord Aberdeen de parcourir la Belgique, afin de 
fournir au Foreign-Office des renseignements 






SYLVAIN VAN DE WEYEtt. 



89 



véridigues sur les provinces soulevées. Dès lors, 
il professait pour les Belges les vives sympathies 
gue, guarante années plus tard, il devait leur 
témoigner dans une nouvelle et terrible crise. 
Dès cette épogue aussi, il se liait avec le jeune 
diplomate qu'il devait retrouver un jour à Lon- 
dres, « et qui, disait-il longtemps après, unis- 
sait d'une manière remarguable l'habileté à la 
modestie et savait montrer de l'ardeur sans 
témérité ('). >< 

('). Sir H. Buhver devait s'assurer, en 1830, si le soulève- 
ment de Bruxelles serait appuyé par les provinces. « Gand 
s'insurgea, dit-il, lorsque je me trouvais sur le marché, et le 
commissionnaire de l'hôtel fut atteint d'un coup de feu à 
mes côtés. Je me rendis à Bruxelles, où les troupes, sous 
le commandement du prince Frédéric, occupaient les hau- 
teurs ; des barricades avaient été élevées dans la ville, et 
les bourgeois étaient en armes. Je parcourus la province : 
les routes étaient couvertes de paysans marchant sous la 
conduite de leurs curés pour appuyer l'insurrection qui 
devint bientôt révolution. Les insurgés prirent possession 
d'Ath, comme je traversais cette forteresse. Nulle part, on 
ne pouvait compter sur les troupes; car un des stratagèmes 
les plus ingénieux du roi des Pays-Bas avait été de mêler, 
dans chaque régiment, Belges et Hollandais, de sorte que le 
colonel ne pût jamais savoir, la crise éclatant, si ses ordres 
seraient exécutés. C'est pourquoi mon opinion sur le résul- 
tat immédiat du conflit fut bientôt formée lorsque, après 



■ 



90 SYLVAIN VAN DE WEYEK. 

Accompagné du D r Bowring, M. Van de 

beaucoup d'aventures, j'acquis, par hasard, une pleine con- 
naissance, non-seulement de tout ce qu'accomplissait alors 
le parti national, mais aussi de tout ce qui serait fait pro- 
chainement. Je sus quels officiers étaient gagnés, quels 
régiments devaient se joindre aux insurgents, et quelles 
forteresses allaient être surmontées du drapeau belge. Et 
comme le secret ne m'avait pas été prescrit, je retournai 
en Angleterre pour communiquer mes informations. Mes 
rapports ne concordaient pas — et cela est naturel — avec 
ceux de sir Charles Bagot (le ministre d'Angleterre à La 
Haye) ; et ils furent reçus froidement et non sans méfiance. 
Mais à peine étais-je une semaine à la campagne que je fus 
rappelé à Londres par le ministre des affaires étrangères. 
Les événements qui s'étaient accomplis depuis mon retour 
réalisaient si bien mes prédictions, que le mérite de mes 
rapporls (lesquels, comme je l'ai dit, devaient au hasard 
une grande partie de leur exactitude) fut exagéré. Lord 
Aberdeen me complimenta et exprima le désir que je retour- 
nasse à Bruxelles, pour y résider et correspondre régulière- 
ment avec lui. A un certain moment, un arrangement fut 
possible avec le prince d'Orange, qui n'avait jamais approuvé 
la politique de son père; mais cette occasion ayant été per- 
due, une séparation entre les deux pays devint inévitable, 
et M. Van de Weyer, membre du gouvernement provisoire, 
partit pour Londres, afin d'exposer au gouvernement anglais 
les sentiments du peuple belge. » The life of Henry John 
Temple, viscount Palmerston, by llw right hon. sir Henhy 
Lytton Bulwer, G. C. B., M. P. (Londres, 1870), t. II, 
pp. 3-5. 



SYLVAIN VAN PE WEYEB. 



91 



Weyer arriva à Douvres, le 4, et c'est là qu'il 
eut connaissance d'un document, qui était loin 
d'être favorable aux Belges. « C'est avec le plus 
profond regret, avait dit Guillaume IV, en 
ouvrant la session du parlement, que j'ai été 
témoin de l'état des affaires dans les Pays-Bas. 
Je déplore que l'administration éclairée du roi 
n'ait pas préservé ses domaines delà révolte... » 
Ces paroles acerbes et les déclarations mena- 
çantes dont elles étaient suivies répondaient 
aux sentiments qui prédominaient parmi les 
tory s, alors en majorité, et même parmi un 
assez grand nombre de whigs, à cause de leur 
imparfaite connaissance des événements dont la 
Belgique avait été le théâtre. Encore sous l'im- 
pression du discours du trône, M. Van de 
Weyer prit la résolution de ne s'adresser à 
aucun membre du gouvernement, avant d'être 
assuré de recevoir un bon accueil. Dans l'inter- 
valle, il fut présenté à plusieurs membres dis- 
tingués et même illustres de la chambre des 
communes. Il vit Joseph Hume, Warburton, 
ïennyson, Buller, lord Palmerston, lord Lans- 
downe, Brougham, O'Connell, le colonel Thomp- 
son, Mackintosh, Bentham, lord Allhorp, Mait- 
land, les deux Grant et d'autres encore. Il fut 
frappé de l'ignorance qui régnait en Angleterre 



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92 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






parmi les hommes politiques sur les griefs des 
Belges et les causes de leur révolution. Dans 
une réunion de quatorze ou quinze membres de 
la chambre des pairs et de la chambre des 
communes, il fit un exposé complet de ces 
griefs et ses auditeurs prirent des notes sous sa 
dictée. Il eut l'occasion de réfuter les accusa- 
tions calomnieuses de la presse contre le roi 
des Pays-Bas, et cette impartialité fit une grande 
impression sur la réunion. 

Sir John Hobhouse, qui avait, dans la cham- 
bre des communes, annoncé une proposition 
d'adresse à la couronne pour recommander la 
non-intervention en Belgique, parla enfin de 
M. Van de Weyer à sir George Murray, membre 
du cabinet. Ce dernier ménagea une entrevue 
avec lord Aberdeen, secrétaire d'État pour les 
affaires étrangères, après avoir acquis la certi- 
tude, en prenant conaissance des instructions 
de M. Van de Weyer, que la Belgique n'avait 
nul désir de s'annexer à la France. L'entrevue 
avec lord Aberdeen, qui eut lieu au Foreign 
Office, dura deux heures. Après lui avoir exposé 
l'état exact des faits et lui avoir énuméré 
les griefs nombreux des Belges, leurs droits 
méconnus et leurs libertés compromises, M. Van 
de Weyer demanda si le gouvernement anglais, 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



93 



qui venait de prononcer un jugement solennel 
sur la révolution, avait pris, à cet égard, une 
résolution définitive. Lord Aberdeen répondit 
que l'Angleterre était résolue à faire respecter 
les traités qui garantissaient la paix et la stabi- 
lité de l'Europe et qu'elle n'interviendrait point 
si son honneur et ses intérêts n'étaient pas com- 
promis. M. Van de Weyer objecta que déclarer 
que l'on voulait le maintien de la paix et de ce 
que l'on appelait la stabilité de l'Europe, c'était, 
en d'autres termes, déclarer la guerre à la révo- 
lution. « La résolution des Belges, ajouta-t-il, est 
bien prise : ils repousseront toute espèce d'in- 
tervention, soit diplomatique, soit par la force 
des armes; et, en désespoir de cause, plutôt que 
de la subir, ils se jetteront dans les bras d'une 
puissance voisine. » Lord Aberdeen répondit 
que les puissances agissaient d'un commun 
accord avec la France; et, pour prouver cet 
accord, il parla de la mission de M. Gendebien 
à Paris, et de l'offre faite par lui de la couronne 
de la Belgique au duc de Nemours. M. Van de 
Weyer, sans hésiter, communiqua à lord Aber- 
deen les instructions secrètes qu'il avait reçues 
de ses collègues, et affirma sur l'honneur que 
celles de M. Gendebien étaient absolument les 
mêmes. « Il y aurait eu, poursuivit-il, dans 









94 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



l'offre dont on parle, une inconséquence fla- 
grante dont le gouvernement provisoire ne sau- 
rait se rendre coupable. En effet, convoquer, 
d'un côté, le congrès national, pour donner à la 
Belgique une constitution dont la forme démo- 
cratique ou monarchique n'était point arrêtée, 
et offrir, de l'autre, la couronne au duc de 
Nemours, c'eût été trancher d'avance les ques- 
tions de la forme du gouvernement sur laquelle 
le Congrès était appelé à délibérer et qu'il avait 
seul le droit de résoudre. » 

Le lendemain de cette entrevue, M. Van de 
Weyer apprit d'un Belge, que le prince d'Orange 
avait manifesté le désir de le voir. Comme 
citoyen d'un pays sur lequel la maison de 
Nassau avait régné pendant quinze ans, M. Van 
de Weyer crut pouvoir condescendre à ce désir. 
On a vu d'ailleurs que, avant la révolution, il 
n'avait pas approuvé les attaques brutales dont 
l'héritier du trône était parfois l'objet dans la 
presse; et on se rappelle l'accueil distingué que 
le prince avait fait naguère à M. Van de Weyer 
à Vilvorde et à Bruxelles. Dans une longue con- 
versation sur les derniers événements, le prince 
justifia sa conduite à Anvers et depuis qu'il 
avait quitté cette ville. Mais M. Van de Weyer 
ne lui cacha point tous les justes soupçons 



SYLVAIN VAN DE WEYEK.. 



95 






qu'avaient fait naître son premier départ de 
Bruxelles, après lequel il y avait encore moyen 
de concilier toutes choses, son long séjour et 
son inaction à la Haye et son indécision à 
Anvers. Le prince posa nettement la question 
de savoir s'il avait des chances de succès au Con- 
grès national. M. Van de Weyer répondit que, 
dans son opinion personnelle, lui et tous les 
membres de sa famille avaient à jamais perdu 
tout espoir d'obtenir un pouvoir quelconque en 
Belgique, et que telle y était la disposition des 
esprits, qu'il y aurait imprudence de sa part à 
chercher à rentrer dans les anciennes pro- 
vinces méridionales. Le prince ayant demandé 
si leur conversation serait rendue publique, 
M. Van de Weyer crut devoir lui déclarer qu'il 
était résolu à ne rien cacher à ses concitoyens. 
« Nombre de personnes, ajouta-t-il en résu- 
mant cet entretien, vous tiendront, sans doute, 
un autre langage et exploiteront vos illusions et 
vos espérances. Elles vous coûteront cher et 
n'aboutiront à aucun résultat. Vous n'ignorez 
point, Monseigneur, combien votre honneur 
personnel a été mis en jeu dans une affaire à 
laquelle je ne veux pas faire plus ample allu- 
sion. » Le prince, très-ému, s'écria : — « Et vous, 
M. Van de Weyer, avez-vous jamais pu croire à 



w 



96 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 














ces infamies? — Si j'y avais cru, je me serais 
bien gardé d'y faire la moindre allusion — » 
Le prince saisit la main de M. Van de Weyer, 
la serra vivement et versa des larmes. « Je suis 
bien aise, dit-il, de vous avoir entendu, quelque 
pénible que votre opinion politique ait été pour 
moi. Nous nous voyons donc pour la dernière 
fois? — Pour la dernière fois, Monseigneur, et 
j'ai le cœur tout aussi serré que Votre Altesse 
Royale. » 

M. Van de Weyer vit aussi M. Falck, ambas- 
sadeur des Pays-Bas près la cour de Saint- 
James, et lui rappela l'intérêt que, ministre de 
l'instruction publique, il avait autrefois témoi- 
gné au jeune étudiant de l'université de Lou- 
vain ; mais il n'entra dans aucune discussion 
politique. M. Falck fut très-sensible à cette 
délicate attention. 

Plusieurs fois, M. Van de Weyer s'entretint 
avec un des princes de la famille royale, le duc 
de Sussex. Lors de sa première visite, le duc 
lui dit en riant : « Au moment où vous entriez 
par celte porte, le prince d'Orange sortait par 
cette autre. — Monseigneur, répondit sérieuse- 
ment M. Van de Weyer, personne ne regrette plus 
que moi, que le prince et moi, nous ne puis- 
sions plus entrer et sortir par la même porte. » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



97 



Deux jours après sa dernière entrevue avec le 
prince d'Orange, M. Van de Weyer fut reçu par 
le duc de Wellington, alors premier ministre. 
Plus précis et plus catégorique sur le principe 
de la non-intervention que lord Aberdeen, le 
duc déclara que l'Angleterre n'avait jamais eu 
l'intention d'intervenir ; que le gouvernement 
anglais ne prétendait pas exercer d'influence 
sur le choix du gouvernement de la Belgique ; 
mais qu'il espérait que la forme de ce gouver- 
nement serait telle, qu'elle ne compromettrait 
pas la sûreté du reste de l'Europe. Wellington 
ajouta : Quant à la France, vous sentez que 
l'Angleterre et toutes les autres puissances 
s'opposeront toujours à votre réunion avec 
elle. 

M. Van de Weyer, qui avait reçu le meilleur 
accueil des principaux hommes politiques de la 
Grande-Bretagne, emporta de Londres la certi- 
tude que l'intention des grandes puissances 
n'était pas d'intervenir pour replacer les Belges 
sous la domination de la Hollande, et que la 
révolution de septembre trouverait de chauds 
partisans parmi les membres les plus distin- 
gués de l'opposition anglaise. 

Après le départ de l'envoyé du gouvernement 
provisoire, lord Grey, chef des whigs, avait 

l. 7 



. i 









M 



98 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



constitué un nouveau cabinet; là se retrou- 
vèrent cinq ou six des auditeurs les plus assi- 
dus de M. Van de Weyer, et, à leur tête, lord 
Palmerston, devenu secrétaire d'État pour les 
affaires étrangères (') 

Parmi les Anglais qui montrèrent le plus 
d'activité et de dévouement dans la défense de 
notre indépendance, il faut placer en première 
ligne : sir John Hobhouse, ami de lord Byron, 
homme plein de cœur et d'esprit ; Jérémie 
Bentham , l'illustre philosophe ; le docteur 
Bowring; le colonel Thomson, qui, par son 
influence, amena un revirement dans la presse 
jusqu'alors hostile à la Belgique ; O'Connell, le 
grand agitateur, et le tailleur Place, dont le 
concours n'était pas à dédaigner. A la fois tail- 
leur, homme politique et écrivain, il exerçait 
un grand ascendant dans Westminster et se 
montrait toujours prêt à organiser des mee- 
tings en faveur des Belges. Mais il est un homme 
d'État qui doit venir en tête des amis les plus 
chaleureux de notre indépendance; entre tous 

(') Lord Aberdeen quitta le Foreign-Oflice, le 16 novem- 
bre — Né le 20 octobre 178 V, lord Palmerston, après avoir 
occupé, depuis les temps du premier empire, de hautes 
fonctions, devenait pour la première fois le chef du ministère 
des affaires étrangères. 



SYLVAIN VAN DE WEYEIt. 



99 



resplendit le nom glorieux de lord Palmerston. 
Ce ministre habile et énergique fut notre cons- 
tant et puissant protecteur. Il prit non-seule- 
ment une part considérable à la fondation de 
la Belgique indépendante, mais, pendant plus 
de trente ans, il devait veiller sans relâche sur 
ses destinées. 







III 



Pendant le séjour de M. Van de Weyer à 
Londres, le Congrès national, convoqué par le 
gouvernement provisoire pour fixer les desti- 
nées des provinces désormais détachées de la 
Hollande, avait, le 10 novembre, inauguré 
solennellement ses travaux dans l'ancien palais 
des états généraux, à Bruxelles. M. Van de 
Weyer s'était borné à rédiger une note de 
quelques lignes pour se rappeler au souvenir 
de ses concitoyens (') : il fut choisi à la fois par 

(') Cette note, insérée dans les journaux, était ainsi 
conçue : « On a élevé quelques doutes sur la question de 
« savoir si les membres du gouvernement provisoire pou- 
« vaient être appelés au Congrès national. Cette question 
« a été et devait être résolue affirmativement. En consé- 






102 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 




le district de la capitale et par l'arrondissement 
de Louvain. Heureux temps, temps candide, 
où une simple lettre suffisait pour siéger parmi 
les élus de la nation ! 

M. Van de Weyer parut pour la première fois 
au palais de la Nation le 16, après avoir adhéré 
aux déclarations par lesquelles ses collègues du 
gouvernement provisoire, à l'exception de M. de 
Potier, déposaient entre les mains du Congrès 
le pouvoir qu'ils avaient exercé, et acceptaient 
des pouvoirs nouveaux directement confiés par 
l'assemblée nationale. 11 prit place au premier 
banc de gauche, entre M. Ch. Rogier et le véné- 
rable baron de Sécus. Bientôt il se leva et im- 
provisa un rapport sur le résultat de la mission 
qu'il venait de remplir à Londres ('). L'orateur 



<i quence, je me présente, sans scrupule, à mes conci- 
« toyens : mes titres à leur confiance, ils ne les ont pas ou- 
« bliés ; je travaille tous les jours à la mériter davantage. » 

( ( ) Ce rapport fut ensuite rédigé à la demande du Con- 
grès et fit partie des actes imprimés par ordre de cette 
assemblée. — Sir Henri Bulwer, qui venait d'entrer au 
Parlement, adressa le 19 novembre la lettre suivante à 
M. Van de Weyer : 

« Londres, 19 novembre 1830. J'ai beaucoup regretté, 
Monsieur, d'être arrivé à Londres au moment où vous 
veniez d'en partir ; j'aurais été bien charmé de vous y revoir. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



103 



eut un immense succès. Plus d'un quart de 
siècle après cette mémorable séance , M. J. Le- 
beau en consacrait le souvenir dans sa Lettre 
sur les orateurs du Congrès, et traçait de son 
émule un portrait qu'il faut reproduire. 
« M. Van de Weyer qui, disait-il, joignait l'ex- 
périence du professorat à celle du barreau et 
que sa connaissance approfondie de la langue 
anglaise avait initié à la littérature politique de 
nos voisins d'Outre-Manche, doué d'ailleurs 



J 'ai eu du moins le plaisir d'apprendre que vous aviez réussi 
dans votre mission, où j'aurais voulu pouvoir vous être plus 
utile que je ne l'ai été. J'apprends aussi que le gouverne- 
ment provisoire est maintenu dans ses fonctions par le 
Congrès, sur quoi je vous fais mon sincère compliment. 

« On ne sait pas encore quel parti prendra notre nouveau 
ministère ; il est probable qu'il fera pour les Belges tout ce 
que les circonstances permettront. 

« M. Hobhouse, qui devait faire une motion au sujet de 
la Belgique, ayant changé de résolution, à cause du chan- 
gement de ministère, je n'ai pu parler à ce sujet, comme 
j'en avais l'intention et comme je m'y étais préparé. Mais, 
si l'occasion s'offre encore, je ne manquerai pas d'être fidèle 
à ma première idée. 

« J'espère avoir encore un jour l'occasion de continuer 
avec vous les relations auxquelles j'attache un grand prix. 

« Recevez, etc. 

« 11. Lytton Bulweh. » 






104 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



d'une rare facilité, d'une élégance de langage 
plus rare encore alors chez nous, prit dès ses 
débuts une des premières positions dans le 
Congrès. J'ai encore le souvenir, comme si la 
chose était d'hier, de l'effet qu'il produisit en 
exposant devant le Congrès, au retour de son 
premier voyage à Londres, où ses collègues du 
gouvernement provisoire l'avaient envoyé, les 
incidents de son entrevue avec les membres de 
la conférence et avec quelques notabilités poli- 
tiques de l'Angleterre. On ne saurait imaginer 
rien de plus élégant, de plus exquis dans la 
forme, rien de plus émouvant dans l'exposé des 
péripéties par lesquelles avait dû passer la 
mission du jeune diplomate, représentant d'une 
révolution, délégué par un gouvernement issu 
des barricades, auprès de vieux diplomates 
dont la plupart représentaient la Sainte-Al- 
liance. C'est le cas de dire que, pendant cette 
charmante causerie, on aurait entendu voler 
une mouche. J'ai rarement été témoin d'un 
pareil succès. » Les journaux constatèrent 
même que cette séance du Congrès belge reste- 
rait comme un des événements politiques les 
plus remarquables du temps ('). 



') On lisait dans le Courrier français, du 2<l novem- 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



105 



Le 18, M. Van de Weyer prit la présidence du 
comité diplomatique institué par le gouverne- 
ment provisoire. Ce comité, qui tenait lieu du 
ministère des affaires étrangères ('), devait avoir 



bre4830 : « ...Quel le noble, quelle admirable diplomatie que 
celle de M. Van de Weyer, qui vient parler devant le pays 
avec cette franchise, cette simplicité dont on se servirait 
devant Dieu. Il y a quelque chose d'élevé, d'antique dans 
ces récits où la parole est l'interprète fidèle de la pensée, où 
le mystère du cabinet s'explique dans l'assemblée du 
peuple, où l'on ne cherche à tromper personne, parce que les 
intentions sont pures et bienveillantes pour tous... » Le 
National du même jour disait : « Entendez ce langage tout 
plein de force et de candeur de ce jeune Van de Weyer, 
diplomate achevé à vingt-huit ans, sans s'être jamais 
demandé ce que c'est que la diplomatie, et cela parce qu'il 
est sincère, parce qu'il est net et courageux, parce qu'il 
n'a rien dit dans le cabinet de Wellington qu'il n'ait pu 
dire avec le monde entier pour témoin. Certes, ce n'est 
pas là du démagogisme, ce n'est point de la bravade : 
c'est de la raison, c'est de la force, c'est de la vertu. Heu- 
reuse la Belgique d'être servie par des cœurs honnêtes! 
C'est dans le cœur aujourd'hui que sera le vrai génie 
politique... » 

(') Indépendamment de M. Van de Weyer, il était com- 
posé du comte de Celles, du comte d'Arschot, de M. Des- 
triveaux et de M. Nothomb, tous membres du Congrès. 
M. LeHon y fut adjoint plus tard. Le comité diplomatique 
fournit ainsi les futurs représentants du roi Léopold I er à 






^^m 



i 



106 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



une tâche difficile et assumer une sérieuse res- 
ponsabilité au milieu des événements qui se 
pressaient. Après la défaite de ses troupes à 
Bruxelles, le roi Guillaume s'était adressé aux 
cinq grandes puissances, en leur qualité de 
signataires des traités de Paris et devienne qui 
avaient constitué le royaume des Pays-Bas. Cet 
appel fut écouté, et, sur la proposition du gou- 
vernement britannique, des représentants des 
cinq grandes puissances se réunirent en confé- 
rence à Londres. Le 7 novembre au soir, deux 
commissaires de la conférence notifièrent au 
gouvernement provisoire un premier protocole 
par lequel une suspension d'armes était propo- 
sée aux parties belligérantes. Trois jours après, 
le gouvernement provisoire, agissant avec 
sagesse, et pour prévenir une conflagration 
générale, adhéra au protocole, sauf certaines 
réserves au sujet des limites que déjà la confé- 
rence prétendait assigner à la Belgique. Le 19, 
les commissaires de la conférence revinrent à 
Bruxelles munis d'un deuxième protocole, qui 
renfermait formellement la proposition d'un 
armistice, et d'une suspension d'armes comme 



Londres, à Paris et à Berlin : nous voulons parler de 
MM. Van de Weyer, Le lion et Nothomb. 



SYLVAIN VAN DE WEYEIÎ. 



107 



mesure préliminaire. Cette proposition donna 
lieu à de vifs débats au sein du gouvernement 
provisoire. M. Van de Weyer, convaincu qu'il 
agissait dans l'intérêt de son pays, émit fer- 
mement l'opinion que le gouvernement devait 
accepter la proposition de la conférence. Une 
dispute violente s'éleva pour la première fois 
entre M. Gendebien et lui ; mais le gouverne- 
ment tout entier finit néanmoins par donner 
son adhésion à la suspension d'armes. C'était le 
21 novembre. L'acte signé, M. Van de Weyer 
déposa sur la table sa démission, et il ne la 
retira qu'après que M. Gendebien eut fait amende 
honorable. Du reste,il était tellement convaincu 
des avantages qui résulteraient pour son pays 
de l'acceptation et de la franche exécution de 
l'armistice que, si la majorité du gouvernement 
avait hésité à le seconder, il eût pris le Congrès 
pour arbitre, certain d'avoir pour lui et l'as- 
semblée nationale et le pays quelle représentait. 
M. de Potter s'était retiré du gouvernement 
provisoire après avoir, le 10 novembre, pro- 
noncé le discours d'ouverture du Congrès. 
« Chargé par le peuple, disait-il, d'exécuter sa 
volonté, » il n'avait pas cru qu'il lui fût permis 
d'aspirer à siéger parmi ceux qui allaient for- 
muler cette même volonté nationale; et le? 






108 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



électeurs n'avaient pas songé à porter sponta- 
nément au Palais de la Nation l'homme qui 
naguère encore avait une si grande popularité. 
Cette popularité, il l'avait brisée en demandant 
la république et en s'aliénant ainsi tous ceux 
(ils étaient innombrables alors) pour qui cette 
forme de gouvernement était un objet de ter- 
reur. Le S novembre, M. Gendebien écrivait à 
M. Van de Weyer : « De Potter boude. 11 est 
déconcerté du résultat des élections. Il ne voit 
plus d'espoir pour la présidence... Il fera du 
bruit. Il sacrifiera au besoin le repos de son 
pays à des idées qui ne sont partagées par aucun 
des membres du comité central. Il menace de 
se retirer, puis de gouverner tout seul... Nous 
avons eu aujourd'hui une explication sur la 
république et la présidence. Il a pensé m'embar- 
rasser, mais il a eu tort de douter de ma 
franchise. Je me suis expliqué avec calme, oui 
avec calme et dignité et force. Il a été décon- 
certé; mais rien n'est encore décidé...» Cette 
lettre, malgré sa modération apparente, révé- 
lait une vive amertume : à la vérité, si M. Gen- 
debien combattait les idées républicaines de 
M. de Potter et s'opposait aux visées ambitieuses 
qu'il lui attribuait, M. de Potter, de son côté, 
s'était constamment méfié des tendances trop 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



109 



françaises de son antagoniste. Quoi qu'il en soit, 
M. de Potter avait fini par se séparer avec éclat 
de tous ses collègues en refusant de s'associer 
à l'acte par lequel ils remettaient leurs pouvoirs 
au Congrès et en constatant cette rupture dans 
une lettre adressée à l'assemblée. Le 23 no- 
vembre, il la rendit définitive par la publication 
de la Lettre à mes concitoyens, où il expliquait 
la conduite qu'il avait tenue au gouvernement 
provisoire, en face d'une « opposition irritable 
et puissante, » et où il vantait de nouveau les 
bienfaits de la république. M. de Potter eut de 
vives discussions avec plusieurs de ses anciens 
collègues, notamment avec M. de Mérode et 
M. Rogier. 11 eut, en outre, une pénible corres- 
pondance avec M. Van de Weyer, son vieil ami, 
son éloquent défenseur. Nous nous serions 
abstenu de mentionner ce dernier incident, si 
M. de Potter ne l'avait rappelé dans ses Souve- 
nirs personnels, en rejetant tous les torts du 
côté de M. Van de Weyer. M. de Potter, par l'at- 
titude qu'il avait prise sous le gouvernement des 
Pays-Bas, était incontestablement un des prin- 
cipaux fondateurs des libertés belges; mais il 
n'aspirait point à l'honneur de contribuer à 
l'établissement du royaume de Belgique. Il avait 
de l'imagination et de la verve, même de l'ini- 



■I 



110 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



tiative, qualité plus rare; ce qui lui manquait, 
c'était la conception nette et prévoyante d'un 
véritable homme d'État. Il voulait atteindre le 
but qu'il s'était assigné, sans tenir compte dès 
obstacles ni des impossibilités. 11 y avait eu 
aussi de grands froissements d'amour-propre et 
des déceptions fort rudes après de vives aspira- 
tions à la prééminence. De là, des récriminations 
qu'il aurait mieux valu oublier que rappeler ('). 



(') M. de Potter n'ayant donné, dans ses Souvenirs per- 
sonnels, qu'une analyse de la lettre qui lui fut adressée le 
6 décembre, par M. Van de Weyer, l'impartialité nous corn- 
mande de la reproduire. 

« J'ai l'honneur, Monsieur, de vous accuser la réception 
du billet de M. Gruyer, que j'ai passé à l'ordre de M. Goghen. 

« J'ai demandé à M. Stoney le numéro de la Westminster 
Revieio. J'espère le recevoir demain. Je m'empresserai de 
vous le renvoyer. 

« Vous me réclamez, Monsieur, les 99 florins que vous 
avez payés pour la copie, faite au greffe, de votre corres- 
pondance pendant votre dernier procès, et que vous voulez 
vous faire rembourser sur le montant de la souscription 
ouverte pour les bannis. Je prends la liberté de vous faire 
observer que, souscripteur moi-même, je n'ai jamais été 
dépositaire de ces fonds. En conséquence, je vous prierai de 
vous adresser aux personnes qui ont bien voulu se charger, 
dans le temps, d soin de les recueillir et de vous les faire 
parvenir. 



SYIVAIN VAN DE WEYER. 



111 



Le 23 novembre, M. Van de Weyer monta à 
la tribune du Congrès pour appuyer énergique- 

« Quant aux 84 francs, avancés pour les frais d'impres- 
sion de votre lettre et de mon avant-propos sur la même 
correspondance, vous pouvez, si vous jugez que cela soit 
convenable, vous les faire rembourser, soit de la même 
manière, ainsi que vous le demandez sans doute, soit par 
l'imprimeur, qui n'a pas encore rendu ses comptes. Naguère, 
Monsieur, je vous aurais fait sentir, avec tous les ménage- 
ments que l'amitié comporte, à quels jugements vous vous 
exposiez en éclamant, soit de votre avocat, soit du public, 
cette mise-îole somme dépensée pour un écrit consacré à 
votre défense ; et, pour vous épargner une action que je ne 
veux point qualifier, peut-être même aurais-je payé, sans 
mot dire, ces frais que vous seul devez supporter, car, vous 
le savez, je vous ai, pendant deux ans et plus, sacrifié mon 
repos, mon temps, ma santé, mon argent, et je le faisais 
avec joie de cœur, parce que je vous croyais ami sincère et 
patriote dévoué. Mais aujourd'hui que vous avez pris le soin 
de me désabuser, que vous vous êtes montré aussi mauvais 
ami que mauvais citoyen, je ne vous dois plus ni conseils, 
ni avertissements, et il y aurait plus que de la faiblesse de 
ma part à consentir à de nouveaux sacrifices. J'aurais voulu, 
Monsieur, vous épargner cette âpre mais franche explica- 
tion, et je regretterai toujours que vous ayez pu mériter la 
juste sévérité de ce langage. 
» J'ai l'honneur, etc. » 

On trouvera la réponse de M. de Potter dans ses Sou- 
venirs personnels (2° édition, t. I er , p. 328). 












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112 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



ment une proposition qui agitait non-seulement 
la Belgique mais encore les puissances voi- 
sines : l'exclusion des Nassau de tout pouvoir 
dans l'organisation future du pays. « Le motif 
qui me fait voter pour l'exclusion de la famille 
des Nassau, dit-il ('), c'est que cette famille est 
le véritable auteur de notre révolution ; ce n'est 
qu'à la dernière extrémité que nous avons 
opposé la force et le choc des armes à la vio- 
lence... Si vous laissez à cette famille le moindre 
espoir, vous perpétuerez la révolution. » L'ora- 
teur réfutait ensuite l'objection qu'il aurait été 
plus convenable à la dignité du Congrès de ne 
pas discuter une question aussi périlleuse. « 11 
y avait à la fois dignité et devoir, poursuivit-il, 
de proclamer cette exclusion; comment pour- 
rait-on autrement traiter de la couronne de la 
Belgique? » 

Le lendemain, vers dix heures du matin, les 
membres du comité diplomatique, convoqués 
extraordinairement, se réunirent avec les mem- 
bres du gouvernement provisoire et le pré- 
sident du Congrès. Un envoyé du Palais royal, 
M. de Langsdorff, arrivé le matin même à 
Bruxelles, fut reçu par cette commission; il 



(') Discussions du Congrès, t. Ie r , p. 284. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



113 



était accompagné de M. Bresson, un des com- 
missaires de la Conférence ('). M. de Langsdorff 
déclara de bouche que l'exclusion des Nassau 
pouvait troubler la paix de l'Europe et com- 
promettre un État voisin ; il exprimait en con- 
séquence le vœu que cette proposition fût 
retirée. Le gouvernement provisoire et le comité 
diplomatique, à l'unanimité, repoussèrent l'in- 
tervention qu'on voulait leur imposer. Vers 
midi devait s'ouvrir la séance du Congrès. 
M. Van de Weyer fit convoquer un comité 
secret, répéta verbalement la communication 
de l'agent français, et conjura ses collègues de 
passer outre et de ne point se soumettre aux 
exigences du cabinet, du Palais-Royal dont les 
motifs étaient inexplicables. L'ordre du jour fut 
voté, la séance publique reprise et l'exclusion 
des Nassau prononcée par cent soixante et une 
voix contre vingt-huit. 

Absorbé parles travaux que les circonstances 
imposaient au comité diplomatique, M. Van de 
Weyer ne put prendre une part très-active aux 



(') La conférence était représentée à Bruxelles par deux 

commissaires : M. Bresson, secrétaire de la légation de 

France, et M. Cartwright, secrétaire de la légation anglaise. 

A celui-ci succéda un diplomate célèbre, lord Ponsonby. 

1. 8 






114 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 









mémorables débats du Congrès sur la constitu- 
tion qui devait remplacer la loi fondamentale 
del81S. 

L'œuvre la plus importante du comité diplo- 
matique était incontestablement l'affermisse- 
ment de l'indépendance belge. On espérait la 
consolider en obtenant , de l'entente de la France 
et de l'Angleterre, un chef pour le nouveau 
royaume que le Congrès avait constitué. A défaut 
du duc de Nemours, le comité, d'accord avec le 
gouvernement provisoire, indiquait le prince 
Léopold de Saxe-Cobourg. Avant tout, M. Van 
de Weyer voulut pressentir lord Ponsonby, qui 
était arrivé à Bruxelles en qualité decommissaire 
de la conférence. 11 lui dit que le comité diplo- 
matique espérait obtenir le concours de la 
France et de l'Angleterre, si l'on parvenait à 
conclure un mariage entre des membres des 
deux familles régnantes. 11 ajouta qu'il se pro- 
posait de se rendre bientôt à Paris et de là à 
Londres, pour tâcher de réaliser ce plan. Lord 
Ponsonby répondit qu'il donnerait lieu à de 
graves objections et qu'il obtiendrait difficile- 
ment l'agrément des deux cours; que, du reste, 
il fallait tenir compte aussi des intérêts et des 
vues des Puissances autres que la France et 
l'Angleterre. Ce qui importait par-dessus tout, 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



115 



ajouta-t-il, c'était de trouver un candidat qui 
fût assuré de l'adhésion de toutes les puis- 
sances. Or, ce candidat, c'était indubitablement 
le prince d'Orange : lui seul pouvait amener 
entre la Hollande et la Belgique un rapproche- 
ment profitable à celle-ci, les deux pays con- 
servant leur autonomie; ouvrir un vaste débou- 
ché aux produits belges et rendre la paix 
durable. M. Van de Weyer répliqua que le prince 
d'Orange et tous les membres de la maison de 
Nassau devaient être écartés pour jamais de la 
question. Essayer d'élever l'un ou l'autre suri e 
trône belge aurait pour résultat d'accroître la 
puissance du parti français, et d'anéantir enfin 
l'indépendance nationale. Faisant allusion au 
duc de Nemours, lord Ponsonby dit que l'his- 
toire ne fournissait pas d'exemple d'un pays 
gouverné par un prince d'origine française et 
qui n'aurait pas eu à subir directement ou indi- 
rectement la tyrannie de l'influence française. 
M. Van de Weyer convint que la remarque de 
lord Ponsonby était fondée et ajouta qu'ils 
pourraient encore reprendre ce sujet. 

L'Angleterre, cependant, ne prétendait pas 
imposer le prince d'Orange aux Belges : mais' 
elle aurait désiré qu'il fût élu par le libre assen- 
timent de la nation. Employer la contrainte eût 




116 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



été contraire aux principes traditionnels du 
gouvernement britannique. Telles étaient les 
instructions de lord Grey et de lord Palmers- 
ton, fidèles au principe de non-intervention. 
Mais lord Ponsonby avouait hautement, trop 
hautement, ses prédilections. Un jour même il 
dit à M. Van de Weyer, lequel soutenait que le 
peuple ne voulait point d'orangisme : « Le 
peuple, le peuple! Savez-vous qu'avant huit 
jours je pourrais vous faire pendre à ce pre-, 
mier arbre du Parc par ce même peuple sur 
lequel vous vous appuyez? » — « Oui, repartit 
M. Van de Weyer, je crois qu'avec du temps et 
beaucoup d'argent vous pourriez réussir; mais 
moi je pourrais vous faire pendre dalis cinq 
minutes et gratis. Ne jouons pas ce jeu. » Tous 
deux partirent d'un éclat de rire et se serrèrent 
la main. 

Lord Ponsonby considérait M. Van de Weyer 
comme le citoyen qui, à cette époque, avait le 
plus d'influence et de crédit en Belgique. Il le 
savait généralement estimé comme homme 
privé et comme homme public. Il disait à lord 
Palmerston que M. Van de Weyer, instruit et 
courageux, maître de lui-même au milieu des 
plus violentes émeutes, était animé d'une noble 
ambition : il aspirait à s'élever, oui, mais c'était 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



117 



en contribuant de tout son pouvoir à fonder le 
bonheur de son pays ('). 

M. Van de Weyer se rendit à Paris avec 
M. Gendebien. 11 était muni de lettres du comte 
de Celles, préfet du Zuyderzée sous l'empire, 
membre du Congrès et du comité diplomatique 
en 1830, après avoir été, sous le gouvernement 
des Pays-Bas, membre des étals généraux et 
ambassadeur à Rome. M. de Celles avait un 
grand crédit au Palais-Royal : il avait épousé 
M lle de Valence, petite-tille de M m0 de Genlis, 
dont la tante, M m0 de Montesson, avait été mariée 
morganatiquement au grand-père de Louis- 
Philippe ('). Les envoyés belges ne furent pas 

(') Lord Ponsonby à lord Palmerston : - ... It may be 
proper to observe that M . Van de Weyer is without doubt at 
this moment the man who enjoys the greatest share of 
influence and crédit in this country. Ile is generally estee- 
med as a private and a public man. He lias very considé- 
rable knowledge in science and literature, and he hasshewn 
himself to hâve courage in the field, and great calmness and 
self possession in sudden emergencies of popular irritation 
and the attendant danger. — I cannot but believe him to be 
really animated by a noble ambition to elevate himself, by 
contributing to the good of bis country. I think he is no 
partizan ofany faction. » 

( s ) Le comte de Celles écrivait dans les termes suivants à 
un membre de sa famille : « 16 décembre 1830. C'est mon 



rvapî?; 



118 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



reçus avec un grand empressement par les 
membres du gouvernement. Mais laissons parler 
M. Gendebien : « M. Van de Weyer et moi par- 
tîmes dans la nuit du 16 au 17 décembre. Nous 
arrivâmes à Paris pendant le procès des 
ministres de Charles X. Les esprits étaient très- 
agités, l'irritation du peuple allait jusqu'à la 
violence. Il demandait la tête des ministres, 
menaçant de l'abattre, si la Chambre des pairs 
ne la faisait pas tomber. Le ministère était 
inquiet; Sébastiani, sans cesse harcelé par les 
représentants des puissances, était plus inquiet, 
plus agité que ses collègues. C'est dans ce rao- 

collègue et ami M. Van de Weyer qui vous remettra cette 
petite lettre. Vous serez content de lui : il est sage et ferme 
tout à la fois dans son patriotisme. On n'a pas de meilleures 
formes, et c'est un diplomate franc et sûr. Je suis lié d'opi- 
nion avec lui et depuis notre amitié s'est formée solidement. 
Il vous parlera du passé avec connaissance de causé, comme 
acteur; du présent avec les pouvoirs requis; de l'avenir 
d'une manière ouverte, et son avis ne sera pas sans in- 
fluence une fois adopté. » Il disait dans une autre lettre à 
M. Louis Gérard, aide de camp du duc d'Orléans : « C'est 
un homme sage, ferme et excellent patriote; d'ailleurs fort 
instruit, d'un caractère doux et très-honorable. Je suis per- 
suadé qu'il plaira à S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans et qu'elle 
trouvera dans un entretien avec mon collègue un moyen 
de bien apprécier notre glorieuse révolution... » 






■ 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



110 



ment si troublé qu'il nous donna une première 
audience. 11 était très-préoccupé et ne. paraissait 
nullement disposé à aborder l'objet de notre 
mission..... A notre seconde entrevue, nous 
trouvâmes M. Sébastiani plus calme, le procès 
des ministres était terminé; on avait sauvé leur 
tète de la fureur du peuple. L'accueil fut assez 
froid, la conversation languissante. M. Sébas- 
tiani était évidemment décidé à éviter toule 
explication sérieuse. M. Van de Weyer aborda 
courtoisement le sujet de notre mission qu'il 
développa d'une manière à la fois candide et 
convaincue, comme si elle ne pouvait soulever 
aucune objection importante. M. Sébastiani 
l'écouta avec une attention à la fois sérieuse et 
bienveillante, puis il répondit : « ... Je suis très- 
partisan de l'alliance de la France avec l'Angle- 
terre, je suis loin de repousser la triple alliance 
avec la Belgique; mais la chose est prématurée 
et ne pourra se faire que lorsque le provisoire 
sera remplacé par un gouvernement sur la sta- 
bilité duquel on puisse compter. Je n'aurais pas 
d'objection à faire que l'Angleterre ne manque- 
rait pas d'en faire de très-sérieuses... Quant à 
l'alliance de famille, entre l'Angleterre et la 
France, pour donner une dynastie à la Belgique, 
la question est plus délicate, elle se complique 






";^?>'Xi£» 



120 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



de l'intervention du père de famille et aussi des 
sympathies et des répugnances d'une mère qui 
est très-peu disposée à sacrifier ses enfants à 
la politique. 11 faudra du temps, beaucoup de 
temps pour mûrir et résoudre les très-graves 
questions que soulève votre mission ('). » 

Ces réponses froides et dilatoires exaspéraient 
M. Gendebien, dont la colère s'accrut encore 
lorsque le ministre des affaires étrangères de 
Louis-Philippe jeta en avant la candidature d'un 
des fils du prince d'Orange! M. Gendebien 
écrivit au gouvernement provisoire une lettre 
véhémente dans laquelle il proposait de décré- 
ter la réunion à la France pour compromettre 
le gouvernement de Louis-Philippe et le con- 
traindre de déférer aux vœux des Belges ( 2 ). 



(') Révélations historiques sur la révolution belge de 1850, 
dans la Liberté (1 867). 

( 2 ) M. Gendebien au gouvernement provisoire : « Paris, 
24 décembre 1830... M. de Sébastiani m'a dit confiden- 
tiellement qu'on allait nous proposer un des fils du prince 
d'Orange, à notre choix, lequel serait élevé dans la religion 
catholique, etc. J'ai dit que le Congrès ne consentirait pas à 
se déshonorer et que la nation le repousserait, que la seule 
chance pour lui serait une guerre civile qui laisserait des 
ressentiments qui feraient toujours obstacle à l'établisse- 
ment de cette dynastie. Si c'est là le bien que nous avons 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



121 



M. Van de Weyer, qui avait laissé son collègue 
à Paris, était plus calme; du moins, le 26, ren- 
dant compte au Congrès de ses conférences avec 
Sébastiani , il tint un langage vraiment diploma- 
tique. Voilant adroitement sa pensée et voulant 
prendre publiquement acte des dernières pa- 
roles du ministre français, il parla de « la poli- 
tique franche et généreuse » du cabinet du Palais- 
Royal, « de la vive sympathie de la France pour 
la situation de la Belgique. » Et, atin d'entretenir 
la confiance du Congrès, il dit encore : « Il y a 
aujourd'hui quatre mois que la Belgique a com- 
mencé sa glorieuse révolution ; et après un si 
court espace de temps, elle se voit, à la suite de 
l'adhésion du gouvernement provisoire au pro- 



à attendre de la France ou plutôt de son gouvernement, 
qu'il aille à tous les diables ! dût-il sauter avec nous. 11 
faut employer les grands moyens, le compromettre et le 
forcer de prendre fait et cause pour nous, ou s'il le faut, 
avec nous. La réunion à la France n'a rien de déshonorant ; 
l'abandon du Luxembourg ou d'une partie du Limbourg nous 
perd en nous flétrissant d'un reproche mérité de lâcheté. Je 
suis persuadé qu'en nous réunissant à la France, nous ob- 
tiendrions un des fils du roi pour gouverneur général. 
Voilà une cour pour les nobles qui n'ont de patrie que lés 
antichambres et pour les boutiquiers qui tiennent à être 
patentés de par le roi. . . » 



122 



SYLVAIN VAN DE WEYBR. 



tocole du 17 novembre, admise dans la grande 
famille européenne comme puissance indépen- 
dante. Un pareil résultat n'a pas besoin de 
commentaires... Reste, pour la Belgique, une 
question d'un immense intérêt, sur laquelle 
beaucoup de suppositions étranges ont déjà été 
faites : je veux parler du choix du prince ; à cet 
égard, le Congrès national sent qu'il n'appar- 
tient ni au gouvernement provisoire, ni au 
comité diplomatique de prendre l'initiative; 
mais ce que l'un et l'autre peuvent et doivent 
faire, c'est de se mettre en mesure d'éclairer 
plus tard la détermination du Congrès, qui 
saura par son choix concilier tout à la fois les 
intérêts de l'Europe avec les intérêts, la dignité 
et l'indépendance de la Belgique ('). » 

11 ne fallait point trop compter cependant 
sur M. de Sébastiani. Lord Palmerston, après 
avoir, en janvier 1829, dîné avec lui chez le 
comte de Flahaut, le signalait comme un per- 
sonnage qui ne manquait pas de fatuité. Il avait 
cherché à convaincre le futur chef du Foreign- 
Office qu'il était indispensable pour la France 
de reculer sa frontière jusqu'au Rhin ( 2 ). Devenu 



(') Discussions du Congrès, I, p. 648. 

(*) The life of lord Palmerston t. I", p. 322. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



J23 



ministre, il eût volontiers réalisé ce rêve. 
Lorsque M. Gendebien discuta avec lui la ques- 
tion d'alliance du prince Léopold de Saxe- 
Cobourg avec une fille de France, il se montra 
plus que froid et réservé. « 11 est convenu, écri- 
vit M. Gendebien, que la France n'y trouverait 
pas grande sécurité. Il ne paraît pas goûter 
cette intronisation ('). » 

Le 17 décembre, sir John Hobhouse avait 
mandé à M. Van de Weyer qu'il fallait envoyer 
immédiatement un représentante Londres, afin 
de combattre les efforts qui se faisaient en fa- 
veur du prince d'Orange. D'après les partisans 
des Nassau, la restauration de cette maison se- 
rait la meilleure garantie pour la paix et la plus 
puissante digue contre l'influence française. 

Déjà le gouvernement provisoire avait décidé 
que M. Van de Weyer retournerait en Angleterre 
avec le vicomte IL Vilain XIII I, tous deux en 
qualité de commissaires près de la conférence, 
à l'effet de s'entendre avec les plénipotentiaires 
des cinq cours sur les intérêts de la Belgique. 
Ils devaient aussi sonder le gouvernement an- 
glais au sujet des candidatures éventuelles du 



m- 



(') M. Gendebien au gouvernement provisoire, Paris, 
25 décembre 1830. 



^■ÏÏZs**.* 



■ 



w 



124 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



duc de Nemours et du prince de Saxe-Cobourg. 
Lord Ponsonby avait d'avance prévenu lord 
Grey, son beau-frère, en faveur de M. Van de 
Weyer. Il le dépeignait de nouveau comme le 
membre le plus influent du Congrès, ayant le 
sincère désir de faire, sans céder à l'esprit de 
parti, ce qui lui paraîtrait le plus utile pour son 
pays. 11 vantait ses connaissances dans les 
sciences et la littérature. 11 signalait le courage 
qu'il avait montré dans les dernières luttes, 
plus sérieuses, disait-il, que les combats de 
Paris. Il rappelait que M. Van de Weyer, dans 
tous les temps, s'était montré le soutien de l'or- 
dre intérieur, et que personne n'avait tant con- 
tribué à le maintenir\par la grande influence 
qu'il exerçait sur le peuple, lequel le respectait. 
Après avoir été le défenseur de M. de Potter, 
M. Van de Weyer, ajoutait-il , avait rompu 
toutes relations politiques avec lui à cause 
de ses vues dangereuses et absurdes. Lord 
Grey trouverait plaisir dans sa société. « Il 
est très-agréable, disait lord Ponsonby, lors- 
qu'on le met à l'aise, et, d'autre part, excellent 
orateur en public. Ce n'est pas un partisan 
delà France, mais un vrai Belge. Il a un défaut 
pourtant : c'est d'être un peu trop attaché à la 
théorie; déjà, il est vrai, la pratique des affaires 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



125 






a atténué ce défaut dont triomphera une plus 
grande expérience('). » 

MM. Van de Weyer et Vilain XIIII arrivèrent 
à Londres le 1 er janvier 1831. Le surlendemain 
le premier écrivait au comte de Celles : « ...Tout 
ce que nous avons pu recueillir depuis deux 
jours se résume dans ces quelques mots : L'An- 
gleterre veut que la Belgique soit non-seulement 
indépendante, mais forte, mais heureuse, d'est 
à ses yeux le seul moyen d'empêcher qu'elle 
devienne française. En partant de là, il y aura 
moyen d'amener nos affaires à bonne fin, même 
pour le Luxembourg. Mais aussi je suis plus 
convaincu que jamais que la question du chef 
de l'État est la première qu'il faille aborder et 
décider. Tout est là... » M. Van de Weyer était 
persuadé que même la délicate question du 
Luxembourg se simplifierait et se résoudrait en 
une indemnité pécuniaire. 11 le croyait, « à 
moins, ajoutait-il, que la France, intéressée 
peut-être à ce que la Belgique ne devienne pas 
forte, et à ce que le gouvernement n'acquière 
pas ce caractère de stabilité qui lui ferait 
ombrage, ne veuille pas que la Belgique récupère 



(') On trouvera dans l'Appendice le texte de la lettre de 
lord Ponsonby à lord Grey. 



126 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



le Luxembourg. » — « j e puis me tromper, 
disait-il encore, mais il doit y avoir quelque 
chose de semblable, une pensée de derrière, 
comme parlait Pascal, qui fait que la France né 
nous est pas favorable dans cette affaire. Ce 
serait pour nous une raison de plus pour la 
traîner en longueur. » 

Le jeune et déjà habile diplomate avait bien 
deviné la politique des Sébastiani et des Talley- 
rand. — N'y a-t-il pas moyen, avait dit celui-ci 
à lord Palmerston, de faire un arrangement par 
lequel le Luxembourg seraitdonnéàlaFrance? 
Lord Palmerston, très-étonné, repartit qu'un tel 
arrangement lui paraissait impossible et que 
personne ne voudrait l'approuver. Peu après, 
Talleyrand demanda Philippeville et Marien- 
bourgà la condition que la France userait de 
son influence pour assurer l'élection du prince 
Léopold de Saxe-Cobourg, comme roi des Belges. 
Palmerston, dont la surprise augmentait, prit 
avec lui-même la résolution de se métier un peu 
plus encore des arrière-pensées de la France('). 

En réalité, le choix du chef de l'État était pour 



(*) Lord Palmerston au vicomte Granville, ambassadeur 
d'Angleterre à Paris, 7 janvier 1831 (The life oflord Pal- 
merston, t. II, p. 28.) 



** 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



127 



la Belgique la question qui primait toutes les 
autres ; mais elle offrait des difficultés presque 
inextricables. Les renseignements les plus 
étranges, souvent les plus contradictoires, 
affluaient à Gould's hôtel ('), où M. Van de 
Weyer était descendu. C'était M. de Celles qui 
lui écrivait, à la date du 31 décembre : « ....Il 
nous faut le duc de Nemours avec notre indé- 
pendance ou nous sommes forcés par la néces- 
sité de souscrire aux vœux qui se manifestent 
pour la réunion p). — Votre sagesse nous fera 
arriver à un bon résultat. Il y a de la répugnance 
pour un prince de Cobourg ou autre étranger ( 3 ). 
Le Congrès nous presse instamment, et nous ne 
pouvons plus le laisser clans l'incertitude sur 
notre avenir.... » Trois jours après, c'était 

(') Jermyn Street, Saint-James. 

( 2 ) Ces vœux pour la réunion étaient manifestement exa- 
gérés ici. Lord Ponsonby, témoin oculaire comme le comte 
de Celles, disait au contraire (3 janvier 1831) : « The opi- 
nion oflhe country is not for France (L'opinion du pays n'est 
point pour la France). » Il attendait impatiemment.le retour 
de M. Van de Weyer. «... Van de Weyer, disait-il encore, 
is ourgreatest loss hère... » 

( 5 ) En réalité, c'était la presse orangiste et la presse fran- 
çaise qui dès lors s'élevaient avec une grande violence 
contre le choix éventuel du prince de Saxe-Cobourg. 



■i 





128 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



M. Gendebien qui à Paris traçait pour M. Van 
de Weyer les lignes suivantes : « Le roi consulté 
a fait répondre que la France ne pouvait accéder 
aux vœux des Belges ni pour la réunion, ni pour 
l'élévation au trône d'un prince de France... 
Cette réponse est confidentielle; mais elle 
pourra, ainsi qu'on en est convenu de part et 
d'autre, prendre un caractère officiel, si l'état 
des esprits exige qu'on fasse une communication 
officielle au Congrès... » Puis, le lendemain, le 
comte de Celles, tout en gardant sa prédilection 
pour le duc de Nemours, recommandait la can- 
didature du prince Othon de Bavière, et voulait 
la placer sous l'équivoque patronage du prince 
de Talleyrand. 

Très-bien accueilli par lord Grey, M. Van de 
Weyer avait trouvé le premier ministre dans 
de bonnes dispositions pour la Belgique, mais 
ne cachant point sa préférence pour le prince 
d'Orange. Il demanda même à M. Van de Weyer 
s'il n'y avait pas moyen de lui rendre la Bel- 
gique, et M. Van de Weyer lui répondit: Oui, 
avec une seconde révolution. Le président du 
comité diplomatique eut de plus longs en tretiens 
avec lord Palmerston. On avait fait savoir à ce- 
lui-ci que M. Van de Weyer avait pour mission de 
faire agréer par l'Angleterre le duc de Nemours, 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



129 



à la condition qu'il épouserait une fille du duc 
de Cambridge, et, à défaut de cette combinaison, 
de proposer le prince Léopold de Saxe-Cobourg, 
qui épouserait une des filles du roi Louis- 
Philippe. Quant au duc de Nemours, lord Pal- 
merston objectait d'abord qu'il était Français et 
ensuite qu'il était mineur, tandis qu'il fallait 
une main ferme pour gouverner le nouvel État. 
D'autre part, il doutait de l'acceptation du prince 
Léopold et croyait que la qualité de protestant 
pourrait être un obstacle. Mais cette objection, 
qui paraissait grave, disparut dans une conver- 
sation avec l'internonce Cappacini. Le repré- 
sentant du pape dit au chef du Foreign-Office 
qu'il ne considérait pas comme indispensable le 
choix d'un prince catholique et qu'un protes- 
tant libéral se croirait peut-être forcé d'être plus 
indulgent à l'égarddu culte de la majorité, qu'en 
conséquence le protestantisme du souverain 
pourrait n'être pas désavantageux aux institu- 
tions religieuses du pays. L'internonce faisait 
évidemment allusion au prince Léopold. 

Lord Palmerston, après avoir hésité, finit par 
émettre l'avis que, après tout, le meilleur choix 
serait le prince Léopold, marié à une prin- 
cesse française, et il prédisait que tel serait le 
dénoûment de la crise. Mais ni le gouverne- 




130 



SYLVAIN VAX DE WEYER- 



ment anglais, ni ses agents ne devaient mani- 
fester aucune prédilection pour aucun plan en 
particulier. Toutefois, on devait savoir au dehors 
que l'Angleterre s'opposerait à toutes les com- 
binaisons qui auraient une signification ou trop 
française ou simplement bonapartiste ('). 

Le 4 janvier, lord Palmerston déclara nette- 
ment que les alliés ne reconnaîtraient jamais le 
duc de Nemours. — Mais, répondit M. Van de 
Weyer, qu'adviendra-t-il si le Congrès le choisit? 
— Ce serait alors un point à débattre entre 
l'Angleterre et la France. Nous inviterions la 
France à refuser son assentiment, et une guerre 
entre elle et le reste de l'Europe pourrait être la 
conséquence d'un refus. 

Quelques jours après cet entretien, de nou- 
velles informations arrivèrent de Belgique, et 
elles hissaient supposer que les chances du 
prince d'Orange augmentaient. Aussitôt les 
membres de la conférence (y compris Talley- 
rand) s'empressèrent de reconnaître de nouveau 
que c'était l'arrangement le plus propre à ter- 
miner les difficultés. Cette même conférence 



(') C'était une allusion à la candidature du fils d'Eugène 
Beauharnais, duc de Leuchtenberg, dont on commençait 
à parler. 






SYLVAIN VAN DE WEYEIt. 



131 



était loin aussi de se montrer favorable au sys- 
tème de limites adopté par le gouvernement 
belge. Le 10 janvier, M. Van de Weyer, non pas 
découragé, mais harcelé par les impatients de 
la Belgique, écrivait à M. Rogier, son collègue 
au gouvernement provisoire : 

« Je conçois, mon cher ami, toute l'inquiétude du gou- 
vernement et de la nation. Mais qu'y faire? On ne rebâtit 
pas en un jour un État nouveau sur les ruines d'un royaume 
que cinq puissances ont créé. Vous verrez, par mon rapport 
au comité diplomatique, où en sont ici les affaires. — Elles 
marchent donc bien mal à Bruxelles ? Si l'on veut que nous 
y revenions, que l'on nous rappelle officiellement. Il est 
plus que probable que le Congrès vous en évitera la peine, 
en nommant d'autres commissaires, car il suffit peut-être 
que le gouvernement nous ait envoyés pour que le Congrès 
nous remplace. Mais cela ne nous suffit point ; il faut qu'on 
nous rappelle. Je prévois que tout en ira moins bien. Nous 
sommes au courant, orientés, et maîtres d'une idée que 
nous suivons dans ses développements. Il faudra dix jours 
aux nouveaux venus pour en être où nous en sommes. Au 
reste, nous sommes bien loin de tenir à rester. Je sens le 
besoin d'être au milieu de vous. Mais, si pour donner de la 
force au gouvernement, il faut cesser d'en faire partie, et 
concentrer le pouvoir dans une seule personne, je suis prêt, 
dès à présent, à donner ma démission. Aucun de nous ne 
tient au pouvoir. Je donne donc mon consentement à tout 
ce qui se fera, convaincu que nous voulons tous le bonheur 
de notre pays. Il y a longtemps que je pense qu'il nous faut 
un chef. Que l'on se hâte donc... » 



132 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Le même jour, M. Van de Weyer adresse une 
autre lettre au vice-président du comité diplo- 
matique. 11 résumait dans les termes suivants 
l'entretien qu'il avait eu la veille avec lord Pal- 
merston : «Nousavons tâché de savoir confiden- 
tiellement ce quel'on pensait du choix du prince. 
Othon paraît destiné à la Grèce. Une régence, 
d'ailleurs, serait vue de mauvais œil, comme 
n'offrant pas de gages suffisants de sécurité. 
Léopold réunirait plus de suffrages, même 
ceux de la France. Le prince d'Orange a toujours 
la Russie pour appui. L'Angleterre n'y tient 
point (?). Il faudrait que son élection (celle du 
prince Léopold bien entendu) fût subordonnée 
à l'acceptation des conditions territoriales. — 
Le prince d'Orange part ce soir pour la Haye. » 

Lorsque MM. Van de Weyer et Vilain X11I1 
quittèrent Londres le 25, lord Palmerston sup- 
posait, quoiqu'ils n'en eussent rien divulgué, 
qu'ils allaient voter pour le duc de Leuchten- 
berg. Du reste, il chargeait lord Ponsonby de 
leur dire qu'il les avait trouvés remarquable- 
ment aimables et raisonnables en traitant avec 
eux. 

Le 28, M. Van de Weyer rendit compte au 
Congrès des résultats de cette seconde mission 
en Angleterre. Il se borna, comme les conve- 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



133 



nances l'exigeaient, à des renseignements sur 
ses rapports officiels avec lord Palmerston, sans 
révéler ce qui avait pu se dire dans des entre- 
tiens officieux et privés. 

« Pas une seule parole, dit-il en terminant, ne sortira de 
ma bouche, ni de celle de mon collègue, relativement au 
choix du souverain. Le Congrès pensera, je l'espère, que si 
nous n'avons pas cru pouvoir traiter les questions défini- 
tives dont je viens de parler, nous avons dû, à plus forte 
raison, nous abstenir de parler du choix du souverain : cette 
question, comme les autres, ne peut être décidée que par 
le Congrès ; ainsi tout ce qui a été dit à cet égard, soit de 
nos rapports avec le prince d'Orange, soit de nos démarches 
pour le prince Othon (de Bavière), tous ces bruits, dis-je, 
sont dénués de fondement. Si nous sommes revenus de 
Londres, mon collègue et moi, c'est d'abord pour commu- 
niquer au Congrès ce qui se passe relativement au partage 
delà dette, ensuite pour remplir un devoir qui nous est im- 
posé comme membres du Congrès et comme citoyens ; mais, 
je dois le dire, nous venons participer à ce grand œuvre, 
libres de toute influence étrangère, et nous ne prendrons 
pas nos inspirations dans des communications diplomati- 
ques : voilà ce dont je prie le Congrès d'être bien con- 
vaincu ('). » 

Après avoir, le 29 janvier, sur la proposition 
de M. Van de Weyer, voté une protestation 
énergique contre le protocole du 20, par lequel 



' 



(') Discussions du Congrès, t. II, p. 287. 



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134 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 




la conférence de Londres fixait les limites de la 
Belgique indépendante, le Congrès aborda la 
brûlante questionduchoixduchefdel'État. Dans 
une correspondance avec Madame Adélaïde 
d'Orléans, le prince de Talleyrand avait insisté 
pour que Louis-Philippe soutînt hardiment la 
candidature du duc de Nemours. Mais, pré- 
voyant l'opposition des autres puissances, le 
gouvernement français commença par appuyer 
le prince Charles de Capoue, neveu de la reine 
Marie-Amélie (') Le comte de Flahaut arriva à 
Londres le 23 janvier, afin de recommander 
expressément cette candidature au cabinet de 
Saint-James ('). Celui-ci, comme nousl'avons dit, 
penchait encore pour le prince d'Orange: mais, 
s'il ne pouvait réussir à lui rendre la Belgique, 



(') Le comte de Celles, qui s'était rendu à Paris, écrivait 
à M. Van de Weyer : « Paris, 1 9 janvier 1 831 . Je crois qu'il 
ne faut ni Allemand ni Anglais pour chef de l'État belge. Un 
Français seul peut y réussir; mais on peut y arriver par la 
Bavière ou Naples. C'est là le système de transition obligée; 
ici on se dessine mieux à présent et il y a de l'espoir. » 

(*) Le comte de Flahaut, né en 1785 et mort à Paris le 
31 août 1870 grand chancelier de l'ordre de la Légion 
d'honneur, avait été aide de camp de Murât et général de 
division à Waterloo, sous le premier empire ; sous le second, 
il fut ambassadeur à Vienne et à Londres. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



135 



lord Grey, d'accord avec le roi Guillaume IV, 
eût préféré au jeune prince napolitain le prince 
Charles de Bavière ('). 

Quant au Congrès de Bruxelles, une fraction 
importante voulait déférer la couronne au duc 
Auguste de Leuchtenberg, et celui-ci aurait 
triomphé, si le cabinet du Palais-Royal, redou- 
tant le voisinage d'un prince étroitement allié 
aux Bonaparte, n'avait mis tout en œuvre pour 
empêcher son élection. Louis- Philippe, après 
avoir d'abord décliné à plusieurs reprises les 
ouvertures qui lui étaient faites en faveur du 
duc de Nemours, prit enfin la résolution de 
l'opposer au duc de Leuchtenberg. Le marquis 



(') Le comte Grey à sir H. Taylor, 24 janvier, et sir 
H. Taylor à lord Grey, 2o janvier 1831. Voir The Corres- 
pondance of the late earl Grey with his Majesty King Wil- 
liam IV and with sir H<rbert Taylor from nov. 1850 lo 
june 1852. Editecl by Henry earl Grey (London, John Mur- 
ray, 1867), t. I er , p. 81 . — Sir H. Taylor était le secrétaire 
de Guillaume IV. 

Le cabinet du Palais-Royal s'opposait à Charles de 
Bavière, à cause de son hostilité personnelle à l'égard de la 
France, de ses principes ultra-libéraux et de son mariage ou 
de sa liaison avec une actrice. Palmerston mandait à ce 
sujet au vicomte Granville : « What the private and per- 
sonal character of Charles of Bavaria may be I know not. . . » 
The life oflord Palmerslon, t. II, p. 32. 



I - 






136 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






de Lawoëstine fut envoyé à Bruxelles, afin de 
joindre ses efforts à ceux de M. Bresson, com- 
missaire de la conférence de Londres pour la 
France ('). Tous deux, revenant sur les précé- 
dentes déclarations faites par le roi des Fran- 
çais et le comte Sébastiani à M. Gendebien, 
donnèrent l'assurance que le duc de Nemours 
accepterait, s'il était élu f). Sur la foi de cet 



(') M. de Celles mandait à M. Van de Weyer, le 19 jan- 
vier : « M. de Lawoëstine (Anatole) part pour Bruxelles en 
mission secrète. Ce sera la boussole à suivre pour nos amis, 
et c'est un pas en avant de la part du cabinet français. >• 

Le général, marquis de Lawoëstine, commandant de la 
garde nationale de Paris le 2 décembre 1851, est mort gou- 
verneur des Invalides, le 24 avril 1870, à l'âge de quatre- 
vingt-trois ans. 

( 2 ) M. Charles White, qui avait été secrétaire de lord 
Ponsonby, s'exprime en ces termes : « Pleinement con- 
vaincu que l'élection du duc de Nemours était entièrement 
opposée aux vues de la conférence, dont lui et M. Bresson 
étaient les envoyés spéciaux, lord Ponsonby était justement 
surpris et indigné que son collègue prêtât tout son appui à 
une combinaison qu'il considérait comme dangereuse et anti- 
européenne. Son étonnement augmenta quand il apprit que 
M. Bresson avait assuré ceux qui lui demandaient conseil, 
que l'acceptation immédiate n'était pas douteuse, quoiqu'il 
fût évident que cette acceptation était de tout point incom- 
patible avec la paix de l'Europe, et une violation directe de 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



137 



engagement et des informations transmise^ par 
le comte de Celles, le confident du Palais-Royal, 
le gouvernement provisoire et le comité diplo- 
matique se rallièrent à la candidature du duc 
de Nemours ('). 

tous les engagements pris antérieurement. Telles étaient, 
en effet, les assurances données par M. Bresson jusque peu 
d'heures encore avant la réponse définitive de Louis-Phi- 
lippe. » En ce qui concerne M. de Lawoëstine, M. White 
dit : « Sans donner des promesses officielles d'acceptation, 
M. de Lawoëstine exprimait, dans des conversations parti- 
culières, sa conviction que l'élection, une fois faite, la 
France ne voudrait pas entendre parler d'un refus, et, de 
cette manière, il ramena plusieurs personnes, qui aupara- 
vant étaient indécises dans leur choix... » Révolution belge 
de 1850, par Ch. White (traduction française), t. II, pp. 335 
et 339. 

(') M. de Celles écrivait au comte d'Arschot, le 28 jan- 
vier : » Si Leuchtenberg triomphe, nous serons morcelés, 
et jamais Leuchtenberg ne régnera, à moins d'une suite 
longue de révolutions chez nous, ici et en Allemagne : tel 
est mon avis. Si Nemours est choisi, il y aura un peu de di- 
plomatie, pas de guerre, et la révolution belge est terminée 
en six mois. L'Angleterre transigera en désirant que la ville 
d'Anvers soit de la Hanse, comme Hambourg, peut-être 
garnison anglaise à l'embouchure de l'Escaut. » 

Il était tout aussi explicite dans une autre lettre du 31 : 
«... Si l'on a élu le duc de Nemours, toute cette conférence 
de Londres n'est rien. Mais il faut conférer ici. Voilà le point 





138 



SYLVAIN VAN DB WEYER. 







Adversaire de Leuchtenberg et porté pour le 
prince Léopold de Saxe-Cobourg, si la candi- 
dature de ce dernier avait obtenu dès lors l'as- 
sentiment formel de l'Angleterre et de la France, 
M. Van de Weyer, impatient, comme ses collè- 
gues du gouvernement, de voir clore la révolu- 
tion, se rallia comme eux à la candidature du 
duc de Nemours et la défendit énergiquement 
au Congrès. Le 2 février, il disait à l'assemblée: 

•■ ... Remarquez, Messieurs, que le choix du duc de Ne- 
mours est, pour la France, le meilleur moyen de donner aux 
quatre puissances la preuve qu'elle ne veut pas la guerre et 
que la Belgique ne sera pas envahie. Ne perdez pas de vue 
la déclaration formelle et officielle de la France, qui verrait 
dans le choix du duc de Leuchtenberg un acte d'hostilité ; 
d'un autre côté, vous connaissez l'opinion dominante en 
France, qui veut que la France reprenne ses limites du 
Rhin. Eh bien! le gouvernement français calmera les par- 
tisans de cette opinion, en consentant à nous accorder le 
duc de Nemours ; et sa nomination fera tomber le parti qui 
pousse à la guerre. L'amour-propre de la France sera satis- 
fait en voyant le duc de Nemours roi des Belges, et ce 



culminant de tout, et il y a longtemps que je savais que 
Paris nous importait plus que Londres. Il faut prendre con- 
seil, le suivre, ne pas répondre aux Anglais et surtout ne 
pas vouloir guerroyer ou argumenter à part soi. — Tout est 
ici dans l'élection faite. Si ce n'était pas Nemours, nous 
sommes perdus. » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



139 



choix, je l'ai prouvé, rassurera aussi les puissances. Sans 
cela, Messieurs, il est certain que le parti belliqueux, aug- 
mentant d'intensité, entraînera le roi de France à la guerre, 
et vous êtes persuadés comme moi , Messieurs , que la 
Belgique a tout à y perdre... A mes yeux, le seul moyen de 
conserver à la Belgique son indépendance et sa nationalité 
est de faire un choix que le roi de France et que la France 
elle-même puissent accepter, et non un choix que nous 
sommes déjà certains que la France repousse; l'élection du 
duc de Leuchtenberg considérée par la France comme un 
acte d'hostilité, sa politique sera de faire tomber le roi que 
vous aurez élu (') ... >• 

Répondant ensuite à une interpellation de 
M. Lebeau, le président du comité diplomatique 
ajouta : « Je n'ai pas dit que j étais certain de 
l'acceptation; car, pour tenir un pareil langage, 
il aurait fallu que j'en eusse la preuve officielle, 
et, dans ce cas, j'aurais cru pouvoir et devoir 
trancher la question. En mettant sous vos yeux 
la pièce probante, je vous aurais dit: Messieurs, 
je viens de recevoir la preuve de l'acceptation 
du duc de Nemours; je puis donc annoncer au 
Congrès que son choix ne sera pas fait en vain. 
11 m'est impossible de parler ainsi ; mais je n'ai 
pas moins la conviction que la couronne sera 
acceptée par le duc de Nemours Les éléments 



Discussions du Congrès, t. II, p. 397. 







140 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



de cette conviction, je les puise ailleurs que 
dans des communications officielles ; et il me 
semble que les motifs que j'ai développés suffi- 
sent pour la justifier (')... » Il réitéra cette décla- 
ration le lendemain dans une réponse à des 
questions plus précises encore qui lui avaient 
été' adressées par M. Van Meenen, partisan, 
comme M. Lebeau, du duc de Leuchtenberg. 

Quelques moments plus tard, le duc de 
Nemours était élu roi des Belges, au second 
tour de scrutin, par quatre-vingt-dix-sept voix 
sur cent quatre-vingt-douze votants ( 2 ). 



(■) Discussions du Congrès, t. II, p. 400. 

( 2 ) M. de Gerlache, qui était alors vice-président du 
Congrès, raconte ce qui suit : « Un peu avant le vote, un 
bruit soudain courut dans l'assemblée que le comité diplo- 
matique avait reçu des lettres confidentielles de notre en- 
voyé à Paris (M. de Celles), qui se disait convaincu que 
Louis-Philippe accepterait la couronne pour son fils, s'il 
était élu. Voilà dans quelles circonstances on mit aux voix 
la question du chef de l'État. • Ces lettres confidentielles et 
inédites, on vient de les lire. — Dans une autre missive du 
1 er février, M. de Celles allait jusqu'à dire que le protocole 
du 20 janvier, contre lequel le Congrès avait protesté, ne 
sera rienl II ajoutait : « Croyez-moi donc enfin et ne faisons 
rien, sans consulter notre amie, notre seule amie. Sans cela 
nous ferons mal. J'attends demain l'élection du duc de 
Nemours... » 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



141 



Mais le cabinet de Saint-James n'était pas 
resté inactif; la fermeté de lord Palmerston, 
bien secondé d'ailleurs par tous ses collègues 
et fortement appuyé par le souverain, allait 
produire un revirement mortel pour la candi- 
dature du prince français ('). 

Le 1 er février, Talleyrand ayant pressenti le 
chef du Foreign-Office sur l'élection éventuelle 
du duc de Nemours, lord Palmerston répondit 
nettement qu'il la regarderait comme l'union de 
la Belgique à la France et que celle-ci aurait dès 
lors à considérer toutes les conséquences aux- 
quelles l'exposerait nécessairement une telle 
violation de ses engagements. 11 fut en effet ré- 
solu par le gouvernement britannique de requé- 
rir la France de refuser l'acceptation sous peine 
d'une guerre, et cette détermination fut immé- 
diatement communiquée au cabinet du Palais- 
Royal par le comte de Flahaut. Le 4 février, à 
six heures du soir, le vicomte Granville annon- 
çait à lord Palmerston le désistement du gouver- 
nement français : M. de Sébastiani était venu en 
personne l'informer que le télégraphe avait 
apporté la nouvelle de l'élection du duc de 



(') Sir H. Taylor à lord Grey, 8 février 1831 . Correspon- 
dence of the late earl Grey, etc., t. I er , p. 116. 



142 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Nemours, puis, d'un ton amical, quoique con- 
traint, il avait confirmé le refus de Louis- 
Philippe ('). Quelques jours après, on eut indi- 
rectement connaissance à Bruxelles du protocole 
par lequel la conférence, dans sa séance du 
7 février, prenait acte de la résolution, déjà 
antérieurement annoncée par le roi Louis- 
Philippe, de refuser la souveraineté de la 
Belgique pour le duc de Nemours, si elle lui 
était offerte par le Congrès de Bruxelles, et 
prononçait en même temps l'exclusion du duc 
de Leuchtenberg. 

Vivementinterpellédansla séance du Congrès 
du 10, M. Van de Weyer déclara qu'il ne recu- 
lait devant aucune responsabilité quelconque; 
et que, fort d'un dévouement de six mois, fort 
de la pureté de ses intentions, il saurait repous- 
ser d'odieuses attaques (*). 

La députation du Congrès, chargée de faire 
connaître solennellement au roi Louis-Philippe 
le vote de cette assemblée, était arrivée à Paris 
le 6, et elle attendit onze jours, jusqu'au 17, 
avant que le roi des Français, dans une audience 
mémorable, laissât tomber ces paroles: « Je 



(') The life oflord Palmerslon, t. II, pp. 32 et suiv. 
( 2 ) Discussions du Congrès, t. II, p. 497. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



143 



n'accepte pas pour mon fils la couronne que 
vous êtes chargés de lui offrir. » 

Pendant que la députation du Congrès se 
morfondait à Paris, la Belgique était livrée a 
toutes les angoisses de l'incertitude. Cette situa- 
tion, qui présageait une catastrophe, était éner- 
giquement dépeinte dans la lettre suivante que 
M. Van de Weyer adressait à M. Ch. de Brouc- 
kere, un des membres de la députation : 

« Nous attendons votre retour avec la plus vive impa- 
tience. L'inquiétude est générale. Le refus de la France 
aura les plus funestes conséquences. Notre position est 
affreuse. Nous tiendrons tête à l'orage, mais comment faire 
face aux dépenses? Nos caisses sont vides. L'armée, dont 
quelques chefs sont peu sûrs, ne peut se passer de solde. 
Les contributions ne se payeront pas si la Belgique reste 
sans roi. Il nous faut donc un emprunt à tout prix. Agissez 
en conséquence aux conditions les plus avantageuses, et 
sauf la ratification duCongrès. L'orangisme fait des progrès; 
on sème l'or à pleines mains ; on parle d'une reprise d'hos- 
tilités. Les fonds sont tombés à 39. Adieu. » 

Adversaires et partisans du duc de Nemours 
voulaient rendre M. Van de Weyer, en sa qualité 
de président du comité diplomatique, respon- 
sable de la déception éprouvée par le Congrès, 
et qu'il devait regretter plus que personne. 
Tant qu'il crut servir par son silence les intérêts 
du pays, il dédaigna de répondre à ses détrac- 









144 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



teurs; mais plus tard, le grand jour delà publi- 
cité étant arrivé, il déchira le voile: « Pendant 
quatre mois entiers, comme président du comité 
diplomatique, dit-il en ce moment solennel ('), 
il m'a fallu supporter les calomnies, les épi- 
grammes et les mauvaises plaisanteries... Les 
intérêts de mon pays ont toujours été mon 
unique mobile; le moment, et je ne l'ai point 
cherché, se présente : je puis m'expliquer, me 
justifier. Lors de l'élection de M. le duc de 
Nemours, c'est moi qui ai reçu les lettres confi- 
dentielles, c'est moi qui les ai communiquées, et 
ce n'est pas sur la foi seule de ces lettres que 
l'élection a été faite. C'est sur la déclaration de 
deux envoyés de France, que M. le duc de 
Nemours accepterait, que le Congrès a pris sa 
décision. J'ai eu foi dans les assurances de M. le 
marquis de Lawoëstine ; et, si j'ai gardé le silence, 
si je n'ai point repoussé les accusations que l'on 
a faussement fait peser sur moi, c'est que je 
n'ai pas voulu qu'elles retombassent sur une 
tête couronnée. » 

Pour se justifier, M. de Celles avait écrit à 
M. Van de Weyer : « Si l'élection eût été agréée 

(') Congrès. Séance du 1" juin. Discussions, t. III 
p. 211. 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



145 



l'Italie demandait Joinville comme nous Ne- 
mours, et puis où s'arrêter?... » Il disait encore 
(1 er mars 1831) : « Il est absurde de prétendre 
que nous pouvons diriger à notre gré la diplo- 
matie de Londres et de Paris et qu'il y avait 
autre parti à prendre que celui de l'élection du 
3 février. On n'a été ni trompeur ni trompé. Il a 
fallu subir la loi de nécessité où les partisans de 
l'étranger, les antagonistes de la France nous 
plaçaient. » 

Après le refus de Louis-Philippe, un homme 
fort distingué proposa à M. Van de Weyer de 
faire proclamer Dieu roi des Belges. « J'ai bien 
peur, lui répondit-il, qu'il ne serait pas reconnu 
par les cinq puissances, comme ne réunissant 
pas les qualités exigées par les protocoles. 
D'ailleurs, l'idée n'est pas neuve : elle est 
empruntée à l'histoire des républiques d'Italie. » 
On songea à une combinaison plus sérieuse. 

Sur l'initiative de M. Van de Weyer, le gouver- 
nement provisoire résolut de proposer immédia- 
tement la formation d'une régence, conformé- 
ment aux dispositions de la constitution votée 
par le Congrès le 7 février précédent. « Nous 
avons senti, disait M. Van de Weyer, le 19 ('), 



(') Discussions du Congrès, t. II, p. 547. 
i. 



10 



.v.-~.-w.:. 



146 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 




qu'il était du devoir du gouvernement provi- 
soire de concentrer le pouvoir dans les mains 
d'un seul, et il nous importait de saisir une 
nouvelle occasion de prouver au Congrès et 
à la nation que les membres du gouvernement, 
investis pendant un long, un trop long espace 
de temps, du pouvoir suprême, sont les pre- 
miers à se montrer tout prêts à le déposer entre 
les mains de celui que choisira le Congrès ; qu'ils 
ne tiennent pas au pouvoir; que ce qu'ils veulent 
avant tout, même aux dépens de leur intérêt, 
c'est l'indépendance de la Belgique. Si donc nous 
nous sommes montrés jaloux de l'initiative ('), 
j'espère que le Congrès ne verra là aucun sen- 
timent de susceptibilité déplacée, mais le désir 
de prouver que le gouvernement n'a jamais eu 
en vue que l'intérêt du pays. » Le 25 février, 
Surletde Chokier, naguère président du Congrès 
national, fut solennellement installé comme 
régent de la Belgique. 

M. de Surlet, connu pour son libéralisme et 
sa spirituelle bonhomie, avait eu un concurrent 
redoutable : c'était le comte Félix de Mérode, 
membre du gouvernement provisoire et fervent 
catholique. Mais la lutte avait été très-courtoise. 



(') On avait voulu leur en ravir l'honneur. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



147 



Tous deux avaient remis à M. Van de Weyer un 
billet conçu en ces termes : « Faites ce que vous 
trouverez bon : nous sommes d'accord. » M. Van 
de Weyer s'approcha de M. de Mérode et lui 
dit avec une gravité quelque peu malicieuse : 
« Bien que vous soyez mon collègue, je ne voterai 
point pour vous. Nous sommes menacés de la 
guerre, et notre industrie périclite. Vous ne 
connaissez malheureusement que les fabriques 
des églises et les canons de la messe. » 

Le jour où Surlet de Chokier fut installé 
comme régent de la Belgique, le gouverne- 
ment provisoire, qui avait rendu de glorieux 
services, abdiquait le pouvoir qu'il exerçait 
depuis le 26 septembre 1830. Le Congrès dé- 
créta qu'il avait bien mérité de la patrie et vota 
pour ses membres une récompense nationale. 

Le régent se hâta de former un cabinet ; et 
M. Van de Weyer y fut appelé en qualité de 
ministre des affaires étrangères. Obéissant à 
l'opinion publique, qui se montrait exaspérée 
contre M. de Celles, le nouveau ministre, malgré 
toute sa déférence pour ce vieil homme d'État, 
dut demander au régent son rappel de Paris. 
Irrité de ce qu'il considérait comme un acte 
d'ingratitude, mais irrité plutôt contre le Con- 
grès que contre M. Van de Weyer, M. de Celles 






'^7-ri 




148 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



donna sa démission de membre de l'assemblée 
belge et continua de résider en France ('). 

Le premier ministère du régent, très-peu 
homogène, n'eut qu'une courte durée: la 
désunion se glissa bientôt dans le conseil; dès le 
20 mars, il était en pleine dissolution, au moment 
où une conspiration orangiste essayait de saper 
et de détruire l'indépendance nationale. 

Au commencement de février résidait à 
Bruxelles un ancien diplomate russe, M. le baron 
de Krudener. Il était l'agent actif du prince 
d'Orange et s'efforçait d'obtenir le concours 
positif de lord Ponsonby et de certains membres 
du Congrès. Mais lord Ponsonby, tout en avouant 
ses sympathies pour le prince d'Orange, ne pou- 
vait, selon ses instructions, prendre aucune part, 
active et ouverte, dans les mesures qui seraient 
concertées pour le faire triompher. En admet- 
tant que le gouvernement anglais aurait vu avec 
satisfaction l'élection du prince d'Orange, il ne 
voulait cependant participer, ni directement ni 



(') Il s'efforça plus tard de contrecarrer l'élection du 
prince Léopold. « ... Ne prenez pas Léopold pour roi, 
écrivait-il à M. Van de Weyer. Abattez l'Orange. De la 
prudence, et croyez que votre seule amie vraie, c'est la 
France. » L'élection accomplie, il se fit naturaliser Français, 
et mourut à Paris le 1 er novembre 1841 . 



^^B 



SYLVAIN VAN DE WEYEK . 



149 



indirectement, à une tentative ayant pour objet 
de renverser par la force le gouvernement de la 
Belgique et d'allumer la guerre civile. Moins scru- 
puleux, M. de Krudener, après avoir épuisé les 
moyens moraux, n'aurait point répugné, lui, à 
recourir à la force. En attendant le moment favo- 
rable, il engageait un membre du Congrès à pro- 
poser le retrait du décret d'exclusion contre les 
Nassau et à se faire soutenir par ses amis ('). Le 16, 
on fait circuler une pétition par laquelle des ha- 
bitants de la ville de Bruxelles prient les députés 
« de révoquer l'exclusion prononcée contre la 
« famille de Nassau, en tant qu'elle regarde le 



(') Le 1 er février, M. de Krudener écrivait à lord Pon- 
sonby : « ... 11 me paraît que la situation actuelle des affai- 
res présente de puissants éléments moraux de succès à la 
cause du prince (d'Orange), qu'il faut utiliser sans se priver 
pour cela des dernières ressources de la force. L'opinion se 
rectifie et s'étend pour lui. J'exhorte ses partisans à la déve- 
lopper par la presse, et par les ressources de persuasion 
que présentent les promesses et l'argent. Il y a quelques 
instants que je viens d'engager fortement un membre du 
Congrès à rompre de nouveau la glace, en proposant de 
révoquer l'exclusion et à se faire soutenir par ses amis. 11 est 
disposé à l'entreprendre. Il me parait possible et désirable 
de créer en ce sens une minorité dans le Congrès, qui, sans 
se rebuter, persisterait et s'accroîtrait jusqu'au point con- 
venable... » 









150 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 


















« prince d'Orange et ses descendants, étant la 
« seule combinaison raisonnable qui puisse 
« concilier tous les intérêts et maintenir cette 
« paix générale si nécessaire pour rétablir la 
« tranquillité en Europe. » 

Mais le jour même, M. Van de Weyer, informé 
des manœuvres du diplomate russe, lui fait inti- 
mer par un commissaire de police l'ordre de 
quitter Bruxelles dans les vingt-quatre heures. 
M. de Krudener obéit et charge même le com- 
missaire, qui lui a signifié l'ordre d'expulsion, 
de remercier en son nom le gouvernement pro- 
visoire pour ses procédés, « attendu, disait-il, 
qu'il aurait pu le traiter plus rigoureusement. » 
Toutefois, la conspiration orangiste étendait 
ses ramifications. M. Van de Weyer apprit que 
le comité principal se réunissait chez un person- 
nage qui, par sa position, exerçait une immense 
influence sur la bourgeoisie. Il se rendit à l'hôtel 
de *** et somma le personnage dont il s'agit 
d'apposer sa signature sur une proclamation 
destinée à combattre les desseins des conspira- 
teurs. Il n'y eut pas de refus. Quinze jours après, 
un des affiliés du complot dit à M. Van de Weyer 
qu'ils étaient quatorze en délibération dans 
l'hôtel lorsqu'il y arriva et qu'ils avaient discuté 
la question 4e savoir s'ils ne se jetteraient pas 



■ 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



151 



sur lui pour l'enfermer dans la cave. — Je ne sais 
ce qui nous a arrêtés, ajouta t-il. — La peur, 
répondit M. Van de Weyer. J 'étais armé de 
pistolets à deux coups, et comme chacun sup- 
posait que la première balle lui était destinée, 
chacun a reculé. 

M. Van de Weyer avait échappé à un autre 
danger. Gomme il traversait le Parc, un volon- 
taire très-exalté tira sur lui un coup de pistolet 
qui heureusement ne l'atteignit pas. 

Le ministère dissous, M. Van de Weyer 
adressa, le 23 mars, au régent la communica- 
tion suivante : 

« Je reçois à l'instant la lettre que vous m'avez fait 
l'honneur de m'écrire. Je connais les auteurs de cette 
intrigue, que vous avez vous-même qualifiée de basse et 
d'ignoble. J'avais pris la ferme résolution de leur tenir tète 
et de rester aux affaires jusqu'à ce qu'elles eussent reçu une 
fin heureuse pour mon pays C'était un devoir pénible que 
je m'étais imposé dans les circonstances difficiles où nous 
nous trouvons. Vous aviez approuvé cette résolution. Mais, 
depuis, on vous a, de gaieté de coeur, plongé dans de nou- 
velles difficultés. Dès lors, je ne balance plus, et j'obéis avec 
empressement. Permettez-moi, Monsieur le Régent, de vous 
exprimer toute ma reconnaissance pour les témoignages 
nombreux de confiance et d'affection que vous m'avez- 
accordés avec tant de bonté ('). » 

(') Les explications données à la suite de cette crise furent 



153 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Pendant cette courte administration, M. Van 
de Weyer n'était pas resté inactif: le 31 mars, 



très-vives. M. Van de Weyer s'exprimait ainsi le 30 mars 
au Congrès : ..... Après l'exposé qui vient de nous être fait 
parle nouveau ministre de l'intérieur, je me permettrai une 
observation. Il nous a dit qu'une seule pensée avait présidé 
à la formation du nouveau ministère ; que cette pensée était 
d'assurer promptement le succès de notre révolution et l'indé- 
pendance de la Belgique. Je suis surpris de voir qu'il y ait 
eu unanimité dans le conseil sur ce dernier point, car je dois 
à la vérité de dire, et je le dois comme ancien ministre, 
comme membre du Congrès et comme citoyen, je dois, 
dis-je, à la vérité de déclarer que la dislocation du ministère 
est due à cette pensée jetée dans le cabinet par un ministre 
qui en faisait partie, et^qui est encore au pouvoir, qu'il ne 
pouvaity avoir de salut pourla Belgique sans la réunion à la 
France... » M. Ch. de Brouckere répondit : ..... C'est de 
moi que le préopinant a voulu parler ; mais, je dois le dire, 
il a complètement dénaturé les faits ; voici ce qui s'est 
passé : Quatre jours avant de donner ma démission au 
Bégent, arrivant dans son cabinet, avec quelques-uns de 
mes collègues, nous fûmes interpellés sur la situation des 
affaires ; appelé à répondre le premier, je dis qu'il me sem- 
blait qu'il y avait conspiration flagrante pour ramener parmi 
nous le prince d'Orange ; j'ai ajouté que plutôt que de souf- 
frir cette humiliation, il vaudrait mieux faire un appel à la 
France... .. M. Van de Weyer répliqua : ..... Il s'agissait de 
l'indépendance de la Belgique. Il y a huit jours, le préopi- 
nant en désespérait ; aujourd'hui il est d'accord avec ses 



SYLVAIN VAN DE WEYER 



153 



quatre jours après sa retraite, il déposa sur le 
bureau du Congrès un rapport concernant la 
situation des relations extérieures de la Belgique 
jusqu'au -15. « Aux yeux de la diplomatie, 
disait-il, la révolution de septembre prend un 
caractère tout particulier, qui échappe peut- 
être au grand nombre. C'est la plus audacieuse 
des entreprises, si l'on considère que la Belgique, 
garottée par les traités de 1815, devait, en s'in- 
surgeant contre la maison d'Orange et en 
secouant le joug de la Hollande, renverser un 
édifice politique élevé à si grands frais par le 
Congrès de Vienne, et à la conservation duquel 
la Sainte-Alliance attachait une si haute impor- 
tance. — La révolution de juillet, qui ne consiste 
que dans la substitution de la branche d'Or- 
léans à celle des Bourbons, ne fut point aussi 
hostile que la nôtre à la politique européenne ; 
elle n'avait point, comme celle de septembre, 
ébranlé jusque dans ses bases la société recon- 
stituée par les traités de 181a. — C'est sous ce 
point de vue qu'il faut considérer le mouvement 
social qui s'est opéré en Belgique, afin de bien 



nouveaux collègues pour en assurer le maintien ; il en 
résulte que l'honorable membre a trouvé pour cela d'autres 
moyens que ceux qu'il connaissait il y a huit jours... » 



154 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



apprécier tous les obstacles que nous avons à 
surmonter, toutes les répugnances que nous 
avons à vaincre dans nos relations extérieures.» Il 
rappelait ensuite tousles actes qui s'étaient succé- 
dédepuis le4novembre 1830, montrant d'uncôlé 
les empiétements successifs de la conférence de 
Londres, et, de l'autre, les efforts du comité 
diplomatique pour conserver à la médiation de 
la conférence son caractère primitif. Parlant de 
la tâche qui était spécialement dévolue au 
ministre des affaires étrangères, il disait que la 
question du choix du chef de l'État était la plus 
urgente, celle qu'il fallait résoudre pour faire 
cesser les souffrances du commerce et de l'in- 
dustrie et s'opposer aux coupables manœuvres 
de quelques partisans de la famille déchue ('). 

M. Lebeau, qui avait succédé à M. Van de 
Weyer, rendit un solennel hommage à la sagesse 
età la prévoyance de ce dernier. « ...Les instruc- 
tions que j'ai données, dit-il, sont de suivre les 
négociations dont mon prédécesseur a jeté les 
bases; bases qui, je me plais à le dire, me sem- 
blent constituer un système de politique impar- 
tial et digne tout à la fois ; si j'amène ces négo- 
ciations à une heureuse fin, les bases, je le 

(') Discussions du Congrès, t. IV, p. 298. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



reconnais, en auront été posées par mon pré- 
décesseur ('). » 

Loin d'entraver la marche de son successeur 
par une opposition systématique, M. Van de 
Weyer lui prêta le concours le plus loyal et le 
plus énergique, afin d'amener la solution des 
questions qui devaient clore la révolution en 
constituant définitivement la Belgique indépen- 
dante. 11 encouragea et aida puissamment 
M. Lebeau dans les négociations et les débats 
qui tendaient à faire prévaloir la candidature 
du prince Léopold de Saxe-Cobourg. 



(') Discussions du Congrès, t. III, p. 25. 

M. Bresson, dont la mission à Bruxelles avait cessé depuis 
l'arrivée du général Belliard, écrivit à M. Van de Weyer, 
de Paris, le 21 avril 1831 : « Mon cher ami, c'est avec un 
bien vif regret que je vous ai vu quitter les affaires, et je 
vous l'aurais exprimé plus tôt si un voyage à Londres et 
une indisposition assez prolongée ne m'en eussent empêché. 
Je ne comprends pas que l'on puisse songer à faire de la 
diplomatie sans vous en Belgique. Vous seul aviez la clef de 
toutes les négociations entamées et la confiance du gouver- 
nement français et l'estime de la conférence de Londres. Je 
suis ici moitié en faveur, moitié en disgrâce, attendant une 
destination ; mais assez peu approbateur de ce qui se fait re- 
lativement à votre beau et noble pays. L'on me trouve trop 
Belge et l'on ne m'écoute plus. Je crois cependant aussi bien 
connaître la question que ceux qui n'ont pas quitté Paris. » 



156 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






Lorsque Jord Ponsonby eut acquis la convic- 
tion que l'Angleterre attendrait en vain le réta- 
blissement spontané de la maison de Nassau en 
Belgique, il se rallia franchement à la combinai- 
son mise en avant par le ministère du régent,' et 
proposa au cabinet de Saint-James de soutenir 
désormais la candidature du prince Léopold. Il 
eut quelque peine à déterminer, nous ne dirons 
pas lord Palmerston, mais le gouvernement bri- 
tannique. Guillaume IV surtout, bien qu'il crût 
désirable de balancer en Belgique l'influence 
française, ne voulait pas que l'on pût dire que le 
futur roi des Belges devait son élévation à la 
protection égoïste de l'Angleterre. 11 considérait 
que le crédit de l'Angleterre, son propre crédit 
et celui de son gouvernement étaient intéressés 
à maintenir le principe élevé et impartial d'après 
lequel la question belge avait été traitée jus- 
qu'alors ('). 

Lord Palmerston, prudent et défiant, ne 
croyait pas que la France se rallierait fran- 



(') Guillaume IV au comte Grey, Windsor, 10 avril 1831 . 
Correspondent, etc. t. I er , pp. 21 et suiv. — Quant à lord 
Palmerston, le 18 mars, il écrivait au vicomte Granvilie : 
« As to the ultimate settlement of Belgium, the more that 
country is drawn back to Holland, the better for itself and 
for Europe. » The life oflord Palmerston, t. II, p. 56. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



157 



chement à la candidature du prince Léopold, 
malgré les assurances récentes de M. de Sébas- 
tiani à lord Granville. Il se méfiait aussi des 
sympathies exclusivement françaises du régent 
delà Belgique. Voulant l'éclairer, il lui fit donner 
des conseils encore dignes d'attention. Les inté- 
rêts de l'Angleterre, selon lord Palmerston, 
exigeaient que la Belgique ne fût ni unie à la 
France ni placée sous sa dépendance; il estimait, 
en outre, que les intérêts de la Russie, de la Prusse 
et de l'Autriche étaient à cet égard les mêmes, 
et qu'il y avait une détermination commune de 
la part de ces quatre puissances pour ne per- 
mettre ni une pareille union ni une pareille 
dépendance. Toutes les tentatives contraires à 
cette détermination, qui seraient faites par le- 
gouvernement de la Belgique, échoueraient et 
n'auraient pour résultat que de prolonger les 
souffrances de ce pays. D'ailleurs, l'union avec 
la France ou la suzeraineté de la France ne 
pouvait se concilier avec les intérêts bien 
entendus de la Belgique. Il était même inconce- 
vable qu'un Belge, ayant quelque fierté, pût 
se prêter à de pareils projets de sujétion et 
d'extinction nationale. Lord Palmerston disait • 
encore que l'Angleterre souhaitait sincèrement 
le bonheur et la prospérité de la Belgique et 






HTS; 



158 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



voulait coopérer loyalement à lui assurer ces 
biens par tous les moyens qui ne seraient pas 
incompatibles avec la sûreté des autres États. 
Ce qui nous sourirait le plus, poursuivait-il, 
serait une réconciliation entre la Belgique et la 
Hollande, parce que, nonobstant leurs querelles 
et la différence de langage, de religion et d'habi- 
tudes, leurs intérêts commerciaux et essentiels 
ont une connexion naturelle, et qu'ainsi les deux 
pays réunis peuvent être plus prospères que s'ils 
étaient séparés. C'est pourquoi, quelque agréable 
que puisse nous être, à ce que l'on suppose, 
l'élection du prince Léopold, nous préférerions 
réellement un arrangement qui tendrait à unir la 
Belgique à la Hollande. Mais si ce projet ne peut 
être réalisé, le gouvernement britannique pré- 
férera le choix du prince Léopold à tout autre ar- 
rangement, parce que ce prince, non pas à cause 
de son alliance avec la maison royale d'Angle- 
terre, mais à cause de son caractère personnel et 
de sa capacité, est le plus propre à rendre la 
Belgique heureuse et prospère. Le régent devrait 
être informé aussi que si la France avançait un 
doigt pour opprimer la Belgique, ce serait une 
guerre générale. En même temps lord Ponsonby 
était chargé de dire à M. Lebeau que les dispo- 
sitions du gouvernement anglais à l'égard de la 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



159 



Belgique étaient aussi amicales que celles de la 
France, — avec cette différence que l'intérêt de 
l'Angleterre est que la Belgique demeure indé- 
pendante, et conséquemment prospère, tandis 
que la France voudrait que la Belgique tombât 
en son pouvoir, et conséquemment qu'elle se 
dégoûtât de son indépendance. 

C'était avec raison que lord Palmerston se 
défiait plus que jamais des tendances de Paris. 
Vers cette époque même il était informé par un 
membre du Parlement que le maréchal Soult, à 
l'insu, croyait-il, de Casimir Périer, avait envoyé 
un agent secret en Angleterre pour proposer à 
celle-ci Anvers et Ostende, à condition que la 
France pourrait s'approprier les autres villes et 
provinces de la Belgique. Palmerston rejeta 
péremptoirement et dédaigneusement un pareil 
marché ('). 

. M. Van de Weyer était signalé en Angleterre, 
vers la fin du mois d'avril, comme travaillant avec 
une extrême énergie à l'élection du prince Léo- 
pold. Si cette combinaison devait encore échouer, 
il paraissait résolu, lui, M. Gendebien et d'au- 
tres députés influents, à proposer au Congrès 
la proclamation de la république. Il avait dit 



(*) The lifeoflord Palmerston^ t. II, p. 66. 






■ 



160 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






qu'il avait été jusqu'alors partisan de la forme 
monarchique, mais que tant d'obstacles venaient 
constamment entraver les meilleurs desseins que 
la Belgique serait obligée d'adopter une forme 
de gouvernement pour laquelle il serait inutile 
de consulter les désirs ou les opinions d'une 
autre contrée. Il croyait, disait-on, que le pays, 
mécontent des limites qui lui étaient assignées 
par la Conférence, rejetterait inexorablement 
le chiffre de la dette qui lui avait été arbi- 
trairement imposé, afin de parvenir à une 
« transaction » avec la Hollande. Ces rumeurs 
pouvaient avoir quelque fondement : mais dans 
la crise où se trouvait de nouveau la Belgique, on 
avait recours à tous les moyens. M. Van deWeyer 
voulait donc forcer la main aux Anglais afin 
d'amener la prompte élection du prince Léopold. 
De son côté, M. Lebeau insistait aussi pour 
que le prince acceptât l'offre qui lui avait été 
faite, sans subordonner cette acceptation à des 
conditions devant avoir pour résultat de 
l'ajourner et de rendre stériles les efforts de ses 
partisans. En même temps, il signalait à lord 
Ponsonby les efforts puissants et désespérés de 
la propagande française ('). 

(') M. Lebeau à lord Ponsonby, 13 mai 1 83 1 : « On vient 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



161 



Le W mai, M. Van de Weyer appose sa signa- 
ture à la proposition par laquelle quatre- 
vingt-quinze membres du Congrès demandent 
l'élection immédiate du prince Léopold de Saxe- 
Cobourg comme roi des Belges. 

« Messieurs, dit-il, la proposition de choisir le prince de 
Saxe-Cobourg pour chef de l'État est faite par un grand 
nombre de députés. Ces messieurs ont eu l'obligeance de 
me choisir pour en développer les motifs, parce que depuis 
longtemps cMe combinaison s'était présentée à mon esprit. 
Aujourd'hui que force est de nous constituer définitivement, 
c'est un devoir pour chaque député de concourir à l'acte 
solennel qui doit enfin, après huit mois de souffrances, cou- 
ronner l'œuvre de notre régénération politique... Depuis 
longtemps, le candidat que je propose aujourd'hui avait été 






de saisir dans un estaminet quatre Français excitant au dés- 
ordre ; l'un d'eux était porteur d'une somme de onze mille 
florins. On m'apprend à l'instant qu'on a saisi hier, entre 
Luxembourg et Arlon, une caisse contenant au moins 
40,000 francs accompagnée de plusieurs lettres venant de 
l'Association de Paris. La police tient le fil de cette infâme 
conspiration et en publiera probablement les détails. 

« Il y a contre les menées d u parti français une indignation 
générale qui a beaucoup renforcé le ministère et qui aug- 
mentera beaucoup le nombre des votants en faveur du 
prince. Je ne compte pas sur vingt-cinq opposants. Mais si 
tout n'est pas prêt pour le 21 , ces avantages sont perdus. » 
i. H 






162 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



désigné à vos suffrages par les officiers de la garde civique ; 
pendant quelque temps des préventions injustes ont em- 
pêché de donner suite à cette combinaison : on y revient 
aujourd'hui, et je crois que nous devons nous en féliciter. 
Cette candidature n'est pas hostile aux institutions du pays. 
Le prince de Saxe-Cobourg a vécu dans un pays qui vit dès 
longtemps sous un régime constitutionnel, il sait en ap- 
précier les avantages, et il a sous les yeux l'exemple du roi 
d'Angleterre, qui vient de se placer à la tête du mouvement 
libéral pour doter la nation d'une réforme longtemps dé- 
sirée (') ... » 

Le 4 juin, après l'élection du prince, accom- 
plie à une grande majorité, M. Van de Weyer 
fut désigné par ses collègues comme l'un des 
députés chargés de remettre à l'élu le décret de 
l'assemblée souveraine. Il fit un utile emploi 
de ce séjour à Londres. 11 écrivit en quarante- 
huit heures une Lettre sur la révolution belge, 
son origine, ses causes et ses conséquences. 
Une dame anglaise traduisit cette brochure 



(') Discussions du Congrès, t. III, p. 138. 

Les séances du Congrès avaient été précédées de réunions 
préparatoires chez le gouverneur du Brabant. Là toutes les 
questions qui se rattachaient à l'élection du prince Léopold 
furent discutées avec plus de talent, dit-on, et surtout plus 
de franchise qu'au Congrès même. M. Van de Weyer y 
exprima avec plus de force encore toutes les raisons poli- 
tiques qui militaient en faveur du prince. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



163 



au fur et à mesure que M. Van de Weyer la 
rédigeait. Il la communiqua à ses collègues de 
la députation, recueillit leurs critiques et leurs 
observations, puis la fit imprimer et distribuer 
à profusion. 

C'était un éloquent exposé des griefs de la 
nation belge et une justification énergique des 
événements qui avaieut amené la séparation du 
nord et du midi des Pays-Bas, justification 
patriotique, mais non exempte des passions de 
l'époque ('). 

Dans un comité secret tenu par le Congrès le 
30 juin, M. Van de Weyer donna des renseigne- 
ments sur les dispositions du prince de Saxe- 
Cobourg : il dit que le prince une fois arrivé en 
Belgique aurait pour politique principale de se 
dégager de l'influence de la Conférence de 
Londres et de suivre en tout les intérêts du pays. 
Il ajouta que le prince avait les moyens de res- 
serrer ses liens avec la France et que lui-même 
avait déclaré que, s'il se croyait hostile à la 
France, il renoncerait à la couronne. 

(') Publiée d'abord en anglais, sans nom d'auteur, et datée 
de Londres, 16 juin 1831 , elle eut une seconde édition en 
français. Lord Ponsonby disait de ce travail : « That the 
exposition and the reasoning are admirable is the necessary 
conséquence of its origin. » 



■ Kzj-iX*MF- 



164 



SYLVAIN VAN DE WEYEll. 



Non moins utile, non moins précieux fut le 
concours de M. Van de Weyer lorsque le minis- 
tère entreprit de faire voter par le Congrès les 
préliminaires de paix en dix-huit articles pro- 
posés par la Conférence de Londres et dont le 
prince de Saxe-Cobourg faisait dépendre sa 
propre acceptation de la couronne. Dans ces 
graves et ardentes discussions dont dépendait 
le sort de la Belgique, M. Van de Weyer, qui 
s'était déjà prononcé à Londres en faveur 
des nouveaux préliminaires de paix, apporta 
des qualités qui n'appartiennent généralement 
qu'aux tacticiens vieillis dans les orages parle- 
mentaires. 11 ne se contenta même point de 
défendre vigoureusement au Congrès les propo- 
sitions qui devaient consolider l'indépendance 
de la Belgique: il eut de nouveau recours à sa 
plume si adroite et si pénétrante. Pour éclairer 
l'opinion, qui était loin d'être favorable à 
l'acceptation des dix-liuit articles, il publia, 
dans la forme des pamphlets de Paul-Louis 
Courier : Jean le Brabançon au bon peuple de 
la Belgique ('). La conclusion doit être citée: 

•< Si le Congrès adopte ces propositions, le prince arrivera 
tout de suite, sans attendre que la Hollande les accepte, et il 

(') Bruxelles, 16 pages in-12, sans nom d'auteur. 



IMS 



SYLVAIN VAN DE WEYEK,. 



16E 



courra toutes les chances avec nous ; nous aurons du moins 
un chef; nous ne serons plus exposés à des trahisons, et nous 
serons débarrassés d'une foule d'intrigants étrangers qui 
agitent le pays et voudraient tout bouleverser pour pécher, 
comme on dit, en eau trouble. Car vous savez bien qu'il 
nous arrive de Paris et d'ailleurs des gens à mine farouche, 
portant sabres, bâtons et moustaches, et qui voudraient 
vous donner à croire que vous ne serez heureux qu'en les 
écoutant, en renversant avec eux notre gouvernement et le 
gouvernement français pour établir une république. Mais 
qui est-ce qui connaît mieux nos intérêts ? Sont-ce les 
étrangers, qui tombent ici des nues, et dont la plupart ont 
eu chez eux de méchantes affaires ; ou bien les Belges, que 
nous avons nommés pour les discuter ? Ils cherchent à 
persuader aussi que notre roi n'arrivera pas ; qu'on nous 
trompe encore une fois. Eh bien ! je vous le répète, le prince 
Léopold a écrit au régent qu'il viendrait immédiatement, 
sans s'inquiéter de la réponse du roi de Hollande, et le 
régent a fait imprimer cette lettre, parce qu'elle fait honneur 
au prince, et montre ce qu'il est et ce qu'il désire. Faisons 
donc des vœux, mes chers compatriotes, pour que le 
Congrès accepte, nous qui voulons rester Belges ; car nous 
ne nous sommes pas battus pour devenir Français, n'est-ce 
pas? ni pour redevenir Hollandais. — Mais, dira-t-on, vous 
êtes donc ennemi des Français? Au contraire, mes amis, 
je les aime beaucoup, mais je les aime chez eux et non pas 
chez moi ; je les aime comme voisins, mais non pas comme 
maîtres, et je ne veux pas voir tomber sur la Belgique une 
nuée de gens maigres et pauvres qui s'engraisseront et s'en- 
richiront chez nous, en prenant toutes les places un peu lu- 
cratives ; je ne veux pas voir l'herbe croître dans les rues. 












166 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



— Ce que je veux, c'est de voir le commerce renaître, les 
fabriques en train, le paysan heureux, et d'être Belge sous 
un roi que nous avons choisi et qui se battra avec nous s'il 
le faut. Car on ne doit pas ajouter foi non plus à ce qui a été 
dit, que nous n'aurions plus d'armée; nous défendrons 
toujours et notre territoire, et notre indépendance, et notre 
Constitution... » 

Le 9 juillet, le Congrès adopta les dix-huit 
articles, et, le 21, Léopold I er était solennelle- 
meut inauguré sur la place royale à Bruxelles. 
M. Van de Weyer faisait partie de la commission 
qui avait été chargée d'organiser le cérémonial 
de l'inauguration et de régulariser le service 
provisoire du nouveau souverain. 



IV 



PQH 



Le 24 juillet 1831, trois jours après l'inaugu- 
ration de Léopold I er , M. Van de Weyer fut 
nommé envoyé extraordinaire et ministre plé- 
nipotentiaire de Belgique près la cour de Saint- 
James. Cette nomination avait été concertée et 
arrêtée à Londres entre lord Grey et l'élu du 
Congrès. 

Un contemporain dépeignait en ces termes le 
représentant du premier roi des Belges : « A un 
extérieur agréable, aux manières les plus polies, 
il joint le plus précieux de tous les dons pour 
un homme d'État ou un diplomate, c'est-à-dire 
la puissance de commander à ses sentiments, à 
ses paroles et à l'expression de ses traits. Écri- 
vain nerveux et concis, d'une élocution facile et 

























































168 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



possédant au plus haut point la faculté de 
découvrir le côté faible de ses adversaires, 
prompt dans ses répliques, il est remarquable 
par l'élégance de son langage parlementaire. 11 
joint à ces qualités, faites pour lui assurer des 
succès près des classes élevées, un patriotisme 
dévoué, l'amour d'une sage liberté et beaucoup 
de présence d'esprit dans les moments diffi- 
ciles ('). » 

Dans la soirée du 3 août, M. Van de Weyer 
reçut la nouvelle que les troupes hollandaises 
réunies entre l'Escaut et la Meuse se mettaient 
en mouvement pour envahir la Belgique. Il se 
rendit chez lord Palmerston et lui communi- 
qua les pièces officielles constatant la dénon- 
ciation de la suspension d'armes par le général 
Chassé, commandant de la citadelle d'Anvers. 
Alors seulement le ministre anglais fut pleine- 
ment convaincu de la réalité de cette nouvelle, 
qui d'abord lui avait paru incroyable. En effet, 
M. de Zuylen de Nyevelt, arrivé récemment à 
Londres pour s'adjoindre à M. Falck comme 
plénipotentiaire de Guillaume I er , venait de 
remettre à la Conférence des pleins pouvoirs 
l'autorisant à discuter, signer et conclure un 



(') Ch. White, Révolution belge de 1850, l. II. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



169 



traité définitif de séparation avec la Belgique ('). 

Léopold se trouvait à Liège, sans aucun de 
ses ministres, lorsqu'il y reçut brusquement, le 
2 août, la notification de la reprise des hostilités 
par les Hollandais. 

M. Lebeau, qui était redevenu simple avocat 
général, fut appelé près du souverain et adressa, 
en son nom, aux ministres de Belgique à Paris 
et à Londres, l'invitation de réclamer l'interven- 
tion armée de la France et de l'Angleterre, 
garantes de l'inviolabilité du territoire belge. Le 
roi, de son côté, écrivit dans le même sens aux 
lords Grey, Palmerston et Durham. M. Van de 
Weyer reçut ces lettres le 5 août à deux heures 
du matin et n'attendit pas qu'il fît jour pour 
les faire parvenir à leurs destinataires ( 2 ). 

La résolution du cabinet anglais avait été 
prompte et énergique. Dès le 3, il avait donné 
l'ordre à l'amiral Codrington, qui se trouvait près 
des îles Scilly, de se rendre avec sa flotte dans 
les Downs ( 3 ). Le lendemain, M. Van de Weyer 



( H ) Le vicomte Palmerston à sir Charles Bagot, à la Haye, 
5 août 1831. Papers relative to the affairs of Bclgiitm, 
part. I, p. 164. 

( 2 ) M. Van de Weyer au roi des Belges, 4-5 août 1831. 

( 3 ) Mouillage qui s'étend de Douvres à North Foreland 
et où les flottes anglaises se réunissent en temps de guerre. 



r -*-n* 




170 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



était reçu en sa qualité officielle par le roi de la 
Grande-Bretagne. Guillaume IV lui fit un accueil 
bienveillant et affectueux. 11 répéta à plusieurs 
reprises que la Belgique n'avait pas d'ami plus 
vrai de son indépendance et de son bonheur 
que l'Angleterre qui, puissante et riche, n'avait 
rien à envier à personne et n'était mue, dans la 
politique étrangère, pa r aucun esprit de conquête 
ni de suprématie. 

Guillaume IV ne dissimulait pas d'ailleurs 
l'irritation que lui faisait éprouver la violente 
détermination du roi de Hollande et voulait que 
l'Angleterre montrât la plus énergique attitude 
pour conserver l'ascendant auquel on devait le 
maintien de la paix depuis la révolution fran- 
çaise ('). Tout en étant d'accord avec le roi, lord 
Grey insistait auprès de M. Van de Weyer pour 

(') Il écrivait le 5 août au comte Grey : « ... England 
appears to His Majesty to be placed in a crisis in which it 
must take counsel from its own energetic and magnanimous 
character, and acl with a détermination, promptitude and 
vigour, which shall maintain for it that moral and political 
ascendancy, to which the maintenance of peace, since the 
last french révolution, may be justly ascribed. His Majesty 
highlyapproves of the first step which lias been taken, that 
of ordering sir Edward Godrington's fleet to the Downs... » 
Correspondance of the late earl Grey, t. I er , p. 316. 






SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



171 



qu'il fît néanmoins connaître à Bruxelles la 
nécessité de revenir sur la détermination si 
malheureusement annoncée par le gouverne- 
ment belge de ne pas traiter jusqu'à ce que les 
dix-huit articles eussent été acceptés par la 
Hollande ('). 

Le 13 août, tandis que les vedettes françaises 
se montraient déjà à Cortenberg et à Tervueren 
en face des avant-postes hollandais, M. Van de 
Weyer mandait au ministre des affaires étran- 
gères de Belgique qu'il s'était empressé de réité- 
rer à lord Palmerston la demande de faire 
arriver promptement la flotte anglaise dans 
l'Escaut, et que lord Palmerston avait répondu 
que les nouvelles venues de la Haye et les assu- 
rances écriles, soumises à la conférence par les 
plénipotentiaires du roi Guillaume, rendaient 
cette mesure inutile. En effet, le 20, les Hollandais 
étaient rentrés dans les limites du Brabant sep- 
tentrional. 

Mais une autre question préoccupait vivement 
le cabinet de Saint-James. Dès le 11 aoûl, lord 
Palmerston, poussé d'ailleurs par les sentiments 
qui se faisaient jour dans le Parlement, recom- 
mandait à lord Granville de presser l'évacuation 



(') Le comte Grey au roi, 5 août 1 831 . 




172 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



de la Belgique par les troupes françaises. Deux 
jours plus tard, M, Van de Weyer avertissait 
son gouvernement que, aux yeux du cabinet 
anglais, la prolongation du séjour des Français 
en Belgique devait être sujette aux plus graves 
inconvénients. Tout en admettant que les dis- 
positions du roi Louis-Philippe étaient favora- 
bles à la paix, lord Grey, d'accord avec lord 
Palmerston, insistait pour que l'armée française 
évacuât le territoire belge dès que les Hollandais 
seraient rentrés dans leurs limites ('). Tel était 
aussi le désir énergiquement manifesté par 
Guillaume IV, qui voulait à la fois satisfaire le 
peuple anglais et enlever tout prétexte à l'ex- 
plosion d'une guerre générale ( 2 ). En consé- 
quence une dépêche officielle fut adressée à 
lord Granville pour qu'il représentât au gouver- 
nement français, en termes courtois mais fermes 
et décisifs, la nécessité de l'évacuation de la 
Belgique par l'armée française, conformément 
aux assurances positives données à cet égard ( 3 ). 

(') Le comte Grey à sir H. Taylor, 12 et 14 août 1831. 

(') Sir H. Taylor au comte Grey, 15 août. 

(') Lord Grey au roi, 1 8 août, et lord Palmerston à lord 
Granville, 13 août. 11 lui mandait : « Grey writes to you. 
Heis peremptory on this point ; and even if the cabinet had 
the slightest wish to give way upon it — which they hâve 



SYLVAIN VAN DR WEYER. 



17tS 



Un incident caractéristique avait accru les in- 
quiétudes du cabinet de Saint-James. Le 1 2 août, 
la conférence devait se réunir au Foreign-Offîce. 
Talleyrand arriva le premier, et peu après le 
baron Bùlow, plénipotentiaire de la Prusse, le 
rejoignit dans le salon rouge. Mettant aussitôt 
l'entretien sur la Belgique, le vieux diplomate, 
véritable Méphistophélès ce jour-là, dit à Bùlow 
que ce pays ne pouvait exister tel qu'il était; 
que Léopold était un pauvre sire et les Belges 
un ramas de vagabonds indignes d'être indé- 
pendants; que l'on était entraîné dans une diffi- 
culté qui pourrait être mortelle pour le ministère 
français ou pour le ministère anglais ; que si les 
troupes françaises se retiraient, c'en était.fait de 
Périer, et que si elles ne se retiraient pas, le 
gouvernement anglais était renversé ; qu'il n'y 
avait qu'une solution : le partage. Si la France, 
la Prusse et la Hollande s'unisssaient, la chose 
était aisée, l'Angleterre devant être désintéressée 
par l'érection d'Anvers en port franc. Il parla 
longtemps sur ce sujet, son thème ancien et 

not — public opinion in England would prevent them. It is. 
then, a question of war orpeace... » A sir Robert Adair 
lord Palmerston écrivait le même jour que le refus de la 
France amènerait inévitablement la guerre, et que le gou- 
vernement ne reculerait point devant cette extrémité. 






174 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



favori, jusqu'à ce que l'entretien fût interrompu 
par l'arrivée des autres plénipotentiaires. Mais 
le jour même le baron Bùlow révéla confiden- 
tiellement tous les détails de cette diabolique 
conversation à lord Palmerston, et celui-ci 
se hâta de les communiquer à lord Gran- 
ville ('). 

Tout en admettant que Talleyrand, lorsqu'il 
fit cette proposition insidieuse, agissait sans 
instruction de son gouvernement, lord Palmer- 
ston était d'avis que le séjour prolongé des 
troupes françaises en Belgique autorisait ces 
perfides visées et d'autres encore. 

Il continuait d'insister avec une extrême 
énergie pour une prompte évacuation du terri- 
toire belge; en cas de refus, une rupture avec la 
France et une guerre générale lui paraissaient in- 
évitables. En outre, soucieux de la renommée du 
roi Léopold, il lui faisait donner le conseil de ne 
pas rentrer dans sa capitale aussi longtemps 
qu'elle renfermerait des troupes françaises et 
qu'elle ne serait pas redevenue purement belge. 



(') Lord Palmerston au vicomte Gran ville, Foreign-Office, 
12 août 1831 (Voir The life of lord Palmerston, t. II. 
p. 101). Le lendemain, lord Palmerston révélait le même 
fait à sir Robert Adair. 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



175 



Animé par les sentiments de défiance etde fierté 
qui s'étaient manifestés dans la chambre des 
communes et dans le public, le cabinet de Saint- 
James exigeait donc impérieusement, et dans 
le plus bref délai, la sortie des Français de la 
Belgique, dût-il recourir aux armes pour les 
contraindre, s'ils refusaient. 

Sir Robert Adair, nommé ministre plénipo- 
tentiaire en Belgique, et arrivé près du roi 
Léopold pendant que les troupes belges luttaient 
devant Louvain contre l'armée hollandaise, avait 
rendu des services signalés en ce moment péril- 
leux. Bravant la fusillade, il s'était rendu lui- 
même en parlementaire auprès du prince 
d'Orange, lui avait annoncé l'arrivée prochaine 
de l'armée française et avait exigé un armistice. 
Plein de reconnaissance pour cet énergique 
dévouement, qui lui avait épargné un désastre, 
peut-être irréparable, le roi Léopold devait 
écouter favorablement les conseils d'un des 
vétérans les plus distingués de la diplomatie. 
Sir Robert Adair, se conformant à ses instruc- 
tions, lui dit qu'il était inexact que l'Angleterre 
l'eût négligé et qu'il avait tort d'attacher 
plus d'importance qu'il ne fallait au langage 
de certains journaux et aux discours des torys 
dans le Parlement. Non , il ne devait pas 








176 



SYLVAIN VAN DE WEYEll 



craindre que l'Angleterre l'abandonnât pour la 
Hollande; l'intérêt et l'honneur même du gou- 
vernement britannique lui imposaient le devoir 
de soutenir et de défendre le trône belge. Mais, 
pour l'honneur aussi et la sécurité du nouveau 
roi, le gouvernement britannique ne devait pas 
tolérer le séjour désormais inutile des troupes 
françaises en Belgique. Avec les Français autour 
de lui, Léopold ressemblerait au pape au milieu 
des Autrichiens; il devait savoir que son plus 
cruel ennemi était le parti qui voulait l'union 
avec la France, et que rien ne pourrait accroî- 
tre les forces de ce parti comme l'occupation 
prolongée du territoire par une armée fran- 
çaise. 

Cette armée s'éloigna enfin, mais en laissant 
en Belgique, d'accord avec le roi Léopold, un 
corps de douze mille hommes. La crainte d'une 
nouvelle agression de la part de la Hollande et 
la désorganisation des troupes belges justifiaient 
cette mesure. Le général Baudrand, premier 
aide de camp du duc d'Orléans, fut envoyé à 
Londres pour y faire connaître la situation des 
choses non-seulement en Belgique, mais aussi en 
France, où Louis-Philippe avait à ménager les 
partis belliqueux et démagogique. 

Le général Baudrand ne convainquit point le 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



177 



cabinet de Saint-James ('). Celui-ci continua de 
demander la prompte et complète évacuation 
du territoire belge, disant que la présence des 
troupes françaises abaissait la considération 
du roi Léopold, ébranlait la confiance de son 
peuple et, répétait-il, fortifiait le seul parti que 
le roi eût réellement à craindre, le parti français. 
Malheureusement la Belgique dut payer la 
rançon des vaincus. Méconnaissant le traité dit 
des dix-huit articles, sous la foi duquel le prince 
de Saxe-Cobourg avait accepté la couronne, la 
conférence, pour consommer la dissolution du 
royaume des Pays-Bas, méditait de nouvelles 
bases de séparation. Il ne dépendit pas de 
M. Van de Weyer que ce nouveau péril fût con- 
juré, et c'est à tort qu'un de ses anciens collègues 
du gouvernement provisoire, lequel désespérait 
déjà des destinées de la révolution, telles qu'il 
les avait comprises, lui écrivait: « Restauration 
ou partage ! Songez-y bien, soyez sur vos 
gardes, ne vous compromettez pas, ou plutôt 
ne vous laissez pas compromettre dans des 



■ 



(') Le comte Grey à sir H. Taylor, 31 août, et sir H. Tay- 
lor au comte Grey, 1« septembie 1831 . Les lettres de lord 
Palmerston développent plus énergiquement la pensée de 
lord Grey. 

i. 12 






178 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 






moments de laisser-aller ou de fatigue, ou de 
légèreté ou de distraction. Je puis vous le dire, 
vous êtes quelquefois saisissable dans une de 
ces positions ('). » M. Van de Weyer ne se laissa 
pas surprendre : il conserva toute sa clair- 
voyance, sa fermeté et son sang-froid ( 2 ). Il 
s'agissait non-seulement de lutter contre les 
exigences de la majorité de la conférence, mais 
aussi de déjouer les perfides desseins de Talley- 
rand, qui continuait de prêcher la nécessité de 
partager la Belgique et de renvoyer le roi 
Léopold à Glaremont, si l'on ne pouvait en faire 
un grand-duc de Luxembourg ( 3 ) ! 

La conférence avait décidé que les parties, 
c'est-à-dire les plénipotentiaires de Belgique et 
de Hollande, recevraient communication des 
prétentions respectives, avec invitation de faire 
telles observations qu'elles jugeraient convena- 
bles. M. Van de Weyer reçut les documents 




(') M. A. Gendebien à M. Van de Weyer, Jette, 30 sep- 
tembre 1831. 

(*} Le roi Léopold à M. Van de Weyer : « Laeken, 20 sep- 
tembre 1831. C'est avec une sincère satisfaction que j'ai 
appris de lord Palmerston que la conférence se plaît dans 
ses relations avec vous. Le baron de Stockmar a également 
rendu justice à votre zèle et talent... » 

( 3 ) Voir The lifeof lord Palmerston, t. II, p. 123. 






SYLVAIN VAN PE WEYElî. 



179 



hollandais dans la nuit du 24 septembre : le 
terme des réponses était fixé au surlendemain 
matin. Il passa quarante-huit heures à sa table 
de travail, sans quitter la plume d'une minute, 
et, dans ce court espace de temps, il rédigea une 
réfutation complète des prétentions de la Hol- 
lande concernant les nouvelles limites qu'elle 
voulait imposer à la Belgique et de ses exigences 
relatives au partage des dettes ('). Le travail de 
M. Van de Weyer comprenait : 1° Une note aux 
plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la 
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie ( 2 ); 



(') Rapport fait à la Chambre des représentants et au Sénat 
par le ministre des affaires étrangères sur l'état des négo- 
ciations (Bruxelles, 1 831 ) , p. xvi. Voir aussi Annales 
parlementaires de la Belgique. (Chambre des représentants, 
séance du 22 novembre 4845 ) 

(?) Il faut signaler le passage suivant : « Le soussigné ne 
saurait trop insister sur un point, c'est que, par leurs propo- 
sitions, les plénipotentiaires hollandais attaquent tous les 
éléments de prospérité industrielle et commerciale de la 
Belgique, et portent atteinte même aux intérêts des autres 
États. Ce n'est pas seulement une difficulté de territoire 
que l'on élève, mais une véritable question d'existence. 
Cette considération suffirait à elle seule pour montrer non- 
seulement que ces propositions sont inadmissibles pour la 
Belgique, mais que LL. EE. les plénipotentiaires des cinq 
cours, guidés, dans leur médiation bienveillante et éclairée, 



180 



SYLVAIN" VAN DE WEYER. 





2° deux mémoires sous forme d'annexés : l'un 
contenant des observations relatives aux limites, 
l'autre des considérations sur la nature de la 
transaction qui pourrait intervenir relativement 
au partage des dettes. Mais tous les efforts de 
M. Van de Weyer pour ramener la conférence 
aux stipulations du traité des dix-huit articles 
échouèrent et devaient échouer. Le 7 octobre il 
écrivait à Bruxelles : 

« Les conditions arrêtées par la conférence ne sont pas 
aussi belles qu'on s'était plu à se les figurer. Cependant, le 
moment est arrivé de conclure définitivement. Que le con- 
seil examine si, restreinte dans les limites qu'on lui impose, 
la Belgique aura des. éléments suffisants de bonheur et de 
prospérité ; et puis, si le conseil se décide pour l'affirmative, 
qu'il le dise franchement aux Chambres, sans les bercer de 
nouvelles espérances : la franchise et la fermeté peuvent 
seules le soutenir dans la vive discussion qui s'élèvera au 
sein de la représentation nationale et ailleurs. Que le 
ministère, en présentant le projet de traité, dise que c'est à 
ce prix queja Belgique sera libre, indépendante et reconnue 
par toute l'Europe; mais, en même temps, pour montrer 
qu'il n'a point cédé saas discussion, qu'il a défendu !e 
terrain pied à pied, il déposera sur le bureau et ses ins- 
tructions et les actes des agents à l'étranger. La publicité 
donnée à ces pièces est un devoir envers la nation et sau- 

par des règles de justice et de saine politique, ne sauraient 
y avoir aucun égard... » 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



181 



vera le ministère : il sera dès lors visible pour chacun que 
la conférence a décidé d'autorité ; que sa décision, contraire 
aux pièces fournies par la Belgique et au sens attaché aux 
dix-huit articles, est cependant unanime, et parait irré- 
vocablement prise ; que le rejet, c'est la guerre, sans le 
soutien de la France, c'est en un mot la ruine du pays. La 
cession de territoire est une loi que l'on subit. Cette loi est- 
elle si dure qu'on ne puisse l'accepter? Les plus grands 
malheurs ne seraient-ils pas la conséquence du rejet? Ces 
deux questions ainsi posées doivent être résolues sans fai- 
blesse, sans hésitation : la moindre irrésolution serait fatale, 
et.dans les circonstances actuelles, c'est un devoir pour le 
. ministère de tout dire, d'aborder sans détour et de front 
toutes les difficultés. C'est, à mes yeux, le seul moyen de 
prévenir les soupçons, d'éviter les accusations vagues qui 
n'auront plus de prise sur l'opinion publique, éclairée 
qu'elle sera par la production de tous les documents... 

« Les plus grands dangers peuvent résulter du défautd'en- 
semble, ou de l'absence de tout plan de conduite politique. 
Il faut, dans l'intérêt du pays, que les ministres soient dès 
à présent d'accord sur tous les points; qu'ils examinentsi, 
malgré les cessions de territoire que l'on nous imposera, et 
dont on peut déjà prévoir l'étendue, le traité est acceptable; 
qu'ils consentent ensuite à prendre la responsabilité de le 
présenter et de le défendre à la Chambre ; il faut même que 
leur prévoyance aille plus loin, et qu'ils arrêtent ce qu'ils 
feront en cas de refus, s'ils provoqueront la dissolution et 
feront un appel au pays Attendre, pour fixer leurs idées sur 
toutes ces questions, jusqu'à ce que le traité arrive, c'est 
placer le pays dans la plus difficile des positions, c'est com- 
promettre le sort même de la Belgique. La crainte que l'on 



■r 



182 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



ne s'endorme à cet égard dans une trompeuse sécurité, ou 
bien que, sans se rendre compte de la situation, l'on n'at- 
tende du hasard et dans l'inaction quelque événement, 
quelque secours imprévu, cette crainte me poursuit tous 
les jours. Une marche bien tracée, un plan bien conçu, la 
conviction que l'on assure le bonhenr et l'indépendance de 
la Belgique, la ferme résolution de tout dire, de ne rien 
cacher, et, soutenu que l'on sera par le pays, de faire même, 
s'il le faut, un appel aux électeurs. Voilà ce qu'il est à 
désirer que les ministres aient devant les yeux. Mais il faut 
pour cela qu'ils aient la certitude qu'il n'y a point pour le 
pays d'autre planche de salut; et cette idée, qui doit 
dominer toutes les autres, est la première sur laquelle il 
importe qu'ils concentrent toute leur attention. » 

Le 15 octobre, la conférence arrête les nouvel- 
les bases de séparation en vingt-quatre articles, 
et elle les impose à la Belgique et à la Hollande 
comme des résolutions finales et irrévocables. 
« On enlevait à la Belgique tout l'arrondisse- 
ment de Buremonde, qui n'a jamais appartenu 
à la Hollande, Yenloo,l\Iaestricht,avec un rayon 
de territoire ; on ne lui accordait que la moitié 
du Luxembourg, et, dans la Flandre zélandaise, 
dont la possession lui importe plus qu'à tout 
autre, elle n'obtint pas un pouce de territoire('). » 

(') La Hollande et la conférence, p. 53. [Opuscules de 
M. Van de Weyer, 2 e série.) 

Il faut dire, d'après des témoignages non suspects, que 






I 



SYLVAIN VAN DE WBYElt. 



183 



La chute de l'héroïque et infortunée Pologne 
avait profondément modifié la politique géné- 
rale en relevant le prestige des puissances abso- 
lutistes. D'un autre côté, la funeste campagne du 
mois d'août avait fait naître en Angleterre des 
appréhensions sur la solidité du nouvel État 
belge : il répugnait maintenant à la Grande- 
Bretagne, sous l'empire d'une sorte de défiance, 
d'affaiblir la Hollande, son ancienne alliée. 
Quant à la France, elle ne voulait point affronter 
une guerre européenne pour maintenir les droits 
territoriaux de la Belgique, quelque intérêt 
qu'elle eût à rendre à celle-ci les puissantes 
forteresses de Luxembourg et de Maestricht ('). 
M. Van de Weyer, ayant reçu le fatal proto- 
cole, refusa par une note motivée d'y apposer 
sa signature. Lord Palmerston lui écrivit immé- 
diatement (15 octobre) : 



Talleyrand (on le devine aisément] n'avait pas montré un 
zèle très-ardent pour la cause des Belges; lors même qu'il 
s'était donné quelque mouvement, c'était plutôt dans un 
intérêt français que dans l'intérêt exclusivement belge; de 
là, entre autres, ses efforts pour faire attribuer Arlon à la 
Belgique. 

(') Le vicomte Granville au vicomte Palmerston^ Paris, ' 
1 9 octobre 1831. Paper s relative lo the affairs of Bekjium, 
part I, p. 177. 



^•r.-rvSFiJ^»' 



184 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



« Je viens de recevoir la note dans laquelle vous nous 
informez que vous n'avez pas d'autorisation à signer les 
articles que la conférence vous a communiqués pour servir 
de traité àe .paix entre la Belgique et la Hollande. Cela 
étant, j'estime que vous me permettrez de vous engager de 
la manière la plus forte à vous rendre le plus tôt possible en 
Belgique afin de donner personnellement à votre gouver- 
nement toutes les explications qu'il pourrait vous demander 
au sujet de ces articles. 

« Je suis convaincu que votre présence à Bruxelles au 
moment actuel serait d'une grande utilité pour l'intérêt 
général. Je vous prie donc de partir le plus tôt possible. 
Vous ne manquerez pas, je l'espère, d'attirer l'attention de 
votre gouvernement sur tout ce que le traité contient 
d'avantageux pour les intérêts de la Belgique, et de lui faire 
remarquer que, si sous quelques rapports, nous n'obtenons 
pas pour vous tout ce que nous aurions pu souhaiter, ce- 
pendant je doute qu'il y ait dans l'histoire l'exemple d'une 
autre nation, qui, en si peu de temps et avec si peu de 
sacrifices, a obtenu une indépendance reconnue et garantie 
par toutes les puissances dont elle se trouvait entourée ('). » 

M. Van de Weyer suivit le conseil le lord 
Palmerston et arriva à Bruxelles le \8 octobre. 
A près de douloureuses hésitations et de cruelles 
angoisses, les ministres reconnurent la- triste 
nécessité de se soumettre. 

( 1 ) Cette lettre, datée du Foreign-Office, était écrite en 
français. 







SYLVAIN VAN DE WEYER. 



185 



Le baron de Stockmar, ce sage conseiller de 
Léopold I er , n'avait pas laissé ignorer à lord 
Palmerston qu'il doutait que le roi des Belges 
pût accepter des conditions qui s'éloignaient 
tant des clauses sous la foi desquelles il avait 
accepté la couronne ('). 11 lui lit même connaître 
que Léopold aimerait mieux abdiquer. Lord 
Palmerston répondit qu'il avait une trop bonne 
opinion de l'intelligence de ce prince pour 
ajouter foi à cette nouvelle. Le roi devait voir 
que les vingt-quatre articles étaient réellement 
de nature à assurer une existence heureuse et 
indépendante à la Belgique; et s'il renonçait à 
la couronne par caprice, et sans avoir une 
raison suffisante, il serait pour jamais un 
homme perdu dans l'opinion de l'Europe. Lord 
Palmerston écrivit lui-même trois lettres en 
quatre jours au roi Léopold pour le convaincre 
que la décision des puissances était équitable. 



['/Le roi Léopold écrivit lui-même à lord Palmerston : 
■I Hère am I who was only induced to accept the throne of 
Belgium on certain conditions, which the allies solemnly 
guaranteed to me. The king of Holland défies the allies, and 
attacks me in conséquence of those conditions, and novv 
1 am required to agrée to things which, if they had been 
imposed on me originally, I should hâve refused .. « The 
life of lord Palmerston, t. II, p. 133. 




186 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Si la Belgique refusait son assentiment, le 
premier acte de la France et de l'Angleterre 
serait sans doute la rupture des relations diplo- 
matiques, puis viendrait l'occupation des dis- 
tricts attribués à la Hollande. L'Angleterre avait 
basé sa décision sur des conditions qui ne 
concernaient pas seulement les deux parties en 
litige, mais qui embrassaient les intérêts de 
l'Europe. Le royaume des Pays-Bas, créé en 
1815 comme une barrière contre la France, 
avait été malheureusenientbrisé: dès lors, c'était 
un devoir pour le gouvernement britannique, 
en participant à la séparation du nord et du midi, 
de constituer la Hollande de manière qu'elle 
fût une seconde ligne de défense si la neutralité 
belge était en aucun temps violée par la France. 
Telles étaient les considérations que sir Bobert 
Adair devait faire valoir auprès du roi Léopold. 
Et il lui était enjoint de ne pas dissimuler que, si 
les Belges résistaient, ils devaient s'attendre à 
être partagés. Cette idée d'un partage était posi- 
tivement caressée par plus d'un des États intéres- 
sés, et il fallait que le roi Léopold se gardât de 
tomber dans le piège que pourraient lui tendre 
ceux dont les plans tendaient à ce résultat fatal. 
Pour le cas où le roi rencontrerait des difficultés 
parmi les ministres, lord Palmerston l'engageait 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



187 



à s'assurer du concours de M. Yan de Weyer, 
lequel, disait-il, comme son lieutenant, combat- 
trait avec vaillance. 

Le 21 octobre, la Chambre des représentants 
fut saisie d'un projet de loi autorisant le chef 
de l'État « à conclure et à signer le traité défi- 
« nitif de séparation sous telles clauses, condi- 
« bons et réserves que Sa Majesté pourrait 
« juger nécessaires ou utiles dans l'intérêt du 
« pays. » Mais le ministère, tout convaincu 
qu'il était de la nécessité de présenter les vingt- 
quatre articles aux Chambres, n'eut pas le 
courage de les défendre seul : M. Van de Weyer 
fut nommé commissaire du Roi. Des débats 
pénibles, parfois orageux, eurent lieu en comité 
secret, et M. Van de Weyer supportait véritable- 
ment le poids de la discussion, attendu que le 
banc des minisires restait presque toujours 
vide. Nonobstant les efforts d'une puissante 
opposition, la Chambre des représentants vota, 
le 1 er novembre, le projet de loi, qui, le 
surlendemain, fut également adopté par le 
Sénat. Le roi Léopold était d'abord résolu 
à ne donner qu'une sanction absolument con- 
ditionnelle; il changea ensuite d'avis; lord 
Durham,qui se trouvait à Bruxelles, obtint de 
lui, par ses conseils pressants, que la forme de 



188 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



l'acceptation des vingt-quatre articles ne remet- 
trait pas en quelque sorte toutes les choses en 
suspens ('). 

M. Van de Weyer fut de retour à Londres le 
d 1 novembre, et le jour même il eut une entrevue 
avec lord Palmerston. 11 avait pour instructions 
de ne pas notifier à la conférence la pleine 
acceptation des vingt-quatre articles par le roi 
Léopold, avant d'avoir obtenu l'assurance que 
ce souverain serait reconnu par les trois puis- 
sances qui s'étaient jusqu'alors abstenues. Lord 
Palmerston lui apprit que, la veille, la confé- 
rence avait décidé qu'un traité serait conclu avec 
le roi Léopold, lequel traité consisterait dans les 
vingt-quatre articles, un article garantissant à 
la Belgique leur exécution, et un autre encore 
stipulant que toutes ces clauses seraient ratifiées 
dans les deux'mois. Tel était le seul mode par 
lequel les plénipotentiaires d'Autriche, de 
Prusse et de Russie pouvaient, de la part de 
leurs cours, reconnaître le roi Léopold. Lord 
Palmerston pressa en conséquence M. Van de 
Weyer de se départir de la lettre de ses instruc- 
tions ; au lieu de demander la reconnaissance 



(') Le comte Grey à sir H. Taylor, 7 novembre 1831. 
Correspondence of Ihe late eurl Grey, t. <l", p. 409. 



m 



SYLVAIN VAN DE WEYEIt. 



189 



préalable du roi Léopold, il devait, en produisant 
l'acceptation des vingt-quatre articles par son 
souverain, exprimer le désir cjue ces articles 
fussent convertis en un traité entre les cincj puis- 
sances et la Belgique, de telle sorte que celle-ci 
prendrait immédiatement place parmi les États 
reconnus de l'Europe. Mais M. Van de Weyer 
hésitait ; il disait que ses instructions étaient 
positives, et il annonçait l'intention d'en référer 
à son gouvernement. Lord Palmerston répliquait 
qu'il pourrait tout compromettre et gâter par 
ce nouveau délai, que les ajournements avaient 
été funestes à la Belgique pendant tout le cours 
des négociations. Il espérait donc que le minis- 
tre belge aurait assez d'énergie pour assumer 
la responsabilité d'une marche plus sûre et plus 
prompte : il irait au but qu'il devait atteindre, 
mais par une autre voie que celle dont faisaient 
mention les instructions remises à Bruxelles. 
On détruirait ainsi les dernières espérances du 
roi Guillaume, encore persuadé que les trois 
cours ne reconnaîtraient pas le roi Léopold 
jusqu'à ce que lui-même l'eût reconnu. Or, une 
fois la Belgique reconnue et garantie par les 
cinq puissances, elle serait, au point de vue de 
la sécurité, dans une tout autre situation, et 
l'obstination du roi Guillaume , quoiqu'elle 








190 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



empêchât un arrangement final et complet, ne 
mettrait plus néanmoinsl'existence du nouveau 
royaume dans un état précaire et dangereux. 
Ces raisons puissantes finirent par émouvoir et 
par convaincre M. Van de Weyer ('). 

Après avoir vainement tenté d'obtenir des 
modifications au protocole, le représentant du 
roi Léopold demanda que, par un acte séparé, 
les vingt-quatre articles reçussent la forme et 
la sanction d'un traité définitif entre les cinq 
puissances et le roi des Belges « afin que. la 
« Belgique et son souverain pussent immédia- 
« tement prendre place dans le cercle des gou- 
« vernements reconnus. » Cette demande ayant 
été accueillie, le traité fut signé le 15 novembre. 
En transmettant l'adhésion du roi des Belges, 
M. Van de Weyer l'accompagna de ces nobles 
paroles: 

« Le soussigné a reçu du Roiles ordresles plus positifs pour 
exprimer à la conférence que Sa Majesté considère qu'il est 
de son devoiret de sa dignité de déclarer, de la manière la plus 
formelle, d'abord que Sa Majesté avait lieu d'attendre des 



( 1 ) Cet épisode, où il s'agissait de reconnaître définiti- 
vement le roi de la Belgique indépendante, a une importance 
capitale. Aussi nous saura-t-on gré d'insérer dans l'Appen- 
dice le texte inédit de la lettre particulière que lord 
Palmerston adressa le \ 1 novembre à sir Robert Adair. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



191 



bases beaucoup plus favorables, et, en second lieu, que 
jamais ces conditions de séparation n'eussent obtenu son 
adhésion, si la conférence n'eût pas annonce qu'elles étaient 
finales et irrévocables, et que les cinq puissances étaient 
d'un commun accord résolues à en amener elles-mêmes 
l'acceptation pleine et entière et à user de tous les moyens 
en leur pouvoir pour obtenir l'assentiment de la Belgique. 
Sa Majesté, désirant épargner à son peuple tous les malheurs 
qu'entraînerait à sa suite l'exécution forcée de ces vingt- 
quatre articles, et ne voulant pas exposer lEurope à une 
guerre générale, cède à la loi impérieuse de la nécessité, 
adhère aux conditions dures et onéreuses qui sont imposées 
à la Belgique par la conférence de Londres. II a fallu toutes 
ces considérations; il a fallu enfin une force majeure, à 
laquelle rien ne saurait résister, pour que Sa Majesté pût se 
résigner à abandonner des populations généreuses qui l'ont 
saluée à son avènement comme leur libérateur et leur 
soutien, et qui, pendant quinze mois, se sont imposé toutes 
les privations et ont montré un dévouement à toute épreuve 
pour le soutien d'une cause et d'un état dont une nécessité 
cruelle leur impose la loi de ne plus faire partie. Sa Majesté 
fait à la paix générale et au bonheur du peuple belge le sacri- 
fice de ses affections et de ses droits les plus incontestables. ■ 



Depuis longtemps, et à travers de pénibles dif- 
ficultés, le gouvernement belge, par l'entremise 
du général Goblet, négociait, avec les quatre 
cours autres que la France, un arrangement 
relatif aux forteresses de 1815 qui devraient 
être démolies ou conservées. Les plénipoten- 






VfMti 





192 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



tiaires des quatre cours exigèrent que M. Van 
de Weyer signât, comme conséquence du traité 
principal dit des vingt-quatre articles, une con- 
vention particulière relative aux forteresses ; il 
donna sa signature, mais sub spe rati, afin de 
ne point engager son gouvernement. Le i6, 
M. Van de Weyer fit connaître ce nouvel incident 
au roi Léopold ; il lui mandait: 

«... Après avoir été hier pendant six heures à la confé- 
rence, je reçus une nouvelle convocation pour le soir, et là 
j'appris que les trois plénipotentiaires des cours du Nord 
croyaient ne pouvoir signer le traité de reconnaissance 
qu'après avoir obtenu mon adhésion à une convention sur 
les forteresses ; que c'était un moyen sûr pour eux de se 
couvrir aux yeux de leurs souverains et d'obtenir leur ratifi- 
cation. Je répondis que non-seulement j'étais sans pouvoirs 
pour conclure un pareil acte, mais que je n'avais même 
aucune instruction à cet égard. Cependant, à la lecture de 
la pièce qu'on offrait à ma signature, je vis des choses trop 
utiles et trop importantes pour que je ne saisisse pas avec 
empressement l'occasion de les constater par écrit: d'abord 
une nouvelle consécration delà reconnaissance, le protocole 
du 1 7 avril portant que cette négociation ne serait entamée 
que lorsqu'il y aurait en Belgique un gouvernement recon- 
nu ('); en second lieu, la déclaration que Sa Majeslé succède 



(') Il était dit dans le protocole du 17 avril 1831 • « Les 
« plénipotentiaires ont éventuellement arrêté qu'à l'époque 
« où il existerait en Belgique uri gouvernement reconnu 



SYLVAIN VAN DE WEYElt. 



193 



à tous les droits du roi de Hollande. On avait ajouté : et à 
toutes les obligations; mais on a bientôt senti que cette 
clause^ était inadmissible, et qu'il fallait nécessairement que 
ce traité fût mis en rapport avec la neutralité qui est ga- 
rantie à la Belgique. — Malgré tous ces avantages, je réitérai 
la déclaration que j'étais sans pouvoirs. Mais, considérant 
qu'il importait de terminer au plus vite la principale négo- 
ciation, entravée à plusieurs reprises dans sa marche par les 
plénipotentiaires hollandais; considérant en outre que Votre 
Majesté avait donné de pleins pouvoirs pour la démolition de 
certaines forteresses, et me rappelant que le général Goblet 
avait été à peu près d'accord avec les autres plénipoten- 
tiaires, je déclarai à la conférence que, sans entendre m'en- 
gager, ni lier mon gouvernement, j'agirais, dans la position 
spéciale où je suis placé, comme le font d'ordinaire les plé- 
nipotenciaires sans instructions particulières, et que je con- 
sentirais à signer et à transmettre à Votre Majesté, non pas 
un traité, mais les bases d'un traité, et que je signerais uni- 
quement sub spe rati, de telle sorte que si Votre Majesté ne 
ratifie point cet acte, les bases en question seront consi- 
dérées comme nulles et non avenues. » 

A peine le traité des vingt-quatre articles 
était-il signé, que lord Palmerston exprima 
l'espoir que le roi Léopold se montrerait satis- 
fait, M. Van de Weyer ayant obtenu plus que 



« par les puissances qui prennent part à la conférence de 
« Londres, il serait entamé entre les quatre cours et ce 
« gouvernement une négociation à l'effet de déterminer 
« celles desdites forteresses qui devraient être démolies. » 
i- 13 



snu»K« 





194 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



ses instructions ne requéraient, quoique non 
précisément de la manière prescrite par celles-ci. 
Dans tout le cours de la négociation, il avait 
réellement montré, selon lord Palmerston, une 
grande intelligence, du tact, de la discrétion ; 
si, comme le pensait le chef du Foreign-Office, 
il était destiné à diriger, lui aussi, les affaires 
étrangères, le roi Léopold ferait preuve de juge- 
ment par un pareil choix etgagneraitun habile 
ministre. Mais le roi Léopold pensa que M. Van 
de Weyer pourrait être encore plus utile à 
Londres qu'à Bruxelles. Il s'était d'ailleurs em- 
pressé de lui témoigner sa satisfaction pour 
« la conduite habile et digne » qu'il avait tenue 
dans des circonstances aussi délicates que diffi- 
ciles. 




V 






La convention définitive relative à Ja démoli- 
tion de certaines forteresses belges fut signée 
le 14 décembre 1831 par le général Goblet avec 
les plénipotentiaires de l'Autriche, de la Grande- 
Bretagne, de la Prusse et de la Russie. Aussitôt 
le cabinet des Tuileries, excité par M. de Tal- 
leyrand, accusa le gouvernement belge de dis- 
simulation, de faiblesse et de duplicité ; Louis- 
Philippe lui-même, malgré les explications du 
roi Léopold, partageait l'irritation de ses 
conseillers, et le gouvernement français mena- 
çait enfin de ne point ratifier le traité principal 
du 15' novembre, si le roi Léopold ratifiait la 
convention des forteresses. Pour calmer cette 
colère injuste et déraisonnable, le cabinet de 



Hl 






196 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Bruxelles suggéra à la conférence l'idée d'une 
note explicative de nature à rassurer le gouver- 
nement français; mais celte pièce délicate n'était 
pas facile à rédiger ; à qui aurait-on recours ? 
Talleyrand disait un jour à l'un des plénipo- 
tentiaires russes : « Prenez la plume, M. de 
Matuszewic, vous qui connaissez tous les mots 
neutres de la langue. » Cette fois la conférence 
employa la plume non moins habile de M. Van 
de Weyer. 11 fut chargé de la rédaction définitive 
de la note qui devait satisfaire l'amour-propre 
des Français, tout en ménageant la fierté des 
quatre cours, et il réussit dans cette tâche 
ingrate ('). 

(') Il écrivit au roi des Belges, le 23 janvier 1832 : 
» M. de Wessemberg avait préparé un premier projet de 
déclaration, que lord Palmerston me confia vendredi der- 
nier, avec prière d'en apprêter pour le lendemain la 
rédaction définitive, de manière qu'elle pût contenter la 
France. Votre Majesté trouvera cette pièce ci-jointe. (*) J'ai 
souligné et marqué de guillemets les phrases ajoutées par 
moi au projet de M. Wessemberg; elles ont reçu presque 
toutes l'approbation de ce dernier, celle de lord Palmerston 
et de M. de Matuszewic , et M. de Talleyrand, Camille Périer 
et de Glasson, à qui la pièce fut communiquée à plusieurs 

(•) Elle est insérée, entre autres, dans l'ouvrage du général Goblet, 
intitulé : Des c<nq grandes puissances de l'Europe dans Uurs rapports 
avec la Belyique, page 227. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



197 



Le document, rédigé par M. Van de Weyer et 
adopté dans l'après-midi du 23 janvier 1832, 
obtint l'approbation de tous. Et, comme l'a 
écrit le général Goblet, il parut « satisfaire si 
complètement le cabinet de Paris que le prince 
de Talleyrand fut tout particulièrement chargé 
d'exprimer ses remercîments à M. Van de Weyer 
pour sa participation au succès de cette affaire. » 
Talleyrand reconnaissait hautement que ce 
succès était dû, pour la plus grande partie, à 
l'active et habile intervention du ministre belge. 
Le roi Léopold, qui, d'après le témoignage de 
lord Palmerston, s'était admirablement conduit 
dans la question des forteresses, s'empressa 
aussi de témoigner son contentement à M. Van 
de Weyer ('). 



reprises, et par qui elle fut examinée, commentée, retournée 
dans tous les sens, m'ont exprimé hier leur complète satisfac- 
tion .. Nous nous réunissons cette après-midi pour conclure. 
Votre Majesté recevra, par le même courrier, la pièce telle 
qu'elle aura été signée... J'écris par la même occasion à 
M. Casimir Périer, et lui exprime combien nous nous 
estimons heureux d'être arrivés à ce résultat. » 

(') Le 3 février, il lui écrivait : « Je n'ai pas encore eu 
l'occasion de vous exprimer toute ma satisfaction relative- 
ment aux forteresses ; l'arrangement est très-clair et le 
gouvernement français en parait satisfait. » 



I 



198 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 







Les torys, cependant, avaient redoublé d'ef- 
forts pour entraver la politique de lord Grey et 
même pour le renverser. Dans une importante 
lettre du 27 janvier, M. Van de Weyer rendait 
compteauroiLéopold des incidents qui avaient 
marqué la veille les séances de la Chambre des 
lords et la Chambre des communes. 11 faut 
citer : 

» L'opposition avait hier réuni toutes ses forces, et, en 
proposant une adresse au roi, portant une censure amère de 
la politique du cabinet, elle espérait forcer lord Grey à se 
retirer avant la solution de la question de réforme. L'alarme 

était assez grande parmi les défenseurs du ministère 

La motion de lord Aberdeen était donc un événement: tout 
le monde, le commerce, les communes, le ministère, le 
corps diplomatique attendaient avec inquiétude le dénoù- 
ment. Le duc de Wellington, que l'on avait cru neutre, et 
qui s'était exprimé il y a quelques jours, en parlant aux pléni- 
potentiaires hollandais, dans le sens de l'adhésion aux vingt- 
quatre articles ; le duc de Wellington avait ramassé toutce qui 
lui est revenu de forces depuis sa maladie, pour soutenir 
lord Aberdeen et combattre corps à corps l'athlète du 
ministère, lord Grey, dont la santé n'était pas dans un 
très-bon état. Tandis que les whigs et les torys (car le traité 
belge n'était qu'un prétexte) se trouvaient ainsi en présence 
dans la Chambre des pairs, l'opposition avait préparé, dans 
les communes, une attaque d'autant plus dangereuse, que 
les amis mêmes du ministère partageaient en grande partie, 
surle fond de la question, l'opinion énoncée par des hommes 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



190 



considérables de l'opposition. Il s'agissait de l'emprunt 
russe, et l'on prétendait qu'il avait été indûment payé 
depuis la séparation de la Belgique d'avec la Hollande. Tout 
se réunissait donc pour que la journée d'hier fût mémorable 
et décisive. Dès les cinq heures, j'étais à la Chambre des 
pairs, et j'y suis resté jusqu'à la division, qui eut lieu à 
une heure du matin, et donna au ministère une majorité 
de trente-sept voix. Je me félicite d'autant plus d'avoir été 
présenta la discussion, que je me suis ainsi trouvé à même 
d'expliquer certains faits et d'en rectifier d'autres, en cau- 
sant avec quelques pairs qui quittaient de temps en temps 

leurs sièges pour s'entretenir avec moi A la Chambre 

des communes, une majorité de vingt-quatre voix seule- 
ment est venue heureusement mettre de l'ensemble et de 
l'harmonie entre ceux qui soutiennent le ministère dans les 
deux Chambres. Ce résultat est, j'espère, décisif, non- 
seulement pour l'administration actuelle qui en reçoit une 
nouvelle force, et s'assure peut-être par là une majorité en 
faveur de la réforme, mais pour la question belge elle- 
même. Le roi de Hollande, en effet, ne pourra plus espérer 
de voir une opposition tory se prononcer en sa faveur, et 
les cours du Nord ne pourront plus, après cela, que suivre, 
et suivre sans avoir l'air d'être traînées à la remorque, 
l'exemple que leur donneront, le 31 , la France et l'Angle- 
terre. 

„ Nous attendons avec pleine confiance les réponses 

que nous recevrons probablement demain de Paris, sur la 
dernière déclaration relative aux forteresses. Nous avons 
déjà de fortes raisons de croire que M. C. Périer a été satis- 
fait, et qu'il a lui-même exprimé le désir de procéder, vers 
la fin du mois, à l'échange des ratifications. Quant aux 






200 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



autres ratifications, beaucoup de petitesses, de misérables 
questions de personnes, les vieilles tactiques d'une diplo- 
matie usée sont venues se joindre aux raisons politiques 
qui ont fait différer l'envoi de ces actes. D'abord, la jalousie 
de quelques cabinets envers la conférence, laquelle, en toute 
circonstance, a pris le devant sur eux, et, au lieu de rece- 
voir l'impulsion, l'a au contraire constamment imprimée 
elle-même. En général, les ministres à portefeuille n'aiment 
guère que les agents à l'étranger fassent plus et mieux 
qu'eux. Aux yeux du prince de Metternich, la manière de 
procéder adoptée par les plénipotentiaires de la conférence 
réduit les ministres dirigeants au rôle secondaire et humi- 
liant de spectateurs responsables. » 

Talleyrand parlait toujours du jeune ministre 
belge dans les termes les plus flatteurs; il louait 
particulièrement son habileté, son sang-froid 
et sa fermeté ('). Dînant, vers cette époque, en 
tête-à-tête avec Bentham, il s'était plu de nou- 
veau à réitérer ces louanges ; « il avait, écrivait 
Bentham à M. Van de Weyer, parlé de vous 
favorablement et respectueusement f). » Lord 
Palmerston appréciait de même les brillantes 
qualités de son jeune collègue et lui témoignait 



(') « ... M. Vande Weyer, of whom Talleyrand always 
spoke in the highest terms as to his ability, sangfroid et 
fermeté... » 

(*) Voir, dans l'Appendice, la lettre de J. Bentham, du 
10 février 1832. 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



'201 



dès lors une véritable affection. Parfois ils se 
quittaient à trois heures du matin, et le repré- 
sentant de la Belgique passait le reste de la 
nuit à écrire des dépêches qui ne souffraient 
aucun retard. 11 venait d'ailleurs d'obtenir un 
nouveau succès : le 31 janvier, la France et 
l'Angleterre avaient ratifié le traité du 15 
novembre. 

Mais M. Van de Weyer ne se contentait pas 
de remplir avec une haute intelligence et une 
admirable activité ses devoirs diplomatiques : 
en des conjonctures importantes, il savait rede- 
venir publicisteet retrouver l'esprit, l'érudition, 
la verve qui déjà avaient rendu célèbres ses 
premiers écrits. 

Dans le discours qu'il avait prononcé le 
26 janvier pour combattre les whigs, lord 
Aberdeen avait pris, avec une évidente par- 
tialité, la défense du roi Guillaume , et s'était 
montré injuste à l'égard des Belges. M. Van de 
Weyer, sous le pseudonyme très-transparent de 
Victor de la Marre, entreprit de réfuter l'ancien 
ministre tory ; cette vaillante réponse était datée 
de Londres, le 20 février 1832 ('). 



(') La Belgique et la Hollande en 1813, 1815 et 1830. 
Lettre à lord Aberdeen, suivie de la traduction de son dis- 






clv^ 



202 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



« Mylord, lui disait-il, vous vous êtes constitué, depuis 
quelques mois, dans la Chambre des pairs de la Grande- 
Bretagne, le représentant des intérêts de la Hollande, ou, 
plutôt, des passions du roi Guillaume. Vous avez mis, à 
poursuivre les ministres de questions et d'interpellations, 
une activité, une chaleur, une espèce d'acharnement même, 
qui contrastent singulièrement avec la froideur habituelle 
de votre style et de votre caractère, et qui montrent assez 
qu'en épousant une querelle étrangère, vous étiez animé 
par d'autres intérêts que ceux de la justice ou d'une saine 
politique. Aux hommes de parti tous les moyens sont bons. 
Aussi, pour renverser un ministère qui vous a brusque- 
ment fait quitter le portefeuille des affaires extérieures, 
vous n'avez reculé devant aucune considération : ni la cir- 
constance, bien remarquable, et qui, seule, eût dû vous 
imposer silence, que vous étiez le premier auteur des négo- 
ciations entamées entre la Belgique et la Hollande ; ni la 
durée de ces négociations ; ni la paix de l'Europe mise en 
danger ; ni le délai fixé par les puissances pour les ratifica- 
tions du traité définitif; rien n'a pu vous arrêter dans votre 
opposition tracassière et rancuneuse, qui enveloppe dans 
une haine égale et les ministres actuels du roi d'Angleterre, 
et les deux peuples nouvellement émancipés, les Français 
et les Belges. — Malgré tous les titres que vous avez acquis 
de la sorte à l'attention publique, en ce qui concerne sur- 
tout la question belge, j'ai longtemps balancé, après votre 
dernier discours, qui vous a valu les éloges de tous les 
journaux de votre parti, si ce serait bien à vous, Mylord, 



cours à la Chambré des pairs et de notes sur ce discours, 
1832. (Opuscules de S. Van de Weyer, 2" série.) 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



203 



que j'adresserais cette lettre, ou bien à ceux qui vous 
avaient fourni ou de qui vous aviez emprunté tous les 
éléments de ce discours tant vanté. En effet, cette œuvre 
oratoire, où règne un ton d'assurance qui joue la convic- 
tion assez adroitement pour faire croire que votre éloquence 
coulait de source, cette œuvre, je ne tardai pas à m'en aper- 
cevoir, n'est qu'un tissu de pièces rapportées, une mosaïque 
mal agencée et composée d'extraits, de fragments des notes 
diplomatiques de M. Falck, des mémoires de M. van 
Zuylen à la conférence, des discours de M. Verstolk de 
Zoelen à la seconde Chambre des états généraux de IIol- 
Hollande, et des réponses de cette assemblée à ces com- 
munications officielles. Faits, dates, raisons, assertions, 
mouvements oratoires, convictions personnelles, tout leur 
est emprunté ; et votre orgueil parlementaire s'est plié au 
rôle d'écho docile et fidèle de notes verbales et de pièces 
diplomatiques. Cependant, vous vous écriez avec fierté : 
Ce que je sens fortement, je l'exprimerai avec candeur ; puis, 
suit un long extrait d'un mémoire hollandais, que vous 
prenez la peine de traduire, avec une espèce de correction, 
à l'usage des pairs d'Angleterre. Ainsi Mirabeau, dans ses 
Lettres à Sophie, écrit à son amante : je vais verser mon 
âme dans la tienne, et il transcrit, après ces mots, trois 
pages d'un roman français. Vous avez voulu, Mylord, 
avoir du moins un trait de ressemblance avec le grand 
orateur. Mais, s'il se permettait (et j'en ai quelque honte 
pour lui)ce genre de facétie et de plagiat en affaires d'amour, 
il se serait bien gardé de le transporter dans le champ de 
la politique » 



m 



Après ce brillant exorde, l'éloquent publiciste 




w 



204 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



esquissait, selon ses expressions, le résumé des 
événements qui avaient ramené la famille 
d'Orange- Nassau dans l'ancienne Hollande, 
en 1813. Il rappelait comment la maison 
d'Orange avait été placée ensuite sur un trône 
improvisé et si peu stable, pour employer encore 
ses paroles, que ce trône s'était bien vite écroulé 
sous le poids des fautes capitales de ceux que la 
diplomatie étrangère y avait fait monter. 

On lit encore aujourd'hui avec beaucoup 
d'intérêt cette esquisse, où les faits sont groupés 
avec art, où les révélations curieuses abondent, 
où Guillaume I er et ses principaux auxiliaires 
sont mis vigoureusement en relief. Mais ce 
tableau est-il toujours impartial? 11 nous semble 
que l'éminent publiciste, en le traçant, était 
encore trop sous l'impression des luttes ardentes 
qu'il soutenait naguère à Bruxelles contre la 
suprématie hollandaise. Et, en effet, c'est le 
patriote qui défend l'œuvre à laquelle il a pris 
une si grande part, et qui, en la défendant, 
trouve des paroles magnifiques. Lord Aberdeen 
avait dit que l'indépendance de la Belgique 
était l'acte du noble comte Grey lui seul. « Ah! 
lui répond son contradicteur, vous répudiez là 
une gloire bien belle ! Croyez-moi : lorsque les 
partis, leurs luttes envenimées, leurs misérables 



SYLVAIN V.VN DE WEYER. 



205 



querelles seront plongés dans un profond 
oubli ; lorsque tout ce que l'orgueil aristocra- 
tique peut créer de plus pompeux ne sera que 
cendre et poussière ; alors la postérité recueil- 
lera les noms de ceux qui auront contribué à 
l'indépendance des peuples. Ce n'est pas un 
honneur médiocre que d'attacher sa signature 
à l'acte de renaissance politique d'une nation 
qui, pendant plusieurs siècles, a vainement 
lutté pour ressaisir sa nationalité. » Et il pour- 
suivait en ces termes : 

» Quelle source abondante d'émotions tristes et profondes, 
que la lecture des annales de ces provinces, qui ont versé 
tant d'or et de sang, pour conquérir un bien qui leur échappe 
toujours, et dont tous les efforts vont se perdre, par une 
espèce de fatalité, dans la domination de quelque vaste 
empire! Victorieuses ou vaincues, elles furent toujours le 
prix du succès. Enfin, elles s'emparent, avec un noble 
empressement, d'uneoccasion heureuse d'assurer leuréman- 
cipation ; et vous', Mylord. dans vos vues étroites d'oppo- 
sition systématique, froid et insensible à ce qu'il y a de 
généreux dans cette périlleuse entreprise, non-seulement 
vous n'êtes point frappé de ce grand et beau spectacle, mais 
vous méconnaissez tout ce qu'un homme d'État anglais, au 
sein des passions les plus vives, n'oublie jamais ■. l'intérêt 
de l'Angleterre et de l'équilibre européen. Vous oubliez que • 
ne point reconnaître l'indépendance de la Belgique, c'était, 
dans l'état où se trouvaient les peuples, attirer, dans ces 
provinces, l'occupation française, et allumer une nouvelle 



■ • : i " . 



208 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



guerre de vingt années, où l'Angleterre eût été entraînée 
forcément. » 

Les puissances du Nord ne s'empressaient 
pas de ratifier le traité du 15 novembre, et 
quand l'Autriche et la Prusse remplirent enfin 
l'obligation qu'elles avaient contractée, elles le 
firent conditionnellement. Lord Palmerston 
disait, le 3 avril, qu'il semblait y avoir quelque 
connexité entre l'arrivée de la ratification prus- 
sienne et la seconde lecture du bill de réforme. 
Il faisait recommander au roi Léopold de la 
modération et de la patience : s'il attaquait les 
Hollandais, les cinq Puissances se tourneraient 
indubitablement contre lui, et il serait à Gare- 
mont dans quinze jours. Toutefois, l'anxiété 
était grande en Belgique, et un nouvel inci- 
dent vint encore l'aggraver. La ratification 
donnée le 4 mai, au nom de la Piussie, con- 
tenait une réserve qui pouvait porter formel- 
lement atteinte aux engagements pris envers 
la Belgique. En même temps, une crise minis- 
térielle éclatait en Angleterre. M. Yan de Weyer 
devait opter entre deux maux. S'inspirant 
d'une haute prévoyance, il crut qu'il im- 
portait, avant tout, de mettre à l'abri des 
fluctuations ministérielles l'acte par lequel 
l'Europe reconnaissait l'indépendance de la Bel- 



SYLVAIN VAN DE WEYEIt. 



207 



gique; il accepta donc la ratification russe. 
Pour justifier cette détermination hardie, il 
écrivit le même jour (4 mai) au roi Léopold : 
« Je sens bien, Sire, que toutes les déclara- 
tions du monde ne valent pas une ratification 
pure et simple, la seule que Votre Majesté fût 
en droit d'attendre; mais rejeter l'acte de la 
Russie aurait les plus graves inconvénients : je 
tiens à la voir liée sur les quatre grands points 
de notre existence politique : la reconnaissance 
de Votre Majesté, celle de notre indépendance, 
de notre neutralité et du territoire assigné à la 
Belgique; le reste de l'édifice s'achèvera, non 
sans peine, mais sans difficultés fondamen- 
tales. » 11 ajoutait le lendemain : « Je m'em- 
presse de faire parvenir à Votre Majesté, 
par courrier extraordinaire , la ratification 
de la Russie, ainsi que toutes celles du 
traité relatif aux forteresses. Dans une confé- 
rence qui s'est prolongée jusqu'à trois heures 
du matin, les plénipotentiaires russes se sont 
replacés sur un pied d'égalité avec les autres 
puissances, en faisant la déclaration que Votre 
Majesté trouvera dans le protocole n° 58. La 
contre-déclaration que j'ai faite a été acceptée, 
et Votre Majesté remarquera que, dans le 
procès-verbal d'échange préparé par moi à 






208 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



l'avance avec soin, j'ai pris la précaution de 
consigner cette circonstance. Votre Majesté 
appréciera les motifs qui m'ont déterminé à 
rédiger cette pièce avec une prudence diploma- 
tique couronnée de succès. Ainsi se trouve 
neutralisée la réserve insérée dans l'acte même, 
et nous ne devons pas la redouter davantage 
que celle de l'Autriche ou de la Prusse. M. Van 
Zuylen, en apprenant l'échange, n'a pas été 
maître de sa colère, et le roi Guillaume s'est, 
dit-on, consolé de ce nouveau coup, en s écriant: 

Heureusement, Casimir Périer se meurt! 

Cet échange complète et corrobore la ratifica- 
tion du traité du 1S novembre; et, malgré 
les difficultés de détail dont je ne me dissi- 
mule ni le nombre ni la gravité, le monu- 
ment de l'indépendance d'un peuple dont la 
Providence, dans sa bonté pour lui, a confié les 
destinées à Votre Majesté, est maintenant assis 
sur des bases inébranlables. » 

Déjà de violentes clameurs s'élevaient dans 
la presse et dans les Chambres belges. Le roi 
Léopold lui-même paraissait ébranlé ('). Pour 



(') 11 écrivait à M. Le Hon le 12 mai : « La ratification 
russe, avec les réserves qu'elle contient, a fait un très- 
mauvais effet ici .- je dois dire que j'en ai' été très-peiné, 












SYLVAIN VAN DE WEYEtt, 



209 



calmer l'orage, dont la violence devenait mena- 
çante, le ministre des affaires étrangères, M. de 
Muelenaere, bien qu'il fût très-mécontent de 
l'initiative prise par le mandataire de la Belgique 
à Londres, disait le 12 mai à la représentation 
nationale: « Le plénipotentiaire belge n'était 
pas autorisé à recevoir des ratifications condi- 
tionnelles; je regrette qu'il n'ait pas voulu courir 
les chances d'un nouveau retard en en référant 
au gouvernement ; il a été dominé sans doute 
par cette idée qu'il importait au plus tôt de 
mettre le traité du 15 novembre à l'abri de 
toutes les fluctuations ministérielles, et il a 
cédé probablement à des nécessités que, par sa 
présence sur les lieux, il était peut-être plus à 
même que le gouvernement d'apprécier. » La 
Chambre des représentants, puis le Sénat pro- 
lestèrent, par des adresses, contre les réserves 
jointes aux ratifications des puissances du 
Nord ('). Mais M. Van de Weyer sut affronter 



puisque j'y voyais quelque danger pour le traité même.. 
M. Van de Weyer a peut-être bien fait de l'accepter; mais 
il a agi contre ses instructions en ne demandant pas des 
instructions avant que d'échanger. Je l'ai appelé ici pour 

qu'il se justifie, puisqu'on crie beaucoup contre lui » 

(') Cette épineuse question des ratifications a été exposée 
par M. Nothomb dans son Essai historique et politique sur 

14 



■ 

m 









210 



SYLVAIN VAN DE WEÏER. 



courageusement l'orage qu'il avait prévu. Le 13, 
il écrivait au roi Léopold : 

« Supposons que j'eusse refusé la ratification russe, 

comme informe, ou comme imposant des conditions préa- 
lables, quelle eût été la conséquence de ce refus ? D'abord , 
la Russie ne serait point liée, comme elle l'est aujourd'hui, 
sur la reconnaissance de Votre Majesté, de l'indépendance, 
de la neutralité de la Belgique, bases de notre existence 
politique. En second lieu, les plénipotentiaires russes en 
auraient référé à leur cour ; et, dans l'intervalle, les autres 
Puissances se seraient refusées à prendre en considération 

la révolution belge (3 e édition, 1834), chap. XVI. Les rati- 
fications prussienne et autrichienne réservaient les droits 
de la confédération germanique quant aux articles qui con- 
cernaient la cession et l'échange d'une partie du grand- 
duché de Luxembourg. La ratification russe était pleine et 
entière < sauf les modifications et amendements à apporter, 
dans un arrangement définitif entre la Hollande et la Bel- 
gique, aux art. IX, XII et XIII. » M. Nothomb dit : « Le 
plénipotentiaire belge, en acceptant les ratifications de 
l'Autriche et de la Prusse, déclara, quant à la réserve, qu'il 
s'en référait purement et simplement à la garantie donnée à 
la Belgique par les cinq Puissances, et fondée sur les enga- 
gements contractés par le traité du 13 novembre; en accep- 
tant la ratification russe, il s'exprima à peu près dans les 
mêmes termes, après avoir obtenu des plénipotentiaires 
russes la déclaration que {'arrangement définitif, entre la 
Belgique et la Hollande, dont il est question dans la réserve, 
devait être un arrangement de gré a gré. » 




SYLVAIN VAN DR WEYER. 

nos autres demandes, et surtout celle de l'exécution 

Tout aurait pu être remis en question. Qui sait si le duc 
de Wellington, adoptant le système professé pendant trois 
mois par M. Ancillon, n'eût pas à son tour prétendu que, 
pour donner force et vie au traité, il fallait la sanction des 
cinq cours, et que, sans cette unanimité, le traité n'était 
qu'un simple projet. C'eût été un manque de foi insigne, 
sans doute; on en eût appelé, en Belgique, à Dieu, au bon 
droit, et aux armes. Mais la guerre! C'est là précisément 
ce qui peut mettre en danger cette chère indépendance, 
fruit de deux ans de persévérance et de la protection de la 

Providence Les réserves seront ce que nous les ferons, 

et les modifications ne pourront jamais avoir lieu que de 
notre consentement... De quelque côté donc que j'examine 
la question, je pense que M. de Muelenaere a pris le contre- 
pied de tout ce qui est ; et sa retraite, si elle a lieu, sera un 
acte de faiblesse et de pusillanimité que l'avenir ne lui 
pardonnera point. Qu'est-ce, à côté du salut de la Belgique, 
que les clameurs des journaux et une pitoyable opposition 
dans les Chambres? Avec du courage, de l'énergie, et la 
conscience d'avoir bien fait, on se place au-dessus des 
unes, et l'on tient vigoureusement tète à l'autre. » 

Le roi Léopold, qui avait appelé et non pas 
rappelé M. Van de Weyer à Bruxelles, était 
déjà revenu à une appréciation plus judicieuse 
delà situation : loin de se joindre aux contemp- 
teurs de son représentant à Londres, .il voulut 
le rassurer et l'encourager ('). 



(') Le roi Léopold à M. Van de Weyer : u Bruxelles, 



212 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Tandis que M. Van de Weyer s'embarquait 
pour la Belgique, lord Palmerston écrivait une 
longue lettre au roi Léopold pour le mettre en 
garde contre les injustes censures dont la con- 
duite de son représentant à Londres était 
l'objet à Bruxelles ('). Il disait que si M. Van de 










15 mai 1832. Je ne puis m'empécher de verser quelque 
baume sur les plaies et bosses qu'on joudrait vous donner. 
Je veux vous assurer que je ne partage nullement ces 
criailleries : vous étiez dans une de ces positions où l'on 
doit un peu risquer pour faire du bien à son pays. Les atta- 
ques contre vous ici tomberont bientôt, surtout si vous 
pouvez, de vive voix, faire quelque impression sur vos 
concitoyens : cela est désirable, puisque le paroxysme a 
été assez fort ; mais le bon sens prédominera bientôt. — 
Il faut que les puissances songent que l'on est impatient ici 
et assez naturellement : nous sommes au mois de mai ; je 
suis venu au mois de juillet : bientôt il y aura un an. Il 
est temps d'en finir : car il y a le parti du mouvement qui 
finirait par exercer une fâcheuse influence sur les esprits. 
Il désire une guerre générale, il ne demande pas mieux : 
et une confusion générale s'en suivrait bientôt — J'ai l'in- 
tention d'envoyer le général Goblet comme votre coadjuteur 
pour quelque temps à Londres et ensuite à Berlin. — Je 
vous réitère que mes sentiments pour vous sont toujours 
les mêmes et que je vous rends bien justice pour le zèle et le 
talent que vous avez invariablement déployés dans des 
circonstances bien difficiles. » 

(') Datée de Stanhope-street, 14 mai 1832, cette lettre 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



213 



Weyer avait erré en acceptant la ratification 
russe, il n'était pas seul en faute; car il ne s'était 
pas fié à son propre jugement, mais il avait eu 
l'approbation de ceux qui avaient à cœur 
l'intérêt du roi des Belges. « Que nous ayons, 
ajoutait lord Palmerston, tort ou raison en cette 
circonstance, je regarde comme un devoir de 
dire qu'un souverain n'a pas été servi souvent 
avec plus de dévouement, avec plus de sagacité 
et plus de sagesse que Votre Majesté l'a été par 
M. Van de Weyer durant les difficiles négocia- 
tions dont il a eu le fardeau depuis qu'il est votre 
plénipotentiaire. » Palmerston exprimait l'opi- 
nion que, lorsque l'acte que l'ou prétendait in- 
criminer aurait été apprécié impartialement, on 
reconnaîtrait qu'il ne faisait point exception au 
caractère méritoire des services antérieurs du 
ministre belge. Enfin, il déclarait que M. Van de 
Weyer aurait été inexcusable s'il n'avait point 
accepté la ratification russe : quoique incom- 
plète, elle liait la Russie aux 'puissances qui 
avaient reconnu l'indépendance et la neutralité 
de la Belgique. Il était d'ailleurs persuadé que 



avait seize pages in-i". Sir II. Bulwer n'en a publié qu'un 
extrait. Le texte intégral sous les yeux, nous avons tâché 
d'en donner une analyse fidèle. 



^ 



214 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



M. Van de Weyer saurait tenir tête viva voce à 
ses accusateurs, et il le recommandait chaleu- 
reusement à la protection et à la faveur du roi 
comme un serviteur loyal et utile ('). 

Arrivé à Bruxelles le 16mai,M.VandeWeyer 
s'abstint de voir M. de Muelenaere, ainsi que les 
autres membres du ministère; il crut que le 
soin de sa dignité, après ce qui s'était passé 
à la Chambre, lui commandait cette conduite ; 
mais il prépara activement un Mémoire cm Roi 
en son conseil. Ce fut le 21 qu'il en donna lecture 
en présence du roi et de tous les ministres. 
Après avoir exposé les motifs qui l'avaient 
déterminé à procéder avec la Russie à l'échange 
des ratifications du traité du 15 novembre 1831 , 
il disait: 

« Traduit en quelque sorte à la barre de la représenta- 
tion nationale, accusé à la face du monde, traité par 
ce qu'on est convenu d'appeler les organes de l'opinion 



(') Sir Charles Bagot, ministre d'Angleterre à la Haye, 
sans connaître encore le jugementde lord Palmerston, était 
du même avis. Il écrivait à sir Robert Adair que les diffi- 
cultés provenant des réserves russes , qui lui avaient 
d'abord paru insurmontables, avaient été ingénieusement 
aplanies. « L'idée de dénoncer M. Van de Weyer dépasse, 
disait-il en se servant d'une locution proverbiale, tout ce 
qu'Hérode aurait pu faire (put Herods Herod). » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



215 



publique d'agent infidèle, de mandataire coupable, qui 
excède ses pouvoirs et dépasse la limite de ses instructions, 
je pourrais en appeler à cette même opinion publique mieux 
éclairée, et, fort, je ne dis point de mes intentions, mais de 
l'ensemble de tous mes actes, faire casser un arrêt porté 
avec irréflexion, en mon absence, par des juges prévenus 
dont les erreurs n'ont été combattues ni redressées officiel- 
lement par personne; mais ce succès, je ne pourrais 
l'obtenir qu'aux dépens des intérêts du pays et qu'à la con- 
dition d'entrer en de certains détails dont la publication 
peut.n'étre point sans danger. A Dieu ne plaise que des 
considérations personnelles l'emportent sur ce que je dois 
à la Belgique et à Votre Majesté, et que je sacrifie jamais 
au désir d'une satisfaction momentanée l'avenir et le bien- 
être de l'État! C'est donc à Votre Majesté seule en son 
conseil que la prudence et la sagesse politique m'ordonnent 
d'en appeler d'un jugement prononcé avec trop de préci- 
pitation. » 

Puis le diplomate si violemment accusé, après 
avoir retracé ce qui s'était passé à Londres 
avec le prince de Lieven, signalait les avantages 
incontestables de l'acceptation et montrait les 
conséquences funestes d'un refus. Comme il 
s'agissait de prendre un parti sur l'heure, il 
n'avait pas même été possible d'en référer au 
roi; la conférence était réunie; il fallait se 
prononcer. M. Van de VVeyer finissait cette 
éloquente explication par les paroles suivantes: 

« Je réitère l'assurance que je m'imposerai le sacrifice 



w 



216 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



du silence vis-à-vis du public. Je ne constituerai point la 
Belgique et l'Europe juges entre la Chambre, le ministère 
et moi ; je déplorerai en secret la fatale précipitation que 
l'on a mise à discuter ces négociations diplomatiques aux 
Chambres et les paroles imprudentes que l'on y a proférées; 
mais la royale approbation de Votre Majesté viendra, 
j'espère, adoucir ce que j'éprouve de sentiments pénibles 
et douloureux. L'exposé qui précède vous convaincra, Sire, 
qu'au milieu des circonstances difficiles et dangereuses où 
se trouvait l'Europe, je n'ai consulté que les véritables 
intérêts de Votre Majesté, ceux de la Belgique et de son 
indépendance. » 

M. Van de Weyer avait posé nettement la 
question : le conseil me désavouera-t-il, oui ou 
non? M. de Muelenaere reconnut alors qu'il n'y 
avait eu à Londres rien de mieux à faire que ce 
qui s'y était fait; il ajouta que l'avenir politique 
du pays était ainsi définitivement assuré. M. de 
Mérode était également de cet avis. Les autres 
ministres, MM. Raikem etdeTheux paraissaient 
partager la même opinion. Toutes les difficultés 
semblaient donc aplanies, et il ne restait plus 
qu'à fixer le jour du départ de M. Van de Weyer 
pour Londres. Mais le lendemain MM. de Theux 
et Raikem s'étaient ravisés. Dans une intéres- 
sante lettre à M. de Stockmar, M. Van de Weyer 
a raconté cet épisode mieux que personne ne 
pourrait le faire : 



SYLVAIN VAN DE WEYfcR. 



217 



« Voilà que ce matin (le 22 mai) M. de Theux, profitantde 
['impossibilité réelle où se trouve le roi de composer un 
nouveau ministère (car tout le monde refuse), s'entend avec 
Raikem, change tout à fait d'avis, et, afin de conserver son 
portefeuille, et de n'être point attaqué à la Chambre, il 
opine pour que je quitte Londres et la conférence. Cepen- 
dant, cette fois, M. de Muelenaere tient bon, et dit que, 
si j'ai agi sans instructions, je n'en ai pas moins, en accep- 
tant la ratification russe avec toutes les précautions que j'y 
ai mises, sauvé le pays; et il ajoute qu'il ne consentira 
jamais à ce que cet acte soit désavoué. La retraite de 
MM. de Theux et Raikem entraînerait cependant celle de 
M. de Mérode, et le parti catholique pourrait prendre feu 
à cette occasion , et, par une vive opposition dans les 
Chambres , placer le roi dans une position plus difficile 
encore. Dans cet état de choses, j'ai compris ce que je devais 
au roi et à mon pays, et j'ai dit, ce matin, à Sa Majesté que 
je m'estimais heureux d'avoir, par l'acceptation de l'acte 
russe, assuré l'indépendance de la Belgique, et d'avoir 
depuis obtenu l'approbation du roi ; qu'aucun sacrifice ne 
me coûterait pour consolider cette œuvre ; que, pour ne 
point embarrasser la marche du gouvernement, j'étais prêt 
à me retirer des affaires, et à donner à l'instant même ma 
démission; enfin, qu'il me suffisait d'avoir la certitude que 
le sort du pays ne serait pas compromis, puisqu'on sentait 
la nécessité de sanctionner ce que j'ai fait. — Je n'ai pas 
besoin de vous dire que le roi a été touché de cette preuve 
de dévouement, la plus forte sans doute que je puisse lui 
donner. Il n'entend point que je me retire ; mais il pense 
que l'on pourrait peut-être gagner huit à dix jours en don- 
nant à Goblet une mission extraordinaire à Londres. L'envoi 



218 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



de Goblet préviendrait toute explication à la Chambre sur 
le conflit qui s'est élevé entre le ministère et moi... Je 
sens bien à quoi je m'expose par ce mezzo termine : l'oppo- 
sition et les journaux vont triompher • le public ne saura 
plus à quoi s'en tenir; les soupçons les plus injurieux à 
mon honneur seront répandus et accrédités ; mais je ne vise 
pointa une popularité du moment; et, lorsque la vérité 
sera connue, un jour mes concitoyens me sauront gré, 
j'espère, du silence que je me suis imposé et delà conduite 
que j'ai tenue. Le roi d'ailleurs entend bien sanctionner ce 
qui s'est fait ; la conférence n'aura pas ainsi occasion de 
tirer avantage contre la Belgique de l'imprudence des 
Chambres, et tout finira par s'arranger... » 

Trois jours après, M. Van de Weyer mandait 
à M. Wallez, chargé d'affaires à Londres (') : 

« ... Je n'ai mis dans tout cela ni haine ni passion per- 
sonnelle ; je me serais volontiers sacrifié de nouveau pour 
les intérêts du pays, et j'étais tout prêt à renoncer à l'am- 
bassade de Londres; je devais au roi de lui montrer qu'après 
avoir assuré notre indépendance, après avoir obtenu la 
pleine approbation du souverain et celle de tous les hommes 
d'État, je me serais retiré sans peine dans la vie privée. Le 
roi a eu la bonté de me répondre que rien de ce qui est 
noble et généreux ne le surprend de ma part, et qu'il sait, 
depuis longtemps, que je sers mon pays avec désintéresse- 
ment et une complète abnégation de moi-même ; mais qu'il 

(') Cette lettre était également écrite pour être commu- 
niquée à M. de Stockmar. 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



219 



ne consentirait jamais à ce que je quittasse les affaires, 
après les avoir conduites comme je l'ai fait. Je n'ai donc 
point donné ma démission , démission qu'en tout cas 
M. de Muelenaere déclarait ne pas vouloir contre-signer... 
Les catholiques ont une grande influence; mais jusqu'à 
présent ils n'en abusent point, et ils n'ont montré un peu 
de mauvaise humeur qu'à l'annonce de la retraite de 
M. deTheux. En ma qualité d'unioniste sincère, je n'oublie 
jamais que les catholiques veulent avant tout l'indépen- 
dance nationale, et je voudrais que l'on fit trêve aux atta- 
ques assez injustes dirigées contre eux. Sous ce rapport, 
les ultra-libéraux font du mal, et, par leur exagération, 
leur haine ouverte pour toute espèce de religion, ils aigrissent 
les uns et épouvantent les autres. Plus tard, et lorsque la 
question extérieure sera tranchée, il faudra, d'une main 
ferme, contenir tous les partis, résister à toutes les exagé- 
rations, et ne s'appuyer que sur les hommes modérés de 
toutes les nuances d'opinion. C'est heureusement le grand 
nombre, et personne de sensé ne se montre admirateur de 
l'ultramontanisme des uns ou du dévergondage philoso- 
phique des autres. » 

Les attaques violentes et les imputations 
calomnieuses de la presse avaient pourtant 
troublé, et pour la première fois, croyons-nous, 
la sérénité habituelle du diplomate-philosophe: 
naguère journaliste lui-même, il n'avait jamais 
eu recours, pour combattre ou contredire ses 
adversaires, à des armes déloyales. 11 était 
navré de l'injustice de ses accusateurs, et, 



w 




220 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



cependant, dans l'intérêt du pays, il ne voulait 
point leur répondre ('). 

M. Van de Weyer se trouvait en désaccord 
avec le chef du cabinet de Bruxelles sur une 
question plus grave que l'acceptation de la rati- 
fication russe. Le roi Guillaume ayant refusé 
son adhésion aux nouvelles bases de sépara- 



(') Dans un projet de lettre de cette époque, il faut signa- 
ler le passage suivant : 

«... Lorsque, pendant deux ans, un homme a consasré 
à l'indépendance de sa patrie tout ce que la Providence peut 
lui avoir donné de forces et de facultés; que toutes ses 
journées, tous ses moments, toutes ses pensées ont été, 
sans relâche, sans repos et sans découragement, employé à 
atteindre ce noble but; lorsque, au moment où ses vœux 
vont se réaliser, la conduite politique de cet homme est 
censurée, blâmée, tous les jours, par des écrivains qui se 
constituent juges, sans avoir sous les yeux les pièces et les 
éléments du procès ; lorsque l'injure lui prodigue ce qu'elle 
a de plus grossier, le mensonge de plus impudent, la 
calomnie déplus perfide; lorsqu'enfin, pour imposer silence 
à tant de clameurs, il suffirait à cet homme de publier une 
seule pièce et de donner une explication sur cette pièce, 
et que cette note il ne la publie point, cette explication, il 
ne la donne point, parce que sa position et les intérêts de 
son pays le lui défendent ; croyez-moi, monsieur, il y a, 
dans son silence, une force, un dévouement qui ne sont 
pas d'une âme livrée à une mesquine ambition, ou vouée à 
de misérables intérêts... » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



221 



tion stipulées dans le traité des vingt-quatre 
articles, M. de Muelenaere prétendait que la 
conférence de Londres se chargeât d'assurer 
l'exécution de ces conditions, tandis que la con- 
férence, de son côté, désirait faire dépendre 
cette exécution d'une négociation directe entre 
la Hollande et'la Belgique. Mais, dans cette 
hypothèse encore, le cabinet de Bruxelles 
subordonnait, d'une manière absolue, toute 
négociation nouvelle à l'évacuation préalable du 
territoire attribué à la Belgique par le traité du 
lo novembre. Ce système, sans avoir l'appui du 
prince de Talleyrand, était formellement con- 
damné par lord Palmerston. Le chef du Foreign- 
Office disait nettement que l'Angleterre n'aurait 
pas recours à des moyens coercitifs contre le 
roi Guillaume, au moment où elle avait lieu de 
croire que des négociations pouvaient amener 
une solulion conforme aux engagements que 
l'Europe avait pris envers la Belgique. 

Toutefois, M. Van de Weyer, pour se confor- 
mer à ses instructions, avait, le 7 mai, remis 
une première note à la conférence. Une seconde 
note conçue en ternies plus absolus, et por- 
tant la date du 11, lui fut envoyée par M. de 
Muelenaere pour être transmise à la même 
destination. M. Van de Weyer, venu à Bruxelles, 



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222 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



s'efforçait de démontrer que la remise de ce 
document était inutile et offrait même des 
inconvénients, lorsque tout à coup le texte de la 
fameuse note paraît, on ne sait par quelle indis- 
crétion, dans le Courrier français, d'Où il fait le 
tour de la presse européenne. La Chambre des 
représentants s'émeut encore une fois, et M. de 
Muelenaere, qui ne demandait pas mieux, est 
sommé de rester fidèle à ses engagements ; il 
répondit que la note serait remise ou qu'il ne 
serait plus ministre ('). 



(') Le système de M. de Muelenaere a été jugé avec 
beaucoup de sévérité par M. Lebeau dans ses souvenirs 
manuscrits : « Cette politique négative, dit-il, allait très- 
bien au caractère timide et irrésolu de M. de Muelenaere. 
Convaincu qu'elle ne pouvait aboutir à aucun résultat, que 
c'était une véritable impasse, il aimait, dans son antipathie 
contre toute responsabilité, dans son indolence d'esprit, 
dans son amour du far niente, de laisser à la Chambre 
seule, qui avait fait cette politique sienne, et, dans son 
aveugle imprévoyance, l'avait formellement imposée au 
cabinet, le poids de cette lourde bévue. M. Van de Weyer, 
qui, loin de jamais flatter les faiblesses ou les erreurs de 
son gouvernement, l'a toujours éclairé, souvent avec une 
franchise qu'on a trouvée un peu rude, était d'avis que si 
l'on insistait, commecondition de la reprise des négociations, 
sur l'évacuation préalable du territoire, on resterait dans 
un provisoire indéfini. » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



223 



Le général Goblet, envoyé à Londres comme 
plénipotentiaire près la conférence, lui remit, 
le 1 er juin, une note conçue dans le sens de celle 
du H mai; il réitéra, à plusieurs reprises, cette 
espèce de sommation, mais sans aucun succès. 

Pour neutraliser néanmoins les efforts de la 
diplomatie belge, le plénipotentiaire hollandais 
à Londres, M. de Zuylen de Nyevelt, adressa le 
30 juin à la conférence un nouveau projet de 
traité en vingt-quatre articles, destiné à être 
signé d'abord par la Hollande et les cinq puis- 
sances, puis par la Hollande et la Belgique. 
Lorsque ce projet, fort habilement conçu, par- 
vint à Bruxelles, le roi Léopold pria M. Van de 
Weyer d'en faire l'objet d'un mémoire sous 
forme de lettre, qui serait censée être adressée 
à M. de Muelenaere ou au général Goblet. Pour 
se conformer au désir du roi, M. Van de Weyer 
rédigea cette lettre dans la nuit et la signa. 
Elle fut envoyée immédiatement à Louis-Phi- 
lippe, et quelque temps après le roi Léopold ne 
laissa pas ignorer à M. Van de Weyer qu'elle avait 
produit de l'effet sur l'esprit du roi des Fran- 
çais, lequel, au premier abord, avait conseillé 
d'accepter la proposition de la Hollande. 

Quand le jour du mariage du roi Léopold 
avec la princesse Louise d'Orléans eut été défi- 











224 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



nitivement fixé, le chef de l'État dit à M. Van 
de Weyer : « Vous recevrez une réparation 
publique; vous m'accompagnerez à Compiègne. 
On verra bien ainsi que vous avez toute ma con- 
fiance. » Le jour du départ, M. Van de Weyer se 
rendit avec sa voiture au palais, mais le roi l'en 
fit sortir, le fit entrer dans la sienne et dit à haute 
voix, en présence de nombreux spectateurs: 
« M. Van de Weyer, nous voyagerons ensemble. » 
Le loyal ministre du roi Léopold reçut de 
Louis-Philippe et de sa famille un accueil dis- 
tingué. Comme on devait s'y attendre, la ques- 
tion politique ne fut pas négligée, et M. Van de 
Weyer s'empressa de rectifier certaines erreurs 
des ministres français Deux jours après son 
arrivée à Compiègne, le 8 août, il écrivait à 
M. de Stockmar: 

"... J'ai eu dans la soirée un entretien de plus d'une 
heure avec le roi Louis-Philippe, qui s'est montré plein de 
bienveillance et de bonté à mon égard. Nous avons discuté 
la nature et la portée des dernières propositions de la con- 
férence. Il ne m'a pas été difficile de démontrer que la seule 
clause relative à la navigation de l'Escaut devait faire rejeter 
tout le projet. J'ai eu lieu de me convaincre que, malgré 
tous les mémoires rédigés en Belgique, cette question n'a 
été ni étudiée ni approfondie par les ministres français, 
tant ils mettent de précipitation et de légèreté dans les 
choses les plus sérieuses. En conséquence, je prépare un 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



225 



résumé substantiel ad usum Beg. Fr Je voudrais bien 

avoir le temps de vous parler de notre voyage, de notre 
réception, de la tendre affection que toute la famille royale 
témoigne à notre bon roi, des mots agréables et flatteurs 
qui m'ont été adressés par le roi, la reine et M me Adélaïde ; 
mais les heures s'écoulent ici avec une effrayante rapidité.» 

Le jour du mariage (9 août), il écrivait encore 
à M. deStockmar : 

«...Chose singulière! Tandis que tous les journaux se 
plaisent à me représenter comme le diplomate à conces- 
sions, j'écris à Paris, a Londres, lettres sur lettres, où nos 
droits sont défendus avec toute la chaleur et l'énergie d'un 
bon citoyen. Ces lettres n'ont pas été sans influence, parce 
qu'on sait que j'ai toujours voulu la paix. Ma modération, 
l'esprit de conciliation que je porte depuis deux ans dans 
les affaires, sont aujourd'hui des armes puissantes avec 
lesquelles je combats les nouveaux projets. Quatre mots 
sortis de ma bouche, un : Cela n'est pas possible, font plus 
d'effet que les déclamations et les protestations des chambres 
et de la presse... Le roi Louis-Philippe s'est conduit avec 
une franchise, une droiture, une loyauté parfaite. 11 a 
rectifié lui-même une dépêche de Sébastiani dans laquelle 
ce ministre disait à M. de Mareuil (') que, si l'on décidait la 
question de l'Esc'aut en notre faveur, le roi Léopold céderait 
sur tous les autres points. Les deux rois ont fait sentir au 
général l'imprudence d'un pareil langage, et la dépêche 
a été modifiée. » 



(') Ministre de France à Londres, en l'absence du prince 
de Talleyrand. 

I. 15 






226 



SYLVAIN VAN DE WEYElt. 



M 



Il avait été convenu que, de Compiègne, 
M. Van de Weyer retournerait à Londres. Le 
18 août, il reprenait les fonctions de ministre 
plénipotentiaire près la cour de Saint-James et 
près la conférence. 11 eut aussitôt de longues 
entrevues avec lord Palmerston, qui l'attendait 
impatiemment. 

L'annonce de son retour avait excité une 
grande sensation parmi les membres de la 
conférence. Comme on le croyait porteur d'in- 
structions positives et muni de pleins pouvoirs, 
chacun entrevoyait la possibilité d'un arrange- 
ment prompt et définitif avec la Hollande. Il 
n'en était rien ; le cabinet de Bruxelles n'avait 
pas modifié sa politique. Ne pouvant se dissi- 
muler la stérilité de ce système, M. Van de Weyer 
se trouvait toujours dans une situation très- 
délicate. Il écrivait, le 21 août, au roi Léopold : 



u Prêter une oreille même officieuse aux moyens qu'au- 
rait pu suggérer lord Palmerston, c'était, aux yeux du 
général Goblet, s'écarter du système, dépasser les instruc- 
tions et compromettre le succès de la thèse qu'il a défendue 
depuis trois mois ; la conférence aurait pu s'emparer de 
cette circonstance pour rentrer dans la voie des négocia- 
tions, et toute la responsabilité en eût rejailli sur moi : on 
m'eût imputé à crime les efforts les plus indirects pour 
pénétrer les intentions de nos adversaires. Le général 



SYLVAIN VAX DE WEYER. 



227 



croyait à la nécessité de son départ, tant la moindre 
démarche paraissait devoir exercer une fâcheuse influence( ' ) . 
Je m'appesantis sur ces détails parce qu'ils servent à expli- 
quer tout ce qui s'est passé depuis deux jours et dessinent, 
je pense, tout l'embarras de la situation. J'ai donc cherché 
à concilier ce que je dois : 1° au ministère, dont les instruc- 
tions (que je veux observer fidèlement) étaient précises ; 
2° aux craintes du général, qu'il importait de calmer, avec 
les intérêts de mon pays et le désir de' Votre Majesté. 
Pendant toute une matinée j'ai écouté attentivement et lord 
Palmerston et les autres plénipotentiaires. Je crois avoir 
compris la marche qu'ils voudraient qu'on adoptât... La 
conférence ayant été convoquée hier, je priai lord Pal- 
merston de ne m'y point faire assister, attendu, lui dis-je, 
que mon arrivée n'a rien changé aux instructions antérieures 
et que je ne puis concourir à aucune discussion qui n'aurait 
pas pour objet la réalisation des vues du cabinet de Bruxelles. 
Mais je ne puis dissimuler à Votre Majesté que la surprise 
et le désappointement ont été fort grands. Lord Palmerston 
s'est exprimé avec une chaleur, avec une vivacité, qui prou- 
vent combien il attache d'importance à la négociation ( i ). » 



(') Le général Goblet avait exprimé le désir d'être rappelé. 
Le roi Léopold n'y consentit point : il jugeait que sa pré- 
sence sur le théâtre des négociations était également dési- 
rable. Du reste, il écrivit à M. Van de Weyer le 28 août : 
« Votre présence à Londres, un champ de bataille où nous 
avons besoin de voir aussi clair que possible , est fort 
importante. Je désire donc vous y voir agir de concert 
et en harmonie avec Goblet. » 

(') Cette lettre au roi Léopold, qui contenait la substance 












228 



SYLVAIN VAN DE WEYEH. 



D'accord avec le gouvernement français, lord 
Palmerston maintenait l'avis que des négocia- 
tions directes avec le cabinet de la Haye pour- 
raient amener plus efficacement une conclusion 
conforme aux engagements pris par les puis- 
sances à l'égard de la Belgique. Les plénipo- 
tentiaires belges adoptèrent enfin l'opinion du 
ministre anglais, à. savoir qu'il convenait, avant 
tout, d'éprouver au moins la sincérité du cabinet 
de la Haye. 

Le 9 septembre, le général Goblet apporta 
inopinémentà Bruxelles un projet de convention 
qui fut appelé le Thème de lord Palmerston. Con- 
certé avec les plénipotentiaires belges, en grande 
partie rédigé par M. Van de Weyer, ce projet 
contenait des propositions au delà desquelles le 
cabinet de Bruxelles ne pourrait être entraîné 
dans la négociation qu'il s'agissait d'ouvrir di- 
rectement avec la Hollande. M. de Muelenaere 
déclara que ses précédents ne lui permettaient 
pas de participer à cette négociation el résigna 
son portefeuille. Par dévouement au pays et au 
roi, le général Goblet consentit à le remplacer ('). 



des entretiens du ministre belge avec lord Palmerston et ses 
propres réflexions, avait soixante pages in-4°. 

(') Il faut citer la lettre qu'il écrivit, le 1 5 septembre, 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



220 



Nommé ministre des affaires étrangères le 
48 septembre, le général Goblet envoya le jour 



à M. Van de Weyer, et par laquelle il réclamait son con- 
cours. — Le général Goblet à M. Van de Weyer : « Bruxelles, 
45 septembre 1832. Mon cher collègue, vous avez sans 
doute été étonné de ne pas avoir reçu de mes nouvelles, 
mais je n'avais rien à vous annoncer ; le terrain était trop 
mouvant pour oser écrire la pensée du moment ; je me 
félicite de mon silence et en voici les motifs : à l'exception 
de M. Raikem, les trois autres ministres furent promptement 
convaincus que le gouvernement du Roi se trouvait dans 
une impasse dont le moindre des inconvénients était de 
nous exposer à la risée de l'Europe. 

« Ces messieurs avouèrent que le roi, pour tirer le pays 
de l'état incertain dans lequel il se trouve, ne pouvait que 
suivre la marche que je suis venu indiquer au gouverne- 
ment. 

« Je croyais avoir tout gagné, parce qu'il me paraissait 
que l'on ne pouvait jamais hésiter à adopter et provoquer 
l'exécution de mesures, qui seules étaient propres à conso- 
lider l'indépendance de la Belgique. Je m'abusais ; car ces 
messieurs, tout en reconnaissant la bonté de mes proposi- 
tions, déclarèrent qu'il ne leur appartenait pas de les 
mettre à exécution, que leurs engagements s'y opposaient 
et, enfin, ce soir ils ont déclaré au roi qu'ils se retiraient. 

« Sans vouloir justifier une telle conduite, vous sentirez 
facilement, mon cher collègue, qu'elle doit donner aux 
membres de la conférence une idée assez exacte de la dispo- 
sition des esprits en Belgique, et lord Palmerston doit y 














230 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



même à M. Van de Weyer des pleins pouvoirs 
pour ouvrir une négociation directe avec la 

puiser la conviction que, puisque l'on se conduit ainsi en 
présence des propositions qu'il vous a remises, elles doivent 
être considérées comme l'ultimatum de la Belgique. 

« Dans une telle situation, vous ne devez pas douter des 
embarras qu'éprouve Sa Majesté : c'est le moment de lui 
prouver son dévouement et de ne voir que le salut du 
pays : c'est ce qui m'a déterminé à ne point refuser de me 
charger de l'intérim des affaires étrangères, si, sous très-peu 
de jours, l'on ne trouve pas un autre moyen de vous auto- 
riser à vous aboucher avec le plénipotentiaire hollandais. 

« En consentant à me charger d'un fardeau si peu en 
rapport avec mes faibles moyens, je compte beaucoup sur 
votre fermeté et vos talents pour obtenir la solution de 
toutes les difficultés que nous rencontrerons sans doute dans 
la nouvelle ligne de conduite, que je regarde cependant 
comme la seule propre à consolider l'existence de la 

Belgique. 

» Telle est en peu de mots la situation des affaires, et j'ai 
cru devoir vous en donner connaissance, tant pour éviter 
les reproches que vous auriez pu me faire sur mon silence, 
que pour que vous pussiez laisser entrevoir aux membres 
de la conférence que, s'ils ont l'intention de respecter leurs 
engagements envers la Belgique, ils la trouveront toute dis- 
posée à entrer dans leurs vues, si toutefois les modifica- 
tions ne doivent porter que sur la forme et non sur le fond 
du traité. 

« Veuillez agréer, etc. » 



SYLVAIN VAN DE VVEYEK. 



231 



Hollande ('). M. Van de Weyer promit au général 
de le seconder de toutes ses facultés et d'arriver 
à un prompt résultat. Cet engagement fut tenu. 
Le 21, M. Van de Weyer rendit compte au roi 
Léopold des importants entretiens qu'il avait 
eus avec lord Palmerston et M. de Mareuil, 
ministre de France. 

" ... J'ai revu, ce matin, lord Palmerston; et, dans un 
fort long entretien, nous avons discuté toutes les mesures 
à prendre en cas de refus de la part de la Hollande, t. Le 
roi Léopold, lui dis-je, en abandonnant le système suivi 
jusqu'à ce jour par M. de Muelenaere, a sans doute fait 
une chose utile, nécessaire, et dont il n'aura point à se 
repentir. Il s'est mis en règle avec tous les cabinets de 
l'Europe; il a montré qu'avec tous les moyens de faire la 
guerre, il aime mieux terminer par la paix; il a ôté tout 
prétexte au roi de Hollande, et a fourni à la conférence 
Y argument qu'elle attendait. Le roi Léopold est donc, en ce 



(') Le 18 septembre, le roi Léopold écrivit à M. Van de 
Weyer : « M. de Stockmar vous aura donné connaissance 
de la position des affaires ici. Le général Goblet signera vos 
nouvelles instructions qui partiront aujourd'hui. Votre acti- 
vité et votre savoir-faire sont bien nécessaires. Ma position 
personnelle est fort pénible au milieu de tout cela. « Le 21 , 
lord Palmerston chargeait sir Robert Adair de dire au roi 
Léopold combien il admirait sa fermeté et sa résolution à 
l'égard de ses ministres, et d'ajouter que rien au monde ne 
pouvait venir plus à propos que l'annonce des pleins 
pouv oirs envoyés à M . Van de Weyer. 













232 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



qui concerne la question extérieure, dans une position plus 
avantageuse. Mais si le roi Guillaume, qui se berce encore 
d'illusions et vit toujours d'arrière-pensées, rejette les pro- 
positions faites par votre entremise, la position du roi des 
Belges devient d'autant plus difficile à l'inférieur, qu'il s'est 
exposée toute l'impopularité que devait entraîner l'annonce 
d'une nouvelle négociation, sans recueillir ensuite ce qu'on se 
promettait de cette démarche. Je ne vois donc plus qu'un 
seul moyen d'éviter que le gouvernement ne soit débordé, 
et que le mécontentement ne prenne un caractère alarmant, 
c'est la guerre, la guerre immédiate, et justifiée par une 
année entière de patience et de longanimité. Cette guerre, 
vous pouvez encore la prévenir, en prenant, au sein de la 
conférence, une honorable et franche initiative, et en 
déclarant qu'après avoir épuisé auprès du roi Guillaume 
tous les moyens de conciliation, l'honneur de votre gouver- 
nement, le respect pour la foi jurée vous imposent le devoir 
de faire exécuter les engagements que vous avez pris, et de 
briser l'obstination machiavélique du roi de Hollande. » — 
J'ai laissé lord Palmerston convaincu that something must 
bedone. — J'ai tenu le même langage à M. de Mareuil. 
« Comment, lui dis-je, se dissimuler plus longtemps les 
vœux, les espérances, et peut-être les manœuvres pkis 
actives de la Hollande en faveur d'une restauration de la 
branche aînée? A la manière dont on reçoit, à La Haye, la 
duchesse d'Angouléme ; aux honneurs qu'on lui rend ; aux 
hommages dont on l'entoure, en la qualifiant de dauphïne 
de France et en la recevant presque officiellement en cette 
qualité dans les palais royaux, il est facile de s'apercevoir 
que le roi Guillaume ne croit pas plus à la nécessité de 
déguiser sa pensée, "que ne le font, à Londres, ses agents 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



233 



officiels, qui ne se cachent nullement et parlent d'une 
double restauration comme d'une chose convenue et pour 
la réalisation de laquelle il ne faut plus qu'un peu de temps 
et un peu de patience. » — M. de Mareuil a reçu ces obser- 
vations comme un homme qui les avait déjà faites à part 
lui, et qui était bien aise de se voir confirmer par un autre 
dans ses propres idées. Je crois que le moment est arrivé 
pour la France de prendre une attitude énergique. Les repré- 
sentations de Votre Majesté au roi des Français, qui saisit 
toutes les questions avec une si merveilleuse promptitude, 
contribueront puissamment à déjouer toutes ces intrigues. » 

Le représentant du roi Léopold sut profiter 
habilement des dispositions nouvelles de la 
conférence qu'avaient froissée les procédés di- 
latoires du plénipotentiaire hollandais, M. de 
Zuylen. Elle décida qu'elle appellerait celui-ci 
et lui poserait des questions nettes et précises 
auxquelles il devrait répondre verbalement. 
Le 25 septembre, M. Van de Weyer mandait 
au général Goblet (') : 

« La conférence s'est réunie hier au soir pour arrêter la 
rédaction des questions qui seront posées au plénipoten- 
tiaire hollandais. Ces questions résumeront en j» incipc 
toutes les propositions faites dans le dernier projet de lord 
Palmerston. Ce n'est qu'après avoir obtenu une réponse 



(') Nous devons à la bonté du général Goblet la communi- 
cation des lettres particulières que M. Van de Weyer lui 
adressait pendant cette période si dramatique. 



234 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



sur chacun de ces points, que l'on abordera les détails. — 
C'est du Foreign-ofpce, où je viens d'être appelé, que je 
vous écris ce peu de mots à la hâte. J'espère que l'on me 
donnera communication de la série des demandes et que je 
pourrai vous les transmettre ce soir par la poste ou par 
courrier, accompagnées d'une partie des réponses. Van 
Zuylen est dans l'appartement voisin. — Matuszewic ('), 
pris à la chasse pour un renard, a reçu un coup de feu 
dans la cuisse. J'entends des .personnes qui disent : coup de 
feu diplomatique, arrivé fortà propos pour s'éloigner du coup 
de feu de la conférence.. Quoi qu'il en soit, il n'est pas resté 
inactif : je tiens de bonne source qu'il a broché un projet de 
traité à opposer à celui de lord Palmerston, qu'il envoie à 
MM. de Lieven et Btilow, et qu'il leur laisse le soin de 
défendre. L'adopte-t-on ? il s'en attribue le mérite. 
Est-il rejeté? La faute en est non à l'absent, qui, tout 
souffrant qu'il est, a payé son tribut au roi Guillaume; 
mais au\ présents, qui n'auront eu ni persévérance ni 
fermeté. Pas mal imaginé... » 

La mesure extraordinaire adoptée par la con- 
férence reçut son exécution le lendemain. Neuf 
questions ayant été posées au représentant du 
roi Guillaume, la conférence constata que le 
plénipotentiaire hollandais n'avait jamais été 
muni des pouvoirs nécessaires pour négocier 
directement avec le plénipotentiaire belge et 
que, en outre, le cabinet de la Haye refusait 



(') Un des deux plénipotentiaires de la Russie. 



SYLVAIN VAN DE WBYER. 



235 



d'accepter les vingt-quatre articles dans leur 
ensemble. 

Quatre jours après, le 1 er octobre, la con- 
férence reconnaissait que des mesures co- 
ercitives étaient devenues nécessaires pour 
obtenir l'assentiment de la Hollande. Tou- 
tefois, les plénipotentiaires du Nord voulaient 
se contenter de mesures pécuniaires, tandis 
que les représentants d'Angleterre et de 
France déclaraient celles-ci insuffisantes et 
réservaient tous les droits de leurs gouver- 
nements. 

Dès lors M. Van de Weyer prévoyait que 
les dernières espérances du roi Guillaume 
seraient déçues et que la Belgique trou- 
verait dans l'alliance de la France et de 
l'Angleterre un appui efficace. On racontait 
à Londres que la dernière entrevue du roi 
Guillaume avec sir Charles Bagot avait été 
très-vive. Le roi, ému, avait dit qu'il faisait 
à la paix de l'Europe un sacrifice immense, 
en proposant le nouveau traité ; que ni lui 
ni son peuple n'iraient au delà; que, si ce 
projet était rejeté, il ne leur restait plus qu'à 
en appeler aux armes, et « au besoin , se 
serait-il écrié, en montrant le portrait de Van 
Speyck, nous imiterons l'exemple de ce jeune 











236 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



héros('). » — « Mais, avait-il ajouté en se calmant 
un peu, je compte sur l'Angleterre: jamais elle 
ne consentira à employer des mesures coerci- 
tives contre son ancienne alliée; jamais le 
peuple anglais, qui a tant de liens commerciaux 
avec nous, n'accordera les fonds nécessaires 
aune expédition contre moi; je réveillerai son 
affection ; j'en appellerai à la vieille sympathie 
de cette nation, comme j'en appelle dès aujour- 
d'hui à la justice de la partie éclairée du minis- 
tère, à lord Palmerston, à lord Goderich, etc. - 
M. Van de Weyer, rassuré, recommandait à 
Bruxelles du calme et de la confiance (■). Il 






( 1 ) Van Speyck s'était, devant la rade d'Anvers, fait 
sauter avec son vaisseau plutôt que de se rendre aux volon- 
taires belges. 

( 2 ) Le général Goblet lui répondait à ce sujet (5 octobre) : 
ci ... Lord Palmerston m'a dit qu'il ne lisait jamais de 
journaux, pas même ceux de son pays, et il fait bien : 
mais, s'il en était autrement, il aurait pu se convaincre que 
ce sont ces derniers qui fournissent des détails sur les 
séances de la conférence et non pas les journaux belges. 
Vous recommandez à la Belgique une attitude calme et 
confiante ; vous en parlez fort à votre aise sur votre paisible 
square : commencez par donner de la fermeté à vos amis et 
surtout la conscience de leurs véritables intérêts, et alors 
nous serons calmes et confiants... » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



237 



était, au surplus, en parfaite conformité de vues 
avec le général Goblet, et il s'en félicitait clans 
sa correspondance particulière avec le roi. 
Il lui écrivait notamment, le 24 octobre : « Je 
suis heureux de pouvoir dire à Votre Majesté 
que, depuis l'entrée du général Goblet au minis- 
tère, je n'ai qu'à me féliciter de la direction 
régulière qu'il a imprimée aux affaires. Pas 
le moindre nuage n'est venu obscurcir nos rap- 
ports, et l'intelligence la plus parfaite continue 
à régner entre nous. 11 y a eu dans ses vues 
un esprit d'ordre et de suite, qui ne contribuera 
pas peu au succès de la négociation. » 

Trois jours auparavant, MM. Lebeau et 
Ch. Rogier s'étaient associés au général Goblet, le 
premier comme ministre de la justice, le second 
comme ministre de l'intérieur, pour compléter 
la délivrance du territoire belge. 

Les dangers de cette nouvelle crise ne déta- 
chaient point entièrement M. Van de Weyer de 
ses anciennes études. Un jeune savant de beau- 
coup d'avenir lui ayant demandé son appui 
pour être appelé aux fonctions de professeur 
suppléant de philosophie au musée de Bruxel- 
les, il s'empressa de lui écrire qu'il applaudissait 
de tout cœur à son zèle pour la science. «C'est 
surtout après les orages d'une révolution, 



238 



SYLVAIN VAN 1JE WEYER. 



disait-il, que les graves études philosophiques 
sont nécessaires à la jeunesse, non pour la dé- 
tourner du terrain mobile et dangereux de la 
politique, mais afin d'en asseoir les bases sur 
la connaissance de l'homme et de ses rapports, 
sans laquelle toutes les théories sociales n'ont 
ni force ni stabilité. Hâtez-vous, au début de 
votre carrière, d'être admis dans l'intimité de 
M. Van Meenen, excellent citoyen, penseurpro- 
fond, qui ne vous refusera rien de ce qui peut 
contribuer aux progrès de la philosophie : nul 
ne l'a cultivée avec plus de persévéranee, plus 
de solidité, plus de désintéressement. Il a, pour 
la science du bon, du beau et du vrai, cet 
amour pur et élevé, qui lui fait ouvrir avec 
empressement des trésors de pensée accumulés 
par trente années de méditations consciencieu- 
ses et profondes A notre émancipation 

sociale, ajoutons une complète émancipation 
intellectuelle. Ne soyons pas toujours tributaires 
de l'étranger; ayons, dans les lettres, les scien- 
ces et les arts un nom en propre, et conquérons 
notre place dans le monde savant, comme 
nous en avons conquis une dans le monde 
politique. » 

Tel était l'homme que des- plumes enveni- 
mées s'efforçaient, dans l'effervescence des 



^■^ 

wr 



SYLVAIN VAN DE VVEYER. 



239 



passions politiques, de dénigrer et de rabaisser. 
M. Van de Weyer méprisait, ces attaques; mais 
il n'en fut plus de même lorsque parut la Bio- 
graphie des hommes de la révolution, dédiée à 
M. A. Gendebien. M. Van de Weyer écrivit à 
son ami (2 novembre) qu'il avait vu dans cette 
dédicace un gage d'impartialité , et qu'il n'en 
était rien. Puis il ajoutait : 

« Il est impossible, me disais-je, que Gendebien ne 
répudie pas avec horreur et mépris un libelle où ses 
anciens collègues au gouvernement provisoire sont accusés 
d'avoir rempli leurs poches, c'est-à-dire d'être des voleurs, 
où l'on annonce que son ami Van de Weyer a déposé à la 
banque de Londres les sommes d'argent que lui versait le 
prince d'Orange pour opérer une réaction orangiste ! — Il 
est impossible que les auteurs de pareilles infamies puissent 
compter un instant sur le silence de Gendebien qui sait, 
mieux que personne, que, si le gouvernement provisoire a 
fait des fautes, jamais administration révolutionnaire n'a 
montré plus de désintéressement et de probité; qui sait, 
enfin, qu'après dix ans de travaux, son ami Van de Weyer 
est moins riche qu'il ne l'était au début de sa carrière. — 
Je suis cuirassé, mon ami, contre toutes les injures et les 
calomnies que l'on prodigue aux hommes politiques, mais 
elles prennent aujourd'hui, en s'appuyant de votre nom, un 
caractère plus sérieux ; et si je puis, si je dois même tolérer 
que l'on imprime que j'ai mis en poche une note diplomatique, 
je ne crois pas que la patience et la longanimité doivent 
aller jusqu'à permettre que l'on dise que je mets de l'argent 



240 



SYLVAIN VAN DE WEYEK. 



dans ma poche. On peut écrire, sans que je m'en plaigne, 
que je suis un âne en politique, ajouter que mes négocia- 
tions ont perdu la Belgique ; mais nul ne dira que je suis 
un malhonnête homme et que mes mains ne sont pas pures 
d'or belge ou orangiste, sans que je ne le prenne à partie, 
et ne le livre à la justice. — J'attends donc ma Biographie 
que l'on annonce; je ne ferai pas la moindre démarche 
pour en arrêter la publication. » 



Dans sa réponse, M. Gendebien repoussa 
toute solidarité avec l'auteur de l'ouvrage 
qui, disait-il, lui avait été dédié à son insu. 

Énergique et vigilant, M. Van de Weyer sur- 
veillait alors de nouvelles manœuvres contre 
l'indépendance belge. Les plénipotentiaires 
russes, mortiliés, reparlaient d'un projet de 
partage, vers lequel, selon l'expression de lord 
Palmerston, Talleyrand ne tendait point sa 
plus mauvaise oreille. M. de Zuylen exaltait 
ce plan, et l'on s'efforçait d'y convertir la 
Prusse. Le roi Léopold, malgré son mariage 
et la bonne foi du gouvernement actuel de la 
France, devait être sur ses gardes. Averti, il 
répondit le 49 novembre à M. Van de Weyer : 
« Vous faites très-bien d'être sur le qui vive; 
votre position le rend particulièrement néces- 
saire, et la pauvre Belgique est toujours dans 
une position dangereuse. Cependant, comme 



w 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



241 



elle s'est déjà si souvent tiré d'affaires, j'espère 
qu'elle réussira aussi aujourd'hui. Je ne partage 
pas vos craintes relativement à une combinai- 
son traîtreuse ; mais je crois qu'il faut garder 
les yeux ouverts sur ce qui pourrait se faire 
plus tard.,.. » 

L'accord des cabinets des Tuileries et de Saint- 
James aboutit enfin au siège de la citadelle 
d'Anvers par une armée française. Le 30 novem- 
bre, la forteresse, où flottait encore la bannière 
des Nassau, fut sommée parle maréchal Gérard. 
Les Anglais voulaient un prompt résultat, un 
prompt succès, dussent les Français, malgré le 
désir contraire publiquement exprimé par le 
gouvernement belge, occuper momentanément 
la ville même d'Anvers ('). M. Van de Weyer 



(') Le général Goblet à M. Van de Weyer : « 19 novem- 
bre 1832. J'ai ici beaucoup de mal avec les Français : ils 
veulent entrer dans Anvers, et aucun motif ne le réclame. 
Il faut absolument que l'Angleterre vienne à notre secours, 
et le ministère la secondera fortement. Traitez de suite cet 
objet avec lord Palmerston et envoyez-moi sur-le-champ 
l'opinion de ce ministre. » 

Le roi Léopold n'était pas moins pressant : « Le gouver- 
nement anglais peut nous faire beaucoup de bien en noiis 
soutenant fortement. Il ne peut pas voir d'un bon œil qu'on 

occupe Anvers quand cela n'est pas nécessaire Dites 

î. 10 




.'*«f I 






242 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



adressa le 21 novembre au roi Léopold la lettre 
suivante : 

« Je me suis empressé de communiquer à lord Pal- 
merston la lettre de Votre Majesté, ainsi que la note rédigée 
par le général Évain ( 1 ). Il importe que Votre Majesté con- 
naisse au plus tôt le point de vue sous lequel le ministère 
anglais envisage la question qui a été soulevée à Bruxelles, 
relativement à l'occupation par les troupes françaises de 
la ville d'Anvers. Il pense que tout obstacle, toute diffi- 
culté de nature à retarder la reddition de la citadelle, 
serait, dans les circonstances actuelles, un très-grand mal. 
Ce serait, en effet, jouer le jeu des torys, des carlistes et 
des orangistes, qui ne désirent rien tant qu'une mésintel- 
ligence entre les membres de la triple alliance, et les agents 
de ces partis unissent leurs efforts pour faire échouer 
l'exécution de la convention du 22. M. de Zuylen va disant 
partout, et les torys répètent avec complaisance, que, de 
la manière que la citadelle d'Anvers sera attaquée, le siège 
durera plus de six semaines. Le commerce en est fort 
alarmé; les légitimistes s'en réjouissent, car ils espèrent 
que cette longue durée de l'occupation française amènera 
soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, une collision quelconque, 
dont ils tireront partie. — Il importe donc, Sire, qu'il y ait 
un résultat immédiat; que le succès vienne couronner sans 






beaucoup de belles choses de ma part au prince de Talley- 
rand. Vous pouvez lui dire que je suis très-calme, mais 
déterminé à me défendre à outrance contre quiconque 
m'attaquera. » 

(') Le général Évain était ministre de la guerre. 



SYIVAIN VAN DE WEYER. 



243 



retard les efforts combinés de la France et de l'Angleterre. 
Si l'existence du cabinet anglais peut être menacée, ce 
n'est point par l'occupation française de la ville d'Anvers, 
mais bien par la lenteur et les embarras des opérations. 
Rien ne lui serait plus fatal que de voir traîner les cboses 
en longueur, comme rien ne serait plus agréable aux torys, 
et au duc de Wellington en particulier, que de reprendre 
la discussion à laquelle l'entrée de l'armée française a 
donné lieu. 

« On conçoit fort bien ici que Votre Majesté ait le désir 
d'épargner la ville d'Anvers, et de faire en sorte qu'elle soit 
considérée comme neutre ; mais on pense que le général 
Chassé ne pourra consentir à un pareil arrangement s'il a 
reçu les ordres de faire résistance. 

« On conçoit encore, Sire, combien Votre Majesté tient à 
cœur de ne point laisser l'armée belge dans l'inaction, si la 
ville même est attaquée. Rien, dans ce cas, ne pourrait, en 
effet, empêcher que les Relges ne prissent part à l'action. 
Mais ce que l'on craint avant toute chose, c'est que des 
difficultés suscitées par nous ne viennent compromettre le 
succès d'une expédition, quia coûté tant de peine à préparer 
et qui est encore actuellement menacée par tant d'ennemis. 

« Le gouvernement anglais ne verra donc point d'un 
œil jaloux l'occupation momentanée de la ville d'Anvers 
par les Français : il veut tout ce qui peut amener à un 
prompt résultat ; il combat tout ce qui pourrait le retarder. 
Lord Palmerston se fera un devoir d'en écrire personnelle- 
ment à Votre Majesté, et de dissiper les doutes et les craintes 
du cabinet de Bruxelles. L'opinion qu'il émettra n'est pas 
uniquement la sienne : il s'est empressé de soumettre la 
question à lord Grey, à ses autres collègues, et même au 




*"7^ 



w 



244 



SYLVAIN VAN DE WEYEIt. 



Roi, à qui les pièces ont été envoyées par courrier à 
Brighton, de sorte que Votre Majesté aura la pensée du 
cabinet anglais et du chef de l'État. » 

Les violents débats dont la Chambre des re- 
présentants fut le théâtre pendant que les Fran- 
çais assiégeaient la citadelle d'Anvers, — lutte 
parlementaire suivie d'une crise ministérielle, — 
affligèrent et consternèrent M. Van de Weyer. 
«( .... On nous en veut beaucoup ici, écrivait-il, 
le 4 décembre, avec sa franchise ordinaire, et 
les derniers débats des Chambres nous font 
grand mal. On y voit tant de maladresse et 
d'ignorance politique, tant de misérables pas- 
sions et de colères factices, tant d'oubli des 
services passés et d'ingratitude pour les services 
actuels rendus par l'Angleterre à la Belgique 
indépendante, au risque de la popularité et de 
l'existence même du ministère Grey, que l'on 
ne sait ici ce qu'on doit le plus admirer, ou de 
notre jactance ou de notre incapacité ... » Tout 
cela, disait-il encore, nous fait plus de mal que 
le canon de Chassé : c'est notre mois d'août 
parlementaire ('). 

(*) Le général Goblet répondit (le 7 décembre 1832). — 
k Votre lettre particulière du 4 de ce mois est charmante 
et pleine de vivacité ; je suis pénétré de tout ce que vous 
me dites. Ce que je ne conçois pas très-bien, c'est l'impa- 




^r 



SYLVAIN VAN DE WEYEtt. 



245 



Le général Chassé, après avoir énergique- 
ment défendu la citadelle dont il avait la garde, 
fut enfin contraint de se soumettre. Le 23 dé- 
cembre, il signait la capitulation. Le lendemain 
M. Van de Weyer écrivait au général Goblet : 
« ... Que le ciel soit loué ! La citadelle est en 
notre pouvoir ; le roi sain et sauf à Bruxelles ; 
l'effusion du sang arrêtée; la garnison prison- 
nière de guerre jusqu'à la reddition des deux 
forts (') ; toutes ces bonnes nouvelles nous sont 
parvenues ce matin à huit heures par une lettre 
particulière et par une dépêche télégraphique 
de Lille. Les courriers officiels arriveront pro- 
bablement dans le courant de la journée. J'ai 
écrit et reçu, depuis ce matin, plus de vingt 
billets. Les félicitations pleuvent de tous les côtés. 
Quel merry Christmas pour nous! Car la Noël 
est ici ce que la nouvelle année est en Belgique. 
Maintenant, mon cher général, c'est à la diplo- 
matie à rentrer en campagne, quoique aucuns 



tience que vous mettez à ce que les ministres reprennent 
à l'instant leurs portefeuilles. Aucune résolution politique 
n'est à adopter avant la reddition de la citadelle d'Anvers, 
et, dans tous les cas, je suis là ; je vous écris même du 
bureau du ministre, et j'aime à croire que mes collègues ne 
m'abandonneront pas. » 

(') Les forts de Lillo et de Liefkenshoek. 




246 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 






pensent ici que, l'armée française une fois par- 
tie, le prince d'Orange pourrait fort bien prendre 
l'initiative.... » 

La prise de la citadelle d'Anvers accomplie 
par les armes françaises n'avait point satisfait 
les Belges ('). Les têtes étaient de nouveau en 
fermentation et, au sein même du gouverne- 
ment entraîné par l'opinion publique, on agitait 
la question de la conquête de la Flandre zélan- 
daise en représaille de la fermeture de l'Escaut. 
Informé de ces velléités guerrières, lord Pal- 
merston écrivit à M. Van de Weyer (29 janvier 
1833) : « J'espère que le gouvernement belge 
sera beaucoup trop sage pour faire une chose 
qui serait en violation de ses engagements 
formels, et qui forcerait l'Angleterre de l'aban- 
donner. Car si les Belges attaquaient la Flandre 
hollandaise, nous ne pourrions refuser à la 
Hollande le droit de marcher à Bruxelles f). » 



(') Le général Goblet à M. Van de Weyer : « 28 décem- 
bre 1832. — Je vous avoue franchement que la prise de la 
citadelle d'Anvers n'a pas fait en Belgique autant de sensation 
qu'en France et en Angleterre ; et, en effet, il est difficile de 
voir dans ce succès et avec un homme tel que Guillaume 
un acheminement bien prononcé vers la conclusion de nos 
affaires. >■ 

( 2 ) Cette lettre était écrite en français. 




w 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



247 



La diplomatie voulut de nouveau dominer 
la situation. 

Dès le 30 décembre, lord Palmerston et le 
prince de Talleyrand transmettaient aux repré- 
sentants de leurs cours à la Haye un projet de 
■ convention préliminaire à conclure avec la 
Belgique, par l'entremise de l'Angleterre et de 
la France. Ce fut le point de départ d'une nou- 
velle série de notes et de contre-notes échan- 
gées pendant deux mois, et qui restèrent égale- 
ment stériles. M. Van de Weyer ne l'ut pas 
directement mêlé à ces négociations ; mais de 
même que les plénipotentiaires des puis- 
sances du Nord étaient en rapport constant 
avec le plénipotentiaire hollandais, lord Pal- 
merston et le prince de Talleyrand tenaient le 
ministre belge au courant de leurs entretiens 
avec M. de Zuylen et lui donnaient ainsi la 
possibilité de l'aire entendre ses observations et 
ses conseils. Le rappel de M. de Zuylen, qui 
s'était compromis par ses trop étroites relations 
avec les torys, devait être enfin comme le 
signal d'un revirement dans les dispositions du 
cabinet delà Haye. 

M. de Zuylen avait blessé la conférence, 
mécontenté le gouvernement anglais, et, ajou- 
tons, irrité M. Van de Weyer. Le redoutable 



2£8 



SYLVAIN VAN DE WEYEll 



polémiste achevait justement une réfutation 
des sophismes émis sur le traité du 15 novembre. 
Ce factum, comme il l'appelait modestement, 
était intitulé : La Hollande et la conférence ou 
Examen raisonné des actes de la conférence de 
Londres et de la conduite du cabinet de la 
Haye{ 1 ). L'auteur avait pour but de signaler les 

(') Il fut publié en mars 1833 sous le pseudonyme 
de Goubau de Rospoul, et bientôt traduit en anglais et 
en allemand {Opuscules, 2 e série). On ne tarda point 
à reconnaître la manière et le style du ministre de 
Belgique à Londres II écrivit au roi Léopold, le 26 mars : 
« ... Je prends la liberté d'adresser à Votre Majesté un 
exemplaire de ma réponse aux brochures de M. de Zuylen. 
Cinq cents exemplaires en seront distribués demain dans 
les clubs et aux membres du Parlement. J'ai cherché à tem- 
pérer la sécheresse du sujet par quelques détails historiques 
et quelques petites méchancetés que le prince de Talley- 
rand n'a pas trouvées trop fortes. Votre Majesté remarquera 
qu'aux pages 58-59, j'ai donné l'analyse d'un mémoire 
remis au cabinet de la Haye par le comte Orloff. L'existence 
de ce mémoire a toujours été fort secrète. C'est une indis- 
crétion calculée d'un des membres de la conférence qui m'a 

mis sur la voie. Lord Palmerston en possède une copie 

La traduction anglaise de ma brochure est sous presse. Elle 
sera terminée cette semaine. Je dois ce service à M. Grattan, 
auteur de High-ways et By-ways, d'une histoire de la 
Belgique, etc., etc. Il a bien voulu descendre des hauteurs 
de la littérature pour se faire simple traducteur. » Le roi 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



249 



tergiversations, les subtilités et les équivoques 
qui prolongeaient une situation périlleuse à 
tous égards, et, comme on l'a dit, il détruisait 
les sophismes du cabinet de la Haye aussi 
effectivement que les fusées de Paixhans avaient 
démoli les fortifications de la citadelle d'Anvers. 
Malgré sa vive défense contre les agressions 
diplomatiques des Hollandais, il entrevoyait 
cependant la fin de la lutte et la réconciliation 
des deux peuples. « Tout présage donc, disait-il, 
une issue prompte à cette négociation jusqu'à 
présent inextricable : ce n'est pas de nos jours 
que les gouvernements peuvent résister long- 
temps à des besoins réels et profondément 
sentis ; et la puissante volonté de l'Angleterre 
et de la France saura mettre', d'ailleurs, les 
peuples à l'abri du fléau de la guerre. » 

M. Salomon Dedel , successeur de M. de 
Zuylen , arriva à Londres le 13 mars. Il n'était 
cependant autorisé qu'à conclure un arran- 
gement préliminaire, et, d'accord avec le 
gouvernement prussien, à ne consentir qu'à 



Léopold trouva la brochure « très-bonne » et exprima le 
désir que la traduction anglaise parût sans retard. • 'Elle 
importe, disait-il, au ministère anglais, cette question 
batavo-belge servant d'arme à toutes les oppositions. ■> 



r 



250 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



un armistice limité jusqu'au 1 er août, et non à 
un armistice indéfini, ni à la reconnaisssance 
de la neutralité de la Belgique. « Quant à la 
neutralité, écrivait M. Van de Weyer le 19 mars, 
j'ai eu occasion aujourd'hui de rappeler à lord 
Palmerston l'opinion même du cabinet de Saint- 
Pétersbourg, émise par l'organe du comte Orloff. 
Dans sa déclaration du 22 mars 1832, ce pléni- 
potentiaire annonce au roi Guillaume que « Sa 
Majesté Impériale reconnaît comme juste et 
nécessaire que la Belgique reste neutre dans la 
jouissance actuelle des avantages qui résultent 
pour elle des vingt-quatre articles, et nommé- 
ment de celui qui stipule sa neutralité. » J'ai 
trouvé sur le désarmement des passages tout 
aussi décisifs. Depuis huit jours, j'ai relu trois 
fois, et la plume à la main, toute la série des 
protocoles et des notes; c'est mon bréviaire... » 

Il ajoutait dix jours après : « On ne veut 

point entendre parler d'armistice limité, et c'est 
principalement sur ce point qu'il faut de nou- 
veaux pouvoirs à M. Dedel. M. Ancillon, qui a 
le talent d'être toujours à côté de la question, 
et qui ne pousse jamais une idée jusqu'à ses 
dernières conséquences, avait d'abord pensé 
qu'un armistice limité jusqu'au 1 er août était 
sans inconvénient, et qu'avant l'expiration de 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



251 



ce délai, le traité définitif pourrait être conclu; 
mais on lui a fait comprendre qu'une pareille 
mesure serait en contradiction avec tous les 
actes de la conférence; que, dès le 4 novembre,' 
la cessation des hostilités a été placée sous la 
garantie des cinq puissances, qui ont, en consé- 
quence, exigé d'abord la libre navigation de 
l'Escaut et la levée du blocus de Maestricht, et 
approuvé ensuite l'entrée de l'armée française 
en Belgique; — qu'un armistice limité était 
surtout incompatible avec la neutralité de notre 
territoire, principe européen ; que la France et 
l'Angleterre ne pourraient y consentir, sans 
se mettre en opposition avec les intentions, tant 
de fois manifestées par les autres puissances; 
— qu'en un mol, il fallait asseoir la convention 
préliminaire à conclure sur les principes qui 
ont servi de bases à notre édifice politique. » 

M. Van de Weyer, dans ces nouvelles et graves 
conjonctures, ne resta point au-dessous de sa 
tâche. 11 regrettait certes le départ d'un homme 
éminent, dont l'expérience lui avait été plus 
d'une fois d'un grand service; mais il s'efforçait 
et réussissait à dominer, lui aussi, une situation 
encore périlleuse ('). Il était soutenu, animé par 



(') M.VandcWeyerauroiLéopold : « 19 février 1833. Vous 



w 



252 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



le noble désir d'affermir et de rendre inébran- 
lable l'indépendance de la Belgique. 11 faut citer 
la lettre suivante adressée, le 26 mars, au roi 
Léopold : « Sire, l'indépendance de mon pays est 
un article de ma religion; ma foi n'est point une 
foi morte, mais vive, sincère, profonde, et pour 
laquelle rien ne me coûterait. Or, cette indépen- 
dance n'est possible qu'avec Votre Majesté, à 
laquelle je suis attaché par les plus sacrés des 
devoirs. Par où j'entends, Sire, qu'en vous par- 
lant de mon dévouement, ce n'est point une for- 
mule banale que j'emploie, mais le mot le plus 
propre à exprimer ce que , comme citoyen , 
j'éprouve de reconnaissance pour Voire Ma- 
jesté; et si, au milieu de mes travaux, j'ai 
parfois quelque inquiétude, c'est par la crainte 
que les difficultés à l'extérieur et les petitesses 
à l'intérieur ne causent à Votre Majesté de trop 
amers dégoûts, et que mes compatriotes ne 
sentent pas assez l'immense service que vous 



avez eu la bonté , Sire , de remarquer combien je 
dois regretter l'absence de M. le baron Stockmar. Son 
départ laisse, en effet, un grand vide. Il a eu pour moi 
toute l'affection et la sollicitude d'un père, comme j'ai pour 
lui tout l'attachement d'un fils. Je n'oublierai jamais les 
sages conseils que je dois à son amitié. » 



SYLVAIN VAN DE WEYEU. 



253 



leur avez rendu et les sacrifices que vous avez 
faits pour eux. » 

M. Dedel, qui désirait sincèrement que son 
gouvernement changeât de système, finit par 
demander des pouvoirs plus étendus. Il les 
obtint, et les négociations, rapidement menées 
par les plénipotentiaires de l'Angleterre et de 
la France, aboutirent à la convention qu'ils 
signèrent, dans la nuit du 21 au 22 mai, avec le 
plénipotentiaire hollandais ('). Cette convention, 
qui portait la date du 21 , stipulait un armis- 
tice indéfini entre la Belgique et la Hollande, 
laissait à la première les parties contestées du 
Luxembourg et du Limbourg jusqu'à la con- 
clusion du traité définitif, l'affranchissait de 
l'obligation de payer sa part dans la dette 
commune du royaume des Pays-Bas et débar- 



(') A propos de l'accord qui régnait entre l'Angleterre et 
la France, Guillaume IV faisait dire à lord Grey : » ... The 
king admits that their conduct (la conduite des Français) in 
the belgic question has latterly been steady and correct, 
and in accordance with the engagements mutually con- 
tracted ; but he doubts if it would hâve been so if the 
northern courts had notswerved, and thus enabled France 
to place England and France in opposition to them on this 
point... » Sir H. Taylor au comte Grey, 1" mai 1832. 
Correspondance oflhe Me earl Grey, t. H, page 386. 



'7"7'.. v - 






■ 



254 



SYLVAIN VAN DE VEYER. 



navigation 



de 



rassait de leurs entraves la 
l'Escaut et celle de la Meuse ('). 

M. Van de Weyer écrivit, le 2 juin, au ministre 
des affaires étrangères: « ...Un pas immense vient 
d'être fait : par l'armistice, la paix de l'Europe 
est assurée; notre désarmement immédiat pos- 
sible; celui de la Hollande forcé; la conclusion 
du traité définitif plus nécessaire à la Hollande 
qu'à nous, car il lui importe de régulariser la 



(') M. Van de Weyer au roi Léopold : « 21 mai 1833. 
Sire, la convention préliminaire vient enfin d'être signée... 
L'échange des ratifications aura lieu dans dix jours. Mais 
il importe que cet acte soit tenu secret... Lord Palmerston 
tient beaucoup à ce qu'aucun détail ne paraisse dans les 
journaux, avant que la convention ne soit parvenue à la 
Haye. Il craint avec raison que, si la pièce tout entière ou 
quelques-unes de ses clauses étaient rendues publiques, les 
journaux ne s'empressassent les uns de les attaquer, les 
autres de les défendre. Suivant le langage que l'on tiendrait 
en Belgique, le roi Guillaume se déciderait à ratifier ou à 
ne point ratififir. Il a toujours agi de la sorte ; et nous ne 
devons pas oublier combien la discussion publique, dans 
les Chambres et les journaux, des vingt-quatre et des dix- 
huit articles, nous a été préjudiciable. » Le 26, le roi Léopld 
répondait à M. Van de Weyer : « Lord Palmerston est 
toujours bien enchanté de votre bon jugement et de votre 
perspicacité; en toutes circonstances, je rencontre aussi en 
vous ces bonnes et belles qualités. » 




^F 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



255 



navigation des fleuves, d'entrer dans la pos- 
session des territoires cédés et de percevoir 
annuellement ses 8,400,000 florins ('). Le roi de 
Hollande s'est engagé à conclure Je traité; c'est 
là une reconnaissance virtuelle de la Belgique 
comme État indépendant. Un traité définitif, 
dont les bases territoriales et autres sont décla- 
rées finales et irrévocables, ne se peut entendre 
que d'Étal à État. On peut dire qu'à partir du 
21 mai, le roi Guillaume a cessé de nous consi- 
dérer comme des rebelles. Je suis étonné qu'on 
n'en ait pas fait l'observation... » 

La convention du 21 mai disait aussi que les 
hautes parties contractantes s'engageaient à 
s'occuper sans délai du traité définitif à inter- 
venir entre les Pays-Bas et la Belgique. En 
prévision des négociations annoncées, M. Van 
de Weyer, le 25 juin , s'adressait en ces 

termes au général Goblet : « Nous allons 

avoir à négocier sur le fond du traité; et nous 
voilà replacés sur le terrain où nous nous trou- 
vions en septembre 1832, avec un statu quo 
territorial, militaire et commercial de plus, qui 
est tout à notre avantage et nous permet de 



(') C'était le chiffre de la dette imposée à la Belgique par 
le traité des vingt-quatre articles. 



256 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



1 



voir venir nos adversaires ('). Cependant, je 
pense que, même aujourd'hui, il importe que 
les difficultés ne viennent pas de notre côté. 
Nous devons achever de nous concilier l'Europe 
par notre droiture en affaires et notre prompti- 
tude à les conclure. Nous ne devons donner à 
la malveillance des uns et à l'impatience des 
autres aucun prétexte de nous traiter avec 
défaveur ou avec mauvaise humeur. On permet 
vingt torts à la Hollande ; on n'en pardonnerait 
pas un à la Belgique. » 

Le 1 S juillet, la conférence se réunit de nou- 
veau à Londres. M. Verstolk de Soelen, ministre 
des affaires étrangères du roi Guillaume I er , 
étant venu rejoindre M. Salomon .Dedel, comme 
plénipotentiaire des Pays-Bas, le général Goblet, 
ministre des affaires étrangères de Léopold I er , 
rejoignit M. Van de Weyer, à la demande même 
de ce dernier. 

M. Van de Weyer avait insisté vivement sur 
la nécessité de transformer la convention préli- 



(') Telle était aussi l'opinion de lord Palmerston. 11 écri- 
vait à William Temple, son frère, le 3 septembre 1833 : 
« The convention of may puts the Belgians in a condition 
in which they can bear to wait. » The life oflord Palmerston, 
t. II, p. 166. 






SYLVAIN VAN DE WEYER. 



257 






minaire en traité définitif, qui consoliderait 
irrévocablement l'indépendance de la Belgique. 
Il écrivait, le 5 juillet, au général Goblet : « ... Si, 
comme vous me l'assurez, le ministère, tel 
qu'il est composé, ne peut s'exposer à faire 
un nouveau- traité, « quelque favorable qu'il 
puisse être » : hé bien ! il faut que ce ministère 
se retire; car, avec ces dispositions, il ne fera 
rien qui vaille et il finira par être fatal à la 
Belgique. Il sera applaudi dans les journaux et 
par les tribunes; — mais il perdra le pays. — 
Pourquoi des hommes de mérite quitteraient- 
ils le pouvoir? Us ont déjà beaucoup fait; ils 
ont essuyé plusieurs bourrasques : encore un 
petit orage, moins dangereux que les premiers, 
et le navire arrive à bon port... » 

A la grande satisfaction de lord Palmerston, 
qui ne cessait de veiller avec la sollicitude la 
plus sincère sur les destinées de la Belgique, 
MM. Goblet et Van de Weyer reçurent de 
Bruxelles les pouvoirs qui leur étaient néces- 
saires (•). Mais bientôt la conférence allait 



(') D'autre part, en informant lui-même, le 30 juillet, 

M. Van de Weyer de la naissance du prince royal, le roi 

Léopold lui disait : « Je suis sûr que vous qui avez travaillé, 

avec tant de dévouement et d'abnégation de vous-même, à 

1. <7 






258 SYLVAIN VAN DE WEYER. 

constater que le roi Guillaume ne renonçait 
pas encore à ses' illusions, à ses arrière-pensées 
à l'égard de la Belgique. Il fut démontré encore 
une fois que le roi des Pays-Bas n'avait pas le 
dessein de conclure un arrangement définitif. 
Le général Goblet et M. Van de Weyer adres- 
sèrent, le 28 septembre, à la conférence une 
note, dans laquelle la responsabilité de la rup- 
ture des négociations était formellement attri- 
buée au cabinet de la Haye. Cette note était de 
la teneur suivante : 

« Les soussignés sont convaincus que Leurs Excellences 
les plénipotentiaires des cinq grandes puissances réunis à 
Londres se plairont à rendre pleine justice au cabinet de 
Bruxelles, et à reconnaître qu'il a toujours apporté dans 
cette négociation, tout en défendant avec force les intérêts 
et les droits qui lui sont confiés, un esprit de concorde et de 
conciliation qui eût infailliblement conduit à la solution de 
toutes les difficultés, si l'autre partie eût été animée des 
mêmes sentiments. Le cabinet de Bruxelles se félicitait de 
voir la Belgique partager cet esprit de paix et de modération 
qui succédait heureusement aux agitations inséparables 
d'une rupture violente entre deux peuples réunis pendant 
quinze années. Les Belges, rassurés sur une indépendance 
qui leur est garantie, ne voulaient entretenir contre le 
peuple hollandais ni haine nationale, ni préventions 






l'indépendance de votre pays, vous aurez vu avec joie un 
événement qui doit contribuer à sa consolidation. » 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



259 



jalouses. Admis les derniers dans la grande famille euro- 
péenne , ils ont voulu montrer qu'ils comprenaient les 
devoirs imposés à chacun de ses membres par l'ordre 
social, et qu'ils étaient tout disposés à les remplir. Ils n'ont 
négligé aucun moyen pour rétablir les communications 
commerciales, la base la plus solide d'une paix durable 
entre deux peuples destinés, par leur position et leurs 
intérêts, à des rapports journaliers. Il tardait au gouverne- 
ment du Roi de pouvoir prouver que les deux peuples ne 
seront jamais plus unis que lorsque leur séparation sera 
consacrée par le droit public international, comme elle 
l'est déjà par le droit public européen. Mais toutes ces tenta- 
tives sont venues échouer contre la politique du cabinet de 
la Haye, dont la nation hollandaise déplorera un jour 
amèrement les conséquences fatales. » 

La conférence ayant reconnu l'exactitude de 
ces allégations, la note des plénipotentiaires 
belges reçut une grande publicité par la com- 
munication qui en fut faite, le 4 octobre, aux 
Chambres. Le même jour, M. Van de Weyer 
écrivait à son ancien collègue : « J'espère que 
vous avez fait aujourd'hui votre rapport à la 
Chambre; notre note a été lithographiée au 
Foreign- Office et expédiée partout. Il serait 
fâcheux qu'elle reçût une publicité non offi- 
cielle. Frappons donc, frappons vite et frappons 
fort. Le mécontentement des cours du Nord est 
grand. Le prince de Schwarzenberg est à la 




260 



SYLVAIN VAN DE WEYER. 



Haye, chargé d'exprimer au Roi la haute indi- 
gnation des trois souverains et de dissiper les 
dernières illusions qu'on se fait en Hollande. 
La note vient donc on ne peut plus à propos... » 
La convention provisoire du 21 mai, mainte- 
nue par l'obstination du roi Guillaume, fut en 
définitive un bienfait pour la Belgique. Peu de 
temps après la rupture des dernières négocia- 
tions, lord Palmerston constatait que tous les 
rapports venant des provinces belges signa- 
laient la prospérité croissante du nouvel État 
et les progrès du sentiment national dans toutes 
les classes. « Ce petit pays, disait-il à sir Robert 
Adair, nous fait honneur ; et, lorsque le traité 
définitif sera signé un jour, vous pourrez être 
fier d'avoir présidé au h^Çf^Ç^la Belgique 
indépendante. » 







-A-IFIRIEilsnDXCIE!. 



(Page 18.) 

COUP D'OEIL SUR LA PHILOSOPHIE D'HEMSTERHUIS. 

L'édition des œuvres d'Hemsterhuis, publiée par M. Van 
de Weyer, en 1825, est devenue très-rare. On nous saura 
donc gré d'en reproduire ici un fragment important : c'est 
l'examen par l'éditeur des idées du philosophe hollandais 
sur le mal. 

« Il est un point essentiel de sa philosophie, où Hemster- 
huis paraît en avoir momentanément oublié l'esprit général, 
et qui pourrait prêter aux plus graves objections : c'est sa 
manière d'envisager et d'expliquer le mal, que nous allons 
soumettre à un rapide examen. 

« Le bien ou le mal, dit Hemsterhuis, ne dérivent pas 
des choses qui sont bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, 
mais nous appelons ces choses bonnes ou mauvaises suivant 
le bien ou le mal qui en résulte pour des êtres qui sentent. 
Le mal n'est donc qu'un effet relatif à celui qui en est affecté, 



i 




\i 



APPENDICE. 



et il est produit par une cause quelconque qui ne saurait 
être mauvaise en elle-même. 

« L'homme méchant n'est mauvais que relativement à 
d'autres êtres ; par lui-même, il n'est que d'une classe infé- 
rieure : il est moins parfait que d'autres. Et si la loi le punit, 
c'est qu'il le faut pour le maintien de l'ordre ; mais nous 
sommes juges iniques et très -incompétents les uns des 
autres. L'homme seul est son propre juge équitable et com- 
pétent , parce que lui seul cl Dieu savent la source du mal 
qu'il a fait, et peuvent déterminer s'il est le résultat de 
l'imperfection naturelle de ses facultés ou de sa négligence 
à les cultiver et à les perfectionner. 

« Mais qu'est-ce que le mal en lui-même? 

» Le mal consiste dans les obstacles quelconques à la 
volonté. C'est parce que les hommes sont des êtres intellec- 
tuels, libres, actifs, bornés, de différents degrés de perfec- 
tion, qu'il y a du bien et du mal. Olez à l'homme actif et 
borné ces facultés, il n'y aura plus ni choix, ni comparaison, 
ni conflit de volontés, et par conséquent point de mal, mais 
aussi point de bien. L'être libre et actif borné, sans grada- 
tion dans le bien ou le mal, est donc absurde. Ce qu'on 
appelle mal dans l'univers tient donc essentiellement à ce 
qui en fait le bien el la vie. 

« Pour ce qui est de la douleur corporelle, elle consiste 
également dans une mortification contraire à la volonté. 
D'ailleurs, elle est proportionnée à la sensibilité de l'indi- 
vidu; et nous ne devons pas oublier les armes que nous 
trouvons dans le moral pour en repousser les atteintes et la 
vaincre. 

« Mais il est un moyen puissant d'éviter l'une et l'autre : 
« lorsque la volonté libre se dirige vers des objets fixes, lors- 



APPENDICE. 



265 



« qu'elle se met hors du chemin fréquenté par les événements 
« du monde et par les passions actives des hommes, elle n'a 
« pas d'obstacles ni, par conséquent, de mal à craindre ; et si 
» l'on veut prendre la peine d'appliquer cette réflexion à 
« tous les désastres tant célébrés de la maison de Pélops, on 
« trouvera que c'est dans les directions des volontés libres 
" de Pélopides que résida la source de leurs maux. >> 

« Telle est la manière dont Hemsterhuis considère le mal. 
Sans doute, elle est noble, élevée, faite pour armer l'individu 
contre les maux et les douleurs de cette vie, et pour lui 
inspirer le pur et vif désir du perfectionnement et de l'har- 
monie de toutes ses facultés ; sans doute , elle le place 
au-dessus des événements et des accidents ordinaires, et, 
l'isolant en quelque sorte des intérêts matériels et mesquins 
du monde, elle nous montre cet individu, dédaigneux du 
jugement, de l'opinion et des faiblesses des autres hommes, 
uniquement occupé de son âme, qu'il perfectionne, et de 
Dieu, auquel seul il aspire à s'unir. Mais la morale sociale, 
la morale religieuse s'accommoderaient-elles de cette doctrine 
si abstraite et si élevée? L'individu qui contemplerait les 
choses de cette hauteur serait-il accessible à la pitié, dis- 
posé à la bienfaisance? El cette doctrine ne dégèncrait-elle 
point en un égoïsme spiritualiste, plus noble peut-être clans 
sa source, et plus facile à vaincre ou à guérir par cette 
noblessc-Ià même, que l'cgoïsme matérialiste, mais tout 
aussi funeste dans ses premiers effets? En effet, si la douleur 
n'est pas un mal, pourquoi le serait-elle plus pour les autres 
que pour moi ? Si la douleur n'est, dans celui qui souffre, 
que le défaut ou le vice de n'avoir pas établi l'harmonie entre 
toutes ses facultés, que lui dois-je, sinon le mépris, les repro- 
ches? Et qui sait si, cédant à un attrait naturel et presque. 



266 



APPENDICE. 



irrésistible, je ne saisirai point cette occasion de comparer 
ma force avec sa faiblesse, la richesse de ma composition et 
sa florissante culture, avec la pauvreté et l'aridité de la 
sienne, et ne me renfermerai-je pas dans une orgueilleuse 
contemplation de moi-même et de mes perfections? 

» Ne vaudrait-il pas mieux reconnaître (et cela même est, 
selon nous, dans l'esprit de la philosophie générale d'Hem- 
sterhuis) que la douleur est dans l'essence et inséparable de 
l'existence d'une velléité bornée ; qu'elle est le sentiment 
même de son impuissance, la conscience des bornes qui lui 
résistent; que la douleur est donc un résultat de notre 
essence, un sentiment auquel nous ne pouvons pas plus 
nous soustraire, que nous ne pouvons agir sans moyens, sans 
organes ; que nous souffrons donc par une nécessité de notre 
nature et par sentiment ; mais que nous pouvons calmer 
par réflexion et dominer, jusqu'à un certain point, par 
réflexion et par raison ? * 



II 



(Page 24.) 

MUSÉE DES SCIENCES ET DES LETTRES. 

The foundation of the Free Universityat Brussels,in 1827, 
marks a period in the hislory of the European mind, and 
in french literature, in référence to the philosophy of his- 
tory. The philosophical school of Belgium is its most eminenl 
product. .The patriarch of tins school is Van Meenen,whose 



APPENDICE. 



267 



disciple, Van de Weyer, has not ceased to be ils most illus- 
trions mcmber by entering into public life. Thèse men hâve 
taken up an original and highly important position between 
the sensualism of Condillac and of his successors on the one 
side, and abstract Gcrraan metaphysics on the other. The 
Belgian school has now a young and distinguished repré- 
sentative in Tiberghien, as is proved by his Essai théo- 
rique et historique sur la génération des connaissances 
humaines. 

(Jphorisms on the philosophy of the history of man- 
kind. Hippolytus dnd his âge, by Dcnsen, t. II, p. 20.) 



III 



(Page 125.) 



Lettre de sir J.-C. Hobhouse à M. Van de Weyer. 



n London, december 17, 1830. 



« My dear Sir, 

* I received your esteemcd letter a day or two ago and 
this day D r Bowring showcd me a letter of a later date. By 
both of thèse favors I find that you hâve vvritten to me more 
than once and bave transmitted certain documents for my 
perusal, — neither one nor the other bave reached me, so 
that I know no more of Belgian affairs than I see in Ihe 
Journals. I congratulate you and your country on your 



-<Mjr5 



268 



APPENDICE. 






appointmenl to the higli office which you now occupy, 
and which will put you in communication with our new 
administration. You, of course, understand why I aban- 
doncd the motion respecting your affairs. The fall of the 
Wellington cabinet made that discussion unnecessary, for 
lord Grey, our new prime minister, in his first profession 
of faith declared against ail intervention of any kind, and 
eulogized the strugglcs for liberty which his predecessor had 
condemned, so that it would only hâve embarrassed our 
friends to bave discussed the Belgian question. 

« I am glad you likc lord Ponsonby. Ile lias the full con- 
fidence of lord Grey, being his brother in law. I think you 
would do well to lose no time in sending some minister 
hère immediately, for there is a set still in action wbo are 
trying to keep alive the bopes and prétentions of the prince 
of Orange. The language is, the Nassau family will be the 
best guarantee for peace and against french influence. The 
simple answer nalurally is that your people would bave 
notbing to do with that family if they were composed of the 
seven wise men of Greece. I do nol wonder that you are tired 
of being a king. Neverlheless the crisis is worthy of the 
exertion, and a long delay is better than a hasty choice. We 
hâve a talk of prince Leopold , but it is only a talk. It 
would be a strange thing for a little german prince to miss, 

so nearly, thr.ee crowns, England, Greece and Belgium 

He may do very well for a citizen-king. — » Sans phrases 
et sans façons » most of us berc are inclined to think that 
you or Merodc would be the best man. But we know nothing 
of the real state of the case, and prescribe, likc the physi- 
cians in Turkey for the.Sullanas, without seeing them. I am 
delighted to hear there is some chance of your paying us a 



APPENDICE. 



269 



visit soon. If you do corne to London, pray rccollect Charles 
Street. 

« With every wisli for your liealtli and prosperily. 

« Believe me your very faithful servant, 
« J.-C. Hobiiouse. » 



IV 



& 



(Page 125.) 
Lord Ponsonby à lord Grey. 

« 17 décembre 1850. 

« M. Van de Weyer will oit lier send this letter toyou, orbe 
Ihe bcarer of it liimself. Hc is tlie président of tlie commiltee 
for diplomatie affairs and Ihe most influenlial of tlie mem- 
bers of Congress. I believe him (o be sincercly désirons 
of doing what is best for bis counlry — without mueh 
party vievvs. Ile is a man mueh distinguished for bis know- 
lcdge in Ihe sciences and in literalure. Ile was professor of 
philosopby, tho' lie is now no more than seven or eigbl 
and Iwenty. In tlie battles hère which were infinitely more 
serious to the eitizens tban those al Paris, M. Van de Weyer 
distinguished himself bighly by bis personal courage. He at 
ail times was the friend or tlie main support of internai 
order, and perbaps no man lias contributed so mueh as 
himself to ils préservation, by bis great influence with the 
people, who respect him. Ile is the advocate who defended 
de Potter when tried and condemned. But M. Van de Weyer 






■ 



270 



APPENDICE. 



lias broken off his political connexion with Potter in con- 
séquence of his dangerous, absurd and perhaps too selfish 
views. I lliink you will find him most highly worthy of 
being carefully cultivated by yourself. Ile is very agreeable 
when quite at his ease, and an excellent speaker in public. 
He is not a french partizan, but a true Belgian. — If I were 
to say what may be his fault, it is lhat he lias still a little 
too much attachment to theory; but it is évident that the 
practise of affairs, bas already diminished lhat error, and I 
doubt not it will wholly yield to a little more expérience. 
« I raust just add lhat personally I like him extremely. » 



PROJETS DE PARTAGE DE LA BELGIQUE. 

(Pages 159 et 173.) 

Lord Palmerston au vicomte Granville, à Paris. 

(Extrait.) 

« 13avrill831. 

« Maherly (') also told me - lhat which you will 

do well to communicate in confidence to Périer, but not to 
Sébasliani — that there was over hère, a little time ago, an 
agent of Soult, sent ostensibly to buy horses and equipments; 
but the agent, having got introduced to Maberly in the way 
of business, became too open to him upon politics — said 
lhat Soult was delermincd to gel possession of Iielgium ; 

(') Membre du parlement pour Abingclon. 



.>.-., ^*n 



APPENDICE. 



271 



that France, howevcr, was not prepared to engage in a naval 
war with England, and was consequcnlly most anxious to 
detach us from the otlier four powers, and lo persuade us to 
consent to the views of France. That for this purpose they 
would offer us Antwerp and Ostcncl, and would make any 
arrangement almost that would be agreeable to us, but 
consistent with their views; that Soult, and thosc who acted 
with him, who, however, were not named, had not confi- 
dence in Talleyrnnd, and could not employ him in the 
négociation (') ; but if Maberly could sound the governmenl, 
and should find that we were disposed to listento such pro- 
positions, Soull would send over a confidcntial agcnl hère, by 
whose means the affair might be selllcd without the confé- 
rence knowing anything aboul it. Maberly said he told this 
person that thèse were matters he had nolhing to do with ; 
and he did not suppose that the governmcnt would be at ail 
inclined to enter into such a negotiation; but (liât, never- 
thcless, he should mention the matter to me whenever lie 
had an opportunily; and in the mean while the agent is 
gone back to France. 

" My answer lo Maberly of course was, that if the man 
came to him again, lie should tell him that he was sure 
that any such proposition would be pcremptorily rejected. 
But it is right, I Ihink , that Périer should be awarc 
what sort of colleagues lie bas, and the manner in which 
they create distrust in the sincerity of the french govern- 
ment... » 



(') Le maréchal Soult se défiant de Talleyrand ! Et cependant l'un 
et l'autre convoitaient la même proie! Mais sans doute que le vieux 
guerrier ne voulait pas céder au diplomate émérite l'honneur de la 
curée. 




272 



APPENDICE, 



Le même au même. 



(Extrait.) 



« Foreign-Oiïice, 12 août 1831. 

« ... I think it right tolose no time in communicating to 
you a conversation which took place to-day betweenTalIeyrand 
and Bulow, and which was related to me immediately, in 
confidence, by the latter, because it is highly important in 
the présent state of things that you should be aware of it. 
We had a conférence hère to-day.... Talleyrand came first, 
and after him Bulow, bolli beingin the red waiting-room till 
the rest should arrive. Talleyrand immediately began about 
Belgium, and said to Bulow that that country could not go on 
as it was ; that Lcopold is a poor créature and unfit to be a 
king; the Belgians a set of cowardly vagabonds, unworthy 
to be independent ; that we hâve got inlo a difficulty that 
threatens to upseteither the French or theenglish ministry; 
that if the french troops retire, there is and end of Périer; 
and if they do not, the english governmenl musl fall ; that 
there is but one solution of thèse difïiculties, and that is a 
partition ; that if France, Prussia and Holland united, the 
thing would be simple, and England must be contented with 
the makingof Antwerp a free port. He dwelt at some length 
upon this, lus old and favourite project, till their conver- 
sation was interrupted by the arrivai of the other plenipo- 
tentiaries.... » 



APPENDICE. 



273 



Le même au même. 
(Extrait.) 

« 2G août 1851. 

« Talleyrand lias for some time past been preaching to ail 
who would liston to him the necessity of partitioning 
Belgium, and sending Leopold to Claremont, unless he werc 
grand duke of Luxembourg; and he put up Alexander 
Baring the other day to broach this doctrine in the House of 
Commons... » 

(The lifeoflord Palmerston, t. If, pp. 66 
et suiv.) 



VI 

LES VINGT-QUATRE ARTICLES. 

(Page 190.) 
Lord Palmerston à sir Robert Aduir. 

« 11 novembre 1831. 

« Van de Weyer arrived this morning and called upon me 
to day to explain tome the instructions which he lias brought 
with him. I hâve earnestly pressed him to départ from them 
a little in forai, in order the better to adhère to them in 
substance. He is instructed not to communicate to tho 
conférence the full and unqualified acceptance of the twenty. 
four articles by the king, until he has first obtained an 
assurance from the conférence that king Leopold will be 

18 



Il 



:»* 



274 



APPENDICE. 



1 



acknowlcdged by tlic three powers who hâve not yet done 
so. I liavc told him that the conférence yesterday came to 
the resolution lo do that .which is the only act of acknow- 
ledgment which they can perform ; namely to conclude a 
treaty with king Leopold, which sliould consist of the 
twenty-four articles, an article guaranteeing to Belgium the 
exécution of those articles, and another, providing that the 
treaty should be ratifiée! wilhin two months. 

« The conférence hâve convinced themselves that the best 
way of inducing the king of the Netherlands to accept the 
articles, is lo avail themselves immediately of the acceptance 
of thèse articles by the king of the Belgians, to embody them 
into a treaty with him. This is the only way in which the 
plcnipotentiaries of the three powers can on the part of their 
courts aeknowledge king Leopold. They cannot send 
ministers to Brussels ; that can only be done by their 
governments ; but their signature of a treaty conjointly 
with the Belgian plenipotentiary is a régulai- and formai 
acknowledgement. This act we are ail ready to perform, and 
yesterday therefore before Van de Weyer's arrivai, we gave 
directions to my clerks to prépare six copies of the articles 
with the proper heading and tailing, to make six copies of 
the treaty, in order that each party might bave one in which 
bis name should stand first. This being the state of things, 
I bave prevailed upon Van de Weyer to aller the note with 
which his government had furnished him, and which was 
drawn up lo ask for acknowledgement, and to change itinto 
one to accompany the communication of his king's accep- 
tance, and lo require that the articles may be converled into 
a treaty between the five powers and Belgium, in order that 
thus the arrangement may hâve a more solemn. sanction and 



m 



APPENDICE. 



275 



that the slate and sovercign of Belgium may thus at once 
take their place among the constituted and acknowledged 
powers of Europe. 

« Van de Weyer felt great reluctance to do this, stating that 
his orders were positive and lie dared not disobey them ; and 
lie wanted to send a courier back to Belgium for further 
authority. But I told hira he would spoil ail by dclay, that 
I had got the conférence ready and ripe, and it would be 
madness to risk any thing by delay ; that delay and post- 
ponement had becn fatal to the Belgians throiighout the 
whole course of their affairs, and I hoped and trusted that 
he would bave energy enough to take upon himself the 
responsibilily of attaining the object which lie had been 
instructed to press for, thougli lie should reach it not precisely 
in the manner pointed out by his inslructors. Ile lias agreed 
to do what I recommend, and has promiscd to corne hcre 
tomorrow with his two notes. If lie does \ve may perhaps be 
able to sellle this matler to morrow, and a great point it will 
be for ail, and not less for Belgium than for the rest. 

« Itisobvious to usthat thekingof theNetlierlands fancies 
that the three courts will not acknowledge king Leopold 
till lie himself has doue so ; that conscquently he has in his 
own hands (lie means of kecping Europe at a dead lock for an 
indefinitive period, or of making somc additional advantage, 
the condition of acquiescence. By signing a treaty with 
Belgium, we break at once through this trammcl, and leave 
him bis army and his expenses as the only gain of bis 
obstinacy. My own belief is that this will bring him to; if it 
does not we must then after a certain time lire some other 
shot aliead; but when once Belgium is recognized and gua- 
ranteed by tlie five powers, it is obvions that she will stand, 



276 



APPENDICE. 



in point of security, upon a very différent footing from [that] 
shc holds ad présent, and that the- refusai of the king of the 
Nctherlands, though il may prêtent a final and complète 
seulement, will no longer place her whole existence in 
jeopardy. Pray explain ail this to the king. » 



VII 



(Page 200.) 
Lettre de Jercmy Bentham à M. Van de Weyer. 

« 10 feb. 1832. 

u My dear Van de Weyer, 

« I understand from Bowring thaï jusl now you hâve a 
wish to sce me. I am at ail times desirous of seeing you, 
the earlier, the better. Hour, convivial, as usual. No objec- 
tion to tomorrow. 

« Tallcyrand dinecl with me téte-à-téte yesterday. He 
spoke of you very kindly and respeclfully : no great wonder 
that : the wonder would hâve been h ad it been olherwise. 

« Answer desired. 

« Yours ever, 
" Jeremy Bentham. » 



Bentham, né à Londres en 1747, avait donc quatre-vingt- 
cinq ans lorsqu'il écrivait cette lettre. 

On lit dans une des nombreuses notices qui lui ont été 



APPENDICE. 



277 



consacrées : « Bentham était simple et plein de dignité dans ses 
habitudes ; son commerce était doux, d'une aimable gaieté. 
Philosophe pratique, il exerçait la bienfaisance d'une manière 
peu ordinaire. Tout son extérieur, sa belle tête, son œil bien 
ouvert, ses longs cheveux ondoyants et la douceur de ses 
traits, joints à l'expression naturellement spirituelle et éner- 
gique de sa figure, lui donnaient une ressemblance frappante 
avec Benjamin Franklin... Même dans un âge avancé, il 
aimait encore à jouer de l'orgue et avait disposé, à cet effet, 
dans son jardin, une maison qu'avait habitée Milton et que 
décorait le buste de ce poëte. Il était passionné pour la poésie; 
la botanique était un de ses passe-temps favoris. Le triomphe 
de la réforme venait d'embellir les derniers jours de sa vie, 
lorsque la mort l'enleva le G juin 1852. n — u Parmi les 
legs, dit une autre notice, que Bentham fit à ses amis, on 
remarque des bagues, portant son effigie et renfermant une 
partie de ses cheveux, qu'il donna au général La Fayette, 
à J.-B. Say, à Félix Bodin, à Van de Weyer, ambassadeur 
belge à Londres, à Jos. Delvalle, ancien président de la 
république de Guatemala, etc. » 



VIII 

(Page 233.) 

CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE DE M, VAN DE 
WEYER AVEC LE GÉNÉRAL GOBLET, MINISTRE DES 
AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 

Cette correspondance était, pour ainsi dire, journalière. 
Bien que nous nous soyons déjà servi dans le texte de l'ou- 



I 



278 



APPENDICE. 



vrage d'un bon nombre des lettres qui ont été mises à notre 
disposition par M. le général Goblet, nous n'avons pu les citer 
toutes. C'est pourquoi nous donnerons encore ici quelques 
extraits caractéristiques : parfois, les expressions sont un 
peu vives, mais l'époque était belliqueuse, et le plénipoten- 
tiaire belge se trouvait constamment sur la brèche. 



M. Van de Weyer au général Goblet. 



« Londres, 18 septembre 1832. 

« Mon cher général, 

« J'ai à peine le temps de vous griffonner quelques lignes. 
— Toutes les nouvelles de la Haye sont au refus. On saura 
jeudi à quoi s'en tenir. Tout désappointé qu'est lord Pal- 
merston de l'accueil fait à ses propositions, il n'en est pas 
moins satisfait d'apprendre que des instructions conformes à 
nos vues seront envoyées à Londres. Maintenant, dit-il, vous 
êtes en règle, et le roi Guillaume est mis dans son tort. — J'ai 
bien fait sentir à lord Palmerston combien il importait que, 
dès que la réponse négative sera connue, la conférence prît 
des mesures vigoureuses. C'est lui-même qui les proposera; 
et, celte fois, j'espère, il sera secondé. Adien ! le courrier 
part; j'attends de vos nouvelles avec la plus vive impatience. 

« Votre dévoue, 

« Sylvain Van de Weyer. » 



*..*-&=; 



APPENDICE. 279 

Le même au même. 

(Extrait.) 
« Londres, 2 octobre 1 832, 10 li. du soir. 

« Envoyez-moi le plus tôt possible l'ordre de demander 
l'exécution des engagements pris envers la Belgique. C'est 
une arme de plus entre les mains de lord Palmerston, et le 
cabinet prendra plus facilement la résolution de s'associer 
activement aux mesures coercitives dont h principe est 
arrêté. — Il n'est rien alors que ne fassent les plénipoten- 
tiaires du Nord pour empêcher la dissolution de la confé- 
rence. Et force leur sera d'adhérer à tout, pour prévenir 
l'alliance plus intime et exclusive de la France et de l'Angle- 
terre. — Conservons, en attendant, en Belgique, notre atti- 
tude calme et confiante : un coup de tète nous serait plus fatal 
maintenant que jamais. Mais, en même temps, poursuivons 
avec fermeté l'exécution de notre plan. Ma note de ce jour 
en est la pierre d'attente. » 



Le même au même. 

« Londres, 24 octobre 1832. 

« Vous aurez vu par la lettre de lord Palmerston au roi , 
lettre que Sa Majesté aura sans doute eu la bonté de vous 
communiquer, que l'on est parvenu à gagner une dizaine 
de jours , et qu'il faudra que le cabinet de la Haye réponde 



«T? 



W 



280 



APPENDICE. 



le 2 novembre sur le fait de l'évacuation. La réponse négative 
sera commue à Londres le 4 ; et, le jour même, embargo sur 
les vaùseaux hollandais, départ des deux flottes, puis entrée 
de l'armée française. C'est ainsi qu'il y aura une espèce de 
succession et de gradation dans les mesures. 

« Il serait possible que, d'ici au 2 novembre, la Prusse 
consentit à s'associer à ces mesures. Lord Minto (') a envoyé 
un courrier à Tôplitz. On s'attend à recevoir la réponse du 
roi Frédéric-Guillaume vers la fin de cette semaine. 

« Lord Palmerston recommande fortement de ne rien lais- 
ser transpirer; le succès tient au secret. Je me suis engagé 
même à ne point communiquer ces détails. Veuillez donc 
considérer ma lettre comme toute particulière. La moindre 
indiscrétion me serait reprochée et pourrait me nuire. 

« Je demande toujours la simultanéité des mesures de 
terre et de mer ; — nous y arriverons peut-être. » 



Le même au même. 

« Londres, 5 novembre 1832. 

« Je me suis empressé de voir lord Palmerston , après 
avoir reçu votre lettre particulière, et j'ai de nouveau insisté 
pour que les premières mesures coercitives fussent sévères 
et décisives, et rendissent inutiles l'emploi d'autres forces. Il 
ne m'a pas caché qu'il croyait la chose impossible. L'entrée 
de l'armée française pourra seule, dit-il, amener l'évacuation 



(') Ambassadeur d'Angleterre à Berlin. 



APPENDICE. 



281 



de la citadelle. — A-t-on proposé une convention à la 
Belgique? Ètes-vous tombés d'accord sur Anvers et sur les 
frais de l'expédition? 



Le même ait même. 

« Londres, "21 novembre 1832. 

* On regrette beaucoup ici que de nouvelles difficultés se 
soient élevées, et on désire vivement qu'elles soient bientôt 
aplanies. Le ministère anglais ne verra point d'un œil jaloux 
l'occupation de la ville d'Anvers par les troupes françaises. 
Il veut un résultat, un succès, une fin ; il veut tout cela 
promptement : tout relard, tout obstacle de l'intérieur ou de 
l'extérieur est aussi dangereux pour lui que pour nous. Nos 
ennemis sont aux aguels et ils profiteront des plus petites 
circonstances. Soyons donc sur nos gardes, et, en faisant les 
difficiles, ne jouons pas le jeu du roi Guillaume. — Telle est 
la pensée du cabinet de Saint- James. 

« Lord Palmerston en écril au roi et à sir Robert Adair. 
Vous recevrez mes dépêches demain. » 



I 



Le même au même. 

(Extrait.) 

« Londres, S février 183ô. 

« ... La conduite de M. de Zuylen indigne tout le monde. 
Il ne trouve plus un seul défenseur. Les intrigues ourdies 



282 



APPENDICE. 



par lui contre MM. de Biilow et Wessemberg, les articles 
injurieux au ministère anglais et à tous les ministres de la 
conférence, insérés par ses soins dans les journaux tories, 
ont converti en ennemis secrets ceux qui étaient censés 
devoir lui donner un appui officiel. 

* Quoique M. Pozzo di Borgo n'ait à Londres aucune 
mission et que, depuis son arrivée, il n'ait eu qu'une seule 
entrevue avec lord Palmerston au Foreign-Office , M. de 
Zuylen a cru qu'il se rendrait la Russie plus favorable en 
consultant M. Pozzo sur la réponse à faire à la note adressée 
par lord Palmerston et le prince de Talleyrand, en réplique 
au chef-d'œuvre de M. Verstolk de Soelen. M. Pozzo lui 
donna, à ce qu'il paraît, le conseil de répondre, d'une 
manière générale, qu'il était'prétà conclure un arrangement 
propre à consolider la paix de l'Europe. M. de Zuylen ne 
tint aucun compte du conseil, et l'on assure que M. Pozzo en 
est tellement indigné, qu'il lui a fait refuser sa porte... » 



Le même au même. 



M 



« Londres, 27 février 1833. 



« La nouvelle du rappel de M. de Zuylen m'est parvenue 
hier trop tard pour vous la communiquer par la poste. Le 
ministre hollandais l'a annoncée officiellement à lord Pal- 
merston et au prince de Talleyrand. — La lettre de rappel 
loue la conduite de M. de Zuylen et constate que c'est sur sa 
demande réitérée que le roi Guillaume a cru devoir enfin 
accéder à ses désirs. — 11 est nommé ministre d'État. Son 



APPENDICE. 



283 



départ aura lieu dans quelques jours. — Son successeur 
n'est pas connu. Des lettres particulières de la Ilaye disent 
que l'on n'a encore trouvé personne qui voulût accepter la 
mission aux mêmes conditions. 

« L'horizon s'obscurcit un peu ici. La question irlandaise 
donne de grands embarras aux ministres. Tout porte à 
croire jusqu'à présent qu'ils triompheront de tous les obsta- 
cles. On assure cependant qu'ils sont peu d'accord entre 
eux. » 



Le même au même. 
(Extrait.) 

« Londres, le 5 mars 1835. 



« L'arrivée de M. Dedel est différée. Lord Palmerston 
avait écrit à la Haye pour demander que l'on donnât à ce 
nouveau ministre les pouvoirs les plus étendus, et qu'on le 
mît à même de signer un traité définitif. 

« Le roi de Hollande s'est emparé de cette circonstance 
pour gagner encore quelques jours, disant qu'un traité 
définitif ne se pouvait conclure qu'avec les cinq puissances. 

« M. de Zuylen vient d'adresser à ce sujet une lettre aux 
plénipotentiaires de France et d'Angleterre. 

« On lui répond ce soir. 

« Il s'agit d'amener bon gré, mal gré, le roi Guillaume 
sur le terrain du projet n° 5 ('). 



(') Le projet auquel il est fait allusion ici accompagnait, avec 



/. m 



284 



APPENDICE. 



" Nous sommes soutenus, celle fois, par l'Autriche, la 
Prusse, et même par la Russie, u Rien, dit M. Pozzo di Borgo, 
«i n'est plus équitable que ce projet, et il faut que la Hollande 
« l'accepte. « 

« Cet ambassadeur prend congé de lord Palmerston celte 
après-midi. J'ai écrit, à cette occasion, un billet confidentiel 
au ministre anglais, afin de lui rappeler que le roi Guillaume 
exploite encore, au profit de son système de déceptions, la 
circonstance que les cours du Nord ne sont pas représentées 
en Belgique. » 



Le même uu même. 

« Londres, 5 mars 1855. 

« Je sors à l'instant de chez le prince de Talleyrand, où 
j'ai lu la lettre adressée, le 4, par M. de Zuylen à lord Pal- 
merston, et la réponse faite par celui-ci dans le courant 
de la soirée, à son retour de Windsor. M. de Zuylen, après 
avoir renouvelé l'annonce de son départ, demande officielle- 
ment s'il serait agréable au gouvernement anglais qu'un 
plénipotentiaire hollandais fût envoyé à Londres, muni 
d'instructions dictées par un sincère esprit de conciliation, 
et de nature à amener un arrangement prompt et acceptable 
par toutes les parties intéressées. 



les n os 1 et 2, une longue note adressée, le 14 février 1855, par les 
plénipotentiaires français et anglais au plénipotentiaire des Pays-Bas. 
Toutes ces pièces sont insérées dans le recueil institulé : Papers 
relative to the affairs of BeUjium, Part. II, pp. 12 et suiv. 






APPENDICE. 



285 



« Tel est, en quelques lignes, le résumé de la lettre de 
M. de Zuylen. Il y a, en outre, comme dans tout ce qui sort 
de sa plume, des phrases incompréhensibles. Il dit, par 
exemple, que cette marche qui conduirait à la séparation 
définitive de la Belgique et de la Hollande est dictée à celle-ci 
par sa position géographique. 

« Lord Palmerston a répondu que si le plénipotentiaire, 
dont on m'annonce la prochaine arrivée, venait effectivement 
avec des pouvoirs et des instructions dictées par le désir sin- 
cère d'amener un arrangement qui fût acceptable par toutes 
les parties intéressées, et de nature à obtenir la solution des 
questions qui ont empêché jusqu'ici la conclusion pacifique 
et satisfaisante des différends avec la Belgique et la Hollande, 
ce plénipotentiaire trouvera, dans le gouvernement du roi 
d'Angleterre, un esprit correspondant de conciliation, et un 
désir également sincère d'aplanir toutes les difficultés qui sont 
encore à trancher. 

« Il ajoute qu'il a cru convenable de communiquer la lettre 
hollandaise et cette réponse au plénipotentiaire français, et 
qu'il est autorisé à déclarer que les sentiments exprimés par 
lui (lord Palmerston) sont complètement partagés par le 
gouvernement français. 

« Cette réponse sera expédiée cette nuit à la Haye. 
M. Dcdel sera probablement à Londres lundi prochain. » 



286 



APPENDICE. 



Le même au même. 

« Londres, 15 mars 1833. 

« M. Dedel est à Londres depuis avant-hier ; son arrivée 
a été précédée d'éloges sur son caractère moral, sur sa pro- 
bité politique, qui sont la critique la plus ingénieuse et la plus 
convenable que l'on pût faire de la conduite de M. de Zuylen. 
Cependant, aucune conférence officielle n'a encore eu lieu, 
et on tient même à ne les commencer qu'après le départ de 
M. de Zuylen, afin d'empêcher qu'il ne jette des obstacles 
dans la route où l'on veut faire entrer son successeur ( 4 ). 

« D'après les nouvelles reçues de la Haye, on a cependant 
sujet de croire que M. Dedel n'est autorisé qu'à conclure un 
arrangement préliminaire et à ne consentir qu'à un armistice 
limité, et non à un armistice indéfini, ni à la reconnaissance 
de la neutralité de la Belgique. — S'il en est ainsi, M. Dedel 
n'avancera guère les affaires, à moins que par son influence, 
qui est très-grande sur le public hollandais, il ne fasse lui- 
même changer de système au roi Guillaume. 

« Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir à cet égard. 
— M. de Zuylen a eu hier son audience de congé, mais il ne 



(') C'est ce que lord Palmerston avouait dans une lettre du 
21 mars 1833 adressée à son frère, William Temple, ministre d'Angle- 
terre à Naples. Du nouveau plénipotentiaire hollandais, il disait : 
« He was an Etonian and a Iohnian before our time, lie beeing 
fifty-six. 1 like him much, and he speaks english like a native. » 
(The life, of lord Palmerston, t. II, p. 147.) 



APPENDICE. 



287 



se mettra en route que dans le courant de la semaine 
prochaine. 

« Je n'ai pu voir lord Palmerslon qu'un instant. II m'a 
promis d'écrire à lord Granvillc dans le sens de ses premières 
dépêches officielles, relatives aux frais de l'expédition, dépê- 
ches conformes aux principes que vous invoquez. 

« Je verrai cette nuit, au bal du prince de Talleyrand, 
MM. de Bùlow et Wessemberg, qui ont eu une conférence 
particulière avec M. Dedel. Si j'apprends quelque chose 
d'important, vous recevrez demain de mes nouvelles par 
Calais. 

« Adieu, mon cher général, je suis toujours, 



1 



« Votre dévoué, 
Sylvain Van de Weyer. » 



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EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE EUROPEENNE 



DE C. MUQUARDT, HENRY NIERZBACH, SUCCESSEUR. 



(Bruxelles, Gand et Leipzig.) 



LES FONDATEURS DE LA MONARCHIE BELGE, 



par Théodore Juste. 



Joseph Lebeau, ministre d'État, d'après des documents 
inédits (I794-18GS), d vol. in-8°. 

Surlet de Chokier, régent de la Belgique, d'après ses papiers 
et d'autres documents inédits (1769-1859), 1 vol. in-8°. 

Le comte Le lion, ministre d'État, ancien ministre plénipo- 
tentiaire de Belgique à Paris, etc., d'après ses correspon- 
dances diplomatiques et d'autres documents inédits (1 792, 
1856), I vol. in-8°. 

Charles de Brouckere, bourgmestre de Bruxelles, etc. 
(1796-1860), 1 vol. in-8". 

Le comte de Muelenaere, ministre d'État, d'après des docu- 
ments inédits (1794-1862), I vol. in-8°. 

Le lieutenant général comte Goblet d'Alviella, ministre 
d'État, d'après des documents inédits (1790-1869), 1 vol. 
in-8". 

Le baron de Gerlache , ancien président du Congrès natio- 
nal, etc., 1 vol. in-8°. 

Sylvain Van de Weyer , ancien membre du gouvernement 
provisoire, ancien ministre plénipotentiaire de Belgique 
à Londres, etc., d'après des documents inédits, 2 v. in-8°. 



Léopold I", roi des Belges, d'après des documents inédits : 

Première partie (1790-1832), 1 vol. in-8°. 
Deuxième partie (1832-1865), 1 vol. in-8° ('). 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR : 



Histoire de Belgique, depuis les temps primitifs jusqu'à la 
lin du règne de Léopold 1 er . 4 e édition, 5 vol. gr. in-8°. 

Histoire du Congrès national de Belgique ou de la fon- 
dation de la monarchie belge, 2 vol. 

Les Frontières de la Belgique, 1 vol. in-12. 

Histoire des états généraux des Pays-Bas (1465-1790), 
2 vol. in-8°. 

Histoire du règne de l'empereicr Joseph II et de la Révolution 
belge de 1790, 5 vol. in-12. 

Souvenirs diplomatiques du XVIII e siècle. Le comte de 
Mercy-Argenteau (1722-1794), 1 vol. in-12. 

Le Soulèvement de la Hollande en 1813 et la fondation du 
royaume des Pays-Bas, précédés d'une introduction sur 
le règne de Louis Bonaparte (1806-1817), 1 vol. in-8°. 

(') Léopold l, king of the Belgians, authorized translation by Robert 
Black, M. A. London, Sampson Low et C', 2 vol. in-8°. 

Léopold I, Konig der Belgier , naeh ungedruckten quellen, etc., 
deutsch von D"- J.-J. Balmer-Rinck (Gotha, F. -A. Perthes), in-8\ 

Leven van Léopold I, cerste koning der Belgen, naer het franseti 
van Th. Juste (Gent, W. Rogghé), in-8». 






XVI e SIÈCLE. 



Les Pays-Bas sous Philippe II (1 355-1 572), 2 vol. grand 

in-8°. (Epuisé.) 
Histoire du soulèvement des Pays-Bas contre la domination 

espagnole (1 572-1 57G), 2 vol. grand in-8 n . 
Charles-Quint et Marguerite d' Autriche. Élude sur la mino- 
rité, l'émancipation et l'avéncment de Charles-Quint à 

l'empire (1477-1521), 1 vol. in-8°. 
Les Pays-Bas sous Charles-Quint. Vie de Marie de Hongrie 

(1505-1558), 2° édition, 1 vol. in-12. 
Le Comte d'Egmont et le comte de Homes (1522-1568), 

d'après des documents authentiques et inédits, 1 vol. in-8 n . 
Vie de Mamixde Sainte- Aldegonde (1538-1598), tirée des 

papiers d'État et d'autres documents inédits, 1 vol. in-8". 
Christine de Lalaing, princesse d'Épinoy, 1 vol. in-12. 
Charles de Lannoy, vice-roi de Naples, in-8% 
Conspiration de la noblesse belge contre l'JZsjfagilê in \J. 

d'après les papiers d'État, 1 vol. in-8ft 




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